I. J. R. Fisher. Finland and the Tsars, p
Les Finlandais dédaignent ce que le procureur vénère. En revanche, ils tiennent jusqu'au fanatisme à ce que lui méprise. Quand on visite la Finlande on est extraordinairement frappé d'y trouver une admiration pour l'Europe occidentale qui va à l'engouement ; on y croit avec une foi pleine de ferveur aux bienfaits du libéralisme, de la libre recherche, des institutions libérales, de la liberté de la parole, qu'on envie aux nations sœurs de là-bas. Cela ferait penser à un homme d'étude qu'un caprice du sort aurait jeté dans quelque lieu écarté, où, isolé, peut-être oublié de ses congénères, plus heureux au sein de la haute culture, il se représenterait sous les couleurs les plus enchanteresses ces contrées lointaines qu'il se dépeint baignées de lumière. Le lointain embellit les choses. L'inquiétant voisinage de la Russie a fait ressortir, on peut dire d'une manière pénible, aux yeux des Finlandais, les taches qui déparent son état politique et social, la corruption des fonctionnaires, l'instabilité du droit, les fautes de l'administration, l'hébétement des classes dirigeantes, le déclin de la bourgeoisie, et la misère croissante dans les bas-fonds. Et par contraste, com-
bien tout semblait beau en Occident ! quel bien pour la Grande-Bretagne que ce débat public sans lequel aucune question importante ne peut être décidée; quel attrait que celui de ce goût toujours plus raffiné de la France, appliqué à mille productions artistiques et littéraires, peinture, sculpture, musique, art dramatique, poésie et prose surtout, sans parler de l'art appliqué à l'industrie ; quel spectacle que celui de la vaillante émulation de l'Allemagne s'efForçant d'être la première en science, en technique et en industrie. Plus l'ombre de la réaction s'étendait sur les steppes russes, plus les Finlandais se convainquaient que le Niémen et la Vistule forment une frontière qui sépare la barbarie de la civilisation, le jour de la nuit. Et cette nuit leur paraissait plus profonde, le jour, là-bas, plus éclatant, quand ils se demandaient avec angoisse si les enfants de la lumière ne les oubliaient pas, eux, dans leur isolement, et si les nations civilisées ne confondaient pas avec les Orientaux incultes leurs frères, enfants perdus aux confins extrêmes de l'Occident, qui pourtant faisaient fidèlement front contre la barbarie.
Qui dira si ce souci des Finlandais n'a pas été un aiguillon contribuant à les placer très haut dans l'échelle des peuples? On ne perd rien à se représenter trop en beau ceux qu'on choisit pour modèles. Les Finlandais Font fait sans aucun doute en ce qui regarde les peuples de TOccident de l'Europe. Nous qui sommes sur les lieux, nous ne pouvons pas lire tout ce mal que Pobyedonostseff dit de notre civilisation, sans reconnaître que, pour être chargé, son tableau a du vrai ; mais les Finlandais seraient tout portés à déclarer qu'il n'y a là que mensonge et calomnie. Tls voient sur nos têtes J'auréole que forge la légende, comme les moujiks du procureur la voient sur les têtes de leurs saints. Ils croient en nous plus que nous ne le faisons nous-mêmes. Et le résultat est que»
s'eflforçant, pour mériter notre estime et notre amitié, de ressembler au portrait flatté qu'ils se sont fait de nous, ils nous dépassent et nous surpassent en plusieurs manières. En particulier, en ce qui concerne la vie politique, l'application des idées occidentales ne s'est nulle part faite plus à l'abri des dévoiements que l'homme d'Etat russe en déclare inséparables, que dans
le modeste grand-duché qui se trouve aux portes de Saint-Pétersbourg.
Vraiment, ce que la Finlande a fait de pire à Tencontre du parti de Katkoff, c'est de se trouver là, instance négative en action contre toute I la tenue du réquisitoire sous lequel ce parti
pensait écraser le libéralisme occidental. On affirmait que l'unité de croyance entre gouvernants et gouvernés était seule en état de prévenir l'affaiblissement de l'autorité de l'Etat et l'extension immodérée de l'administration ; et il se trouve que, non seulement la Finlande est luthérienne et son grand-duc orthodoxe, mais de plus qu'elle a commencé en 1869 de dénouer les liens qui dès longtemps rattachaient l'Eglise nationale au pouvoir civil 1 , sans que ces conséquences néfastes se soient le moins du monde produites. On affirmait que le système représentatif livrait nécessairement le pays au caprice des manipulateurs d'élections et tendait à sacrifier l'intérêt national au leur ; et il se trouve que depuis qu'Alexandre Ha pris pour la couronne
1. L. Mechelin, Précis du droit public du grand-duchè de Finlande, p. 83 et 87. Le même. Dus staahrecht der Grossfiïrstenthunes Finland, dans le Handbuch de Marquardsen, IV, 2, 1889, p. 821.
l'engagement que les états seraient convoqués au moins tous les cinq ans, la vie publique en Finlande a présenté le modèle d'un pays gouverné par les lois seules, à l'exclusion de tout arbitraire et de toute pré valence d'intérêts privés. On affirmait que là où la nation est censée se gouverner elle-même, ce sont avant tout les ambitieux entreprenants et beaux parleurs qui mènent tout; et il suffit de preridre sérieusement connaissance de ce qui s'est produit des deux côtés depuis un peu plus d'un an que le conflit a éclaté, de la manière dont les armes de l'intelligence ont été maniées dans l'attaque et dans la défense, pour décerner sans hésitation le prix de la sagesse politique et de la connaissance exacte des choses aux élus de la nation qui comptent 2 millions et demi de citoyens et non pas aux hommes de confiance de l'autocrate qui règne sur 120 millions de sujets. On affirmait aussi que la presse ne pouvait être qu'un pouvoir vénal, corrompant le goût des peuples par ses violences et ses criailleries ; et il se trouve que les Finlandais actuels, dévoreurs de journaux comme on n'en trouve qu'en Amérique, ont une presse que nulle n'égale en
dignité d'allure et en bon ton ! . On affirmait enfin que l'école, instituée d'après les idées occidentales, ne pouvait produire qu'un mécontentement débilitant et une soif inquiète de nouveautés ; et il se trouve qu'il en est de ce point comme des autres, qu'en Finlande l'expérience a prouvé le contraire de ce qu'on prétendait; aucun service public n'y a pris dans les dix dernières années un tel essor que l'instruction populaire 2 ; mais plus les paysans et les journaliers campagnards se sont instruits et ont appris à penser, plus ils se sont serrés autour de leurs magistrats nationaux, pour les soutenir dans leur lutte pour le maintien de ce qui existait, contre les nouveautés d'invention russe, malgré le jour attrayant, justement pour eux, petites gens, sous lequel on savait leur présenter ces nouveautés. Il n'y a pas longtemps le gouverneur général prit à son service une troupe de Tatares nomades, qu'il chargea de parcourir le pays comme chaudronniers et porte-balles et de faire dans leurs courses parmi les populations de la campagne de la propagande pour certains