‹ Pour la FinlandeChapitre 20 sur 78 · I. Pensées d'un homme d'Etat, p · texte numérisé non relu

I. Pensées d'un homme d'Etat, p

sements scolaires parler avec mépris de pédagogues partisans des punitions dans l'éducation ; des officiers s'élever avec indignation contre ces esprits arriérés qui proclament la nécessité de la discipline dans Tannée ; des prêtres discuter l'usage d'aller à la messe les jours de fête ; des juges, des jurisconsultes traiter d'ignorants ceux qui demandent que les voleurs soient punis et qui réclament l'obéissance des domestiques à leurs maîtres. Personne n'est d'accord avec son voisin ; on n'arrive pas à s'unir pour l'action, parce que, dès les premiers pas, on est en dissentiment sur les opinions et les idées relatives à l'action, ou plutôt les phrases qui enveloppent ces idées sans clarté *. » Ainsi notre morose procureur découvre maint point sombre même dans la sainte Russie. Mais il ne distribue pas ses coups de fouet sans discernement. Ils tombent tous sur les classes de gens, les couches sociales infectées par la culture. S'il tourne comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer, c'est essentiellement dans les villes qu'il est en

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quête. Trouve-t-il parfois à la campagne aussi quelque chose à critiquer, les coupables sont les popes, avec leur demi-culture, qui négligent ou mutilent le service ; le moujik illettré est à l'abri de tout reproche. Même quand il se plaint des cabarets interlopes qui empestent les rues des faubourgs des villes, ce n'est que pour s'en prendre aux péchés de l'édilité et de la police. Il n'a pas un seul mot à l'adresse des enfants du peuple qui s'abrutissent dans ces cavernes, et l'on croirait que l'abus des spiritueux ne peut éteindre en eux cette intuition des choses idéales qui dépassent la raison des gens intelligents. Cette prédilection du procureur pour les petites gens n'est pas un effet du hasard. C'est le résultat d'un parti pris, du parti pris qui, au milieu de ce chaos d'aspirations plus ou moins vagues, de programmes plus ou moins définis, de rêves plus ou moins fantastiques, qui se remuent et se croisent dans' la Russie actuelle, imprime son cachet particulier au parti de Katkoff ou des <£ nationalistes 2>. On n'a qu'à moitié caractérisé ce parti, quand on a dit qu'il veut que tout ce qui appartient à la Russie soit russe ; il' faut ajouter

à cela qu'en Russie même, rien ne peut trouver grâce à ses yeux en dehors des deux facteurs, des deux pouvoirs, des deux pôles de la nation russe, les moujiks et le Tsar. Il tient en suspicion tout ce qui est entre deux, la petite bourgeoisie urbaine besogneuse, le monde des vocations libérales, celui des savants, celui des fonctionnaires de tous rangs, celui même des prêtres ; tout cela lui est pour le moins « suspect d'être suspect 2), dans tout cela il flaire l'odeur cadavérique venant des idées de l'Occident, la libre pensée, le parlementarisme, la liberté de la presse, le progrès des lumières. De même que Caligula aurait voulu que le peuple romain n'eût qu'une seule tête pour pouvoir l'abattre d'un coup, l'idéal du parti de la « grande Russie » serait, si la chose était possible, de niveler la société russe tout entière, de la réduire à un niveau unique, celui du moujik, qui ne songe pas à marchander au « petit Père » son pouvoir ; pas une tête plus haute que l'autre ; personne qui pût songer à prendre part d'une manière indépendante à l'action gouvernementale. C'est pourquoi la mansuétude que l'administration impériale, inspirée par ce parti,

déploie à l'égard du bas peuple des territoires strictement russes, n'a d'égale que la jalousie brutale avec laquelle elle traite les petites nationalités des provinces frontières. Le moujik doit être le fils de dilection du Tsar pour que le procureur et ses amis soient contents. Pour lui la protection, les cajoleries, les faveurs. En revanche, le chef de l'Etat ne peut pas être trop prudent, méfiant, à l'égard des classes sociales d'où sortent ses conseillers et ses auxiliaires. Ceci nous donne la clef d'un trait que nous avons à mentionner pour compléter l'esquisse du monde d'idées où se meut la pensée de M. Pobyedonostseflf. Notre absolutiste radical use dans la construction de son livre-programme d'une vieille recette, vieille, mais non pas vieillie, régulièrement employée par les vrais radicaux. Après avoir dépeint les tendances qui lui déplaisent et leurs effets, dans ces teintes d'un noirâtre sale que l'on est convenu actuellement d'appeler le réalisme, il prend subitement une tout autre palette et adopte un genre tout différent, dès qu'il s'agit de faire contempler l'image du pouvoir selon lui seul bon, seul salutaire, qui constitue l'unique arche

du salut, du pouvoir du Tsar. Là, plus de ces énumérations sinistres de documents humains, qu'on dirait triés et assemblés par Méphistophélès en personne ; point d'idiosyncrasies d'un Paul maniaque ; point de peintures des vacillations de son vaniteux fils entre les utopies de Speranski et le bigotisme de la baronne de Krïidener; pas un mot des rudesses imprévoyantes du premier Nicolas, devant qui l'Europe tremblait, mais que Kleinmichel trompait et volait ; rien des luttes intérieures de la noble âme d'Alexandre II, paralysé par la mauvaise volonté et la résistance passive de ceux qui devaient le seconder dans la réalisation du bien qu'il voulait faire ; au lieu de tout cela, une sorte de fresque vaporeuse, rose et blanche sur fond d'or, où l'on voit dans sa gloire Y homme-pouvoir, le despote modèle que veut le procureur. Naturellement, après le repas à la sauce piquante que Ton a eu en lisant les premiers chapitres avec leur caricature des Etats occidentaux, on trouve, vers la fin, dans le chapitre intitulé Pouvoir et Autorité, la peinture de la royauté orientale idéale assez fade et, pour dire le mot, ennuyeuse. Cependant

quelques traits ont un certain relief, par exemple l'admonestation au Tsar d'avoir à se garder de la trop grande familiarité, de la camaraderie, avec les gens de son entourage, C'est clair, son seul ami véritable et fidèle est le moujik ignorant, mais dévot. Cependant, comme ce pauvre moujik ne peut, avec sa barbe sale et son kaftan graisseux, être admis à la cour, voilà que Pobyedonostseflf condamne par le fait à une solitude inabordable le malheureux homme* Dieu trônant au-dessus de son gigantesque Empire .

Il serait difficile de concevoir une incompatibilité d'humeur plus complète que celle qui existe entre la Russie officielle, depuis que Katkoflf et Pobyedonostseflf sont ses directeurs de conscience, et la Finlande actuelle. Imaginons, par voie de contraste, un système gouvernemental, une société, une nation, dont tous les traits soient l'inverse de ceux avec lesquels M. Pobyedonostseflf dépeint la Russie, de façon à mettre toutes ses idées sens dessus dessous, nous aurons imaginé le grand-duché tel qu'il est.

Un péché irrémissible de la Finlande aux

yeux des gens de la « grande Russie » est déjà qu'elle fait une dérision de leur dogme qui veut l'unité de croyance entre le gouvernement et le peuple. Seule au sein de la population, une minorité insignifiante se rattache à l'Eglise orthodoxe*. L'immense majorité des Finlandais, on peut dire que c'est la nation, professent le luthéranisme, et cela justement dans cette nuance qui, parmi toutes les formes du christianisme en dehors de l'empire, est la plus antipathique au procureur, parce qu'elle est la plus opposée à ce qui est russe. Que les théologiens décident jusqu'à quel point M. Pobyedonostseflf a raison de reprocher, tant aux catholiques qu'aux protestants, de se préoccuper trop exclusivement des œuvres, de la pratique. Quoi qu'il en soit, il semble que réellement cette tendance pratique absorbante est un trait caractéristique de la piété des Finlandais. Il y a dans leur tournure d'esprit quelque chose qui rappelle le « mettez votre confiance en Dieu et tenez votre poudre au sec » des ironsides de Cromwell, quelque chose de ce mélange de confiance en Dieu et

i. L. Mechelin, Précis du droit public du grand-duché de Finlande, 1886, p. 86, 87.

en soi-même, de prière et d'action, qui, dans le Nouveau Monde aussi, a rendu si forts et si puissants les descendants des têtes rondes. Que le procureur du Saint-Synode devienne lyrique quand il se répand en dithyrambes sur les aspirations mystiques des moujiks, étrangères aux préoccupations de la vie pratique, sur ce besoin qui les remplit tout entiers d'obtenir le salut dans l'autre monde, sur leur prédilection pour les cérémonies funéraires et le culte des morts ; il y a dans tout cela peut-être du vrai; mais c'est ce que la moyenne des Finlandais ne sentent pas. Pour eux, la religion est par excellence un guide pour la conduite, non pas une préparation à la mort. Et il n'y a pas de doute que cela ne soit pour leur bien. Que seraientils devenus avec leur maigre sol, sous un climat exposé à de mortelles gelées 1 , s'ils s'étaient laissés aller à cette résignation passive, à cette inerte imprévoyance, qui condamne aux horreurs de la famine, sur un sol aussi libéralement fertile que la terre noire de la Russie, des milliers et des milliers de bons amis de M. Pobyedonostseff?

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