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Ces articles étaient écrits en août

des Etats de Finlande, diète à laquelle fut soumis un projet de réforme de la loi militaire, qui menaçait sérieusement les droits précieux garantis aux Finlandais vingt ans auparavant. Or, dès que les conseillers de l'empereur eurent clairement aperçu l'impossibilité de mener à bonne fin ce projet par les oc voies légales », ils firent tout d'un coup une trouvaille remarquable. Jusqu'ici, disait-on, il y avait toujours eu une lacune dans la législation concernant le lien entre les deux pays soumis au sceptre du tsar. Comment procéder pour la solution des affaires intérieures de la Russie? C'était chose nettement fixée.

Comment procéder pour les affaires spéciales du grand-duché ? On avait,

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pour se guider, les promesses jurées par Alexandre I er et ses successeurs.

Mais les mesures qui intéressaient à la fois les deux pays, les affaires finlandaises qui touchaient de près aux questions vitales de l'empire, autant de points, disait-on, au sujet desquels avaient toujours manqué les dispositions précises.

Cet état de choses devait prendre fin, conseilla-t-on à Sa Majesté ; il semblait utile qu'Elle daignât remédier à cette situation défectueuse. C'est alors que parurent les règlements du 15 février :1e tsar, en considération de cette incertitude juridique, se reconnaissait tout d'abord à lui-même l'autorité nécessaire pour décider de ce qui devrait être rangé dans la ca-

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tégorie des ce affaires communes ». En même temps, Sa Majesté promulguait un manifeste, approuvé par elle en séance du Conseil de l'Empire, en vertu duquel les affaires de ce genre seraient à l'avenir tranchées par ce conseil après consultation de la diète finlandaise.

Qu'on s'imagine vers 1880 une décision de notre roi et grand-duc alors régnant, et dans laquelle, prenant en considération le manque de dispositions organiques sur le traitement des affaires luxembourgeoises qui seraient liées aux intérêts essentiels du royaume des Pays-Bas, il eût commencé par se réserver le droit de déterminer l'étendue de ces affaires, et en eût ensuite confié le soin au conseil d'Etat des

Pays-Bas, après avis de la représentation du Luxembourg! Qu'on s'imagine une telle décision, et quel sentiment elle eût provoqué dans l'âme des Luxembourgeois : et l'on aura une idée assez exacte de l'émotion qui s'empara du peuple finlandais, lors-

que celui-ci connut l'arrêt de mort du 1 5 février. En effet, si l'on veut dépouil-

1er un Etat de son caractère d'Etat, de son autonomie, de son gouvernement propre, le moyen le plus simple est bien celui que les conseillers de l'empereur ont, à l'égard de la Finlande, indiqué à leur maître. Enlevez aux organes suprêmes de gouvernement le droit, jusque-là exercé par eux, de fixer eux-mêmes en dernier ressort les limites de leur compétence ; transfé-

rez ce droit à un autre organe ou, s'il en est besoin, à la même personne qui auparavant « mettait les points sur les i », mais en l'entourant de conseillers étrangers. Alors le projet aura réussi ; on ne saurait, en principe, atteindre plus sûrement le but. C'est ce que les Finlandais sentirent d'instinct. C'est ce que sentit le vieux procureur du Sénat de Finlande, Sôderhjelm, lorsque, dans un entretien particulier avec le gouverneur général russe Bobrikoff, il cherchait à lui expliquer en ces termes l'inquiétude de ses compatriotes : « Excellence, je puis perdre mon enfant, j'en serai profondément abattu, mais je ferai tout mon possible pour rester maître de moi; je puis conduire ma femme au tombeau, j'en

aurai le cœur brisé, mais je chercherai à me relever. Mais mon peuple ne peut perdre son droit à l'autonomie, sans être abattu, sans cesser d'être lui-même. »

C'est ce que sentit aussi l'éloquent vice-consul anglais à Vibourg, Eugène Wolff, lorsque, dans son allocution classique au ministre Procopé, il soulagea son cœur par ces paroles :

ce Dites à Sa Majesté que nous avons été accoutumés à supporter sans murmure de cruelles destinées. A d'innombrables reprises, les gelées ont passé sur nos champs avares de récoltes, et l'agriculteur s'est vu souvent dépouillé en une nuit du fruit des durs travaux d'une année ; nous avons humblement supporté ces épreuves, nous

aidant les uns les autres, et nous confiant en l'avenir. Mais jamais le peuple de Finlande n'a encore subi une gelée comparable à celle du 15 février. »

C'est le même sentiment qui fit tressaillir tout le peuple, quand les Finlandais réussirent en quelques jours à faire couvrir une adresse monstre à leur grand-duc, de plus d'un demimillion de signatures, soit une par cinq habitants, petits et grands. L'histoire de ce merveilleux mouvement de pétition est connue ; qu'il soit permis de la rappeler ici à grands traits.

A peine le manifeste du 15 février était-il promulgué par le Sénat, qu'un comité de douze personnes commençait à Helsingfors les préparatifs de l'entreprise. Trois membres se char-

gèrent de recueillir les ressources nécessaires; ils réunirent en deux jours, en sommes tant données que garanties, près d'un demi-million de francs. Ne pouvant compter sur la poste et le télégraphe, on dut s'arranger pour s'en passer. En un instant, on eut deux cents volontaires qui s'offrirent à faire des copies du projet d'adresse et d'une introduction explicative. Leur ouvrage était à peine fini, que trois cents autres étaient déjà prêts à partir, pour répandre euxmêmes ces copies dans le pays. Le 5 mars les premières réunions où l'on présenta l'adresse à signer se tinrent dans toutes les communes du grandduché à la fois. La réponse fut enthousiaste, unanime. Beaucoup de

vieillards apprirent à écrire leur nom, uniquement pour pouvoir prendre part à la protestation. Un des messagers, craignant d'être en retard, parcourut en dix-huit heures, sur des raquettes à neige, la distance de 150 kilomètres qui séparait deux villages situés au nord du cercle polaire.

A Kittilâ, celui de ces villages situé le plus au nord, il vint à la réunion demandée jusqu'à dix-sept personnes, sur une population dispersée à travers de vastes landes désertes. Rien qu'à Helsingfors, où l'on jugea peu prudent de tenir une réunion sous les yeux du général Bobrikoff, on obtint néanmoins 34000 signatures. Dans les îles de pêcheurs à l'est et à l'ouest de la ville, dont l'accès est presque impos-

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sible en hiver, on recueillit mille noms.

C'est ainsi qu'en dix jours on atteignit le chiffre final de 523931 signatures.

Comme on le sait, les délégués qui portèrent l'adresse à Pétersbourg ne furent pas reçus par le tsar.

C'est dans ces conditions, c'est pour aider ce peuple que se lancèrent dans la lutte les 1050 protestataires, dont six s'entendirent pour se rencontrer le 25 juin dernier à 1' « Hôtel de l'Europe », à Pétersbourg.

L'empereur, mon auguste maître, est absolument accessible à tout le monde.

Ministre Goremykine.

Les six délégués en question étaient MM. Trarieux, le sénateur français bien connu ; le grand explorateur du passage Nord-Est, Nordenskiôld ; Emilio Brusa, professeur à l'Université de Turin ; le géologue norvégien Brôgger ; le directeur de la policlinique ophthalmologique de Copenhague, D r Norman-Hansen, et l'auteur de ce récit.

Après une collaboration de dix jours qui a noué entre eux des liens de sympathie chaleureuse, il appartient moins qu'à tout autre à l'un des membres de ce cercle de se répandre en bavardages, et de tracer en détail le portrait physique et moral de chacun d'eux. L'auteur croit cependant pouvoir faire une exception pour deux d'entre eux qui appartiennent déjà à l'histoire : Trarieux et Nordenskiôld.

Si, après avoir fait la connaissance du président de la « Ligue pour la défense des droits de l'homme et du citoyen », de l'orateur qui a dirigé la lutte pour la lumière dans l'affaire Dreyfus, on cherche ensuite à rassembler ses impressions, on sera tenté de désigner l'homme d'un seul mot : c'est

un véritable ce Girondin ». Ce n'est pas seulement parce que M. Trarieux représente au Sénat le département de la Gironde ; ce n'est pas davantage parce que son teint bronzé et sa chevelure noire, à peine grisonnante par endroits, désignent en lui un fils du Midi. Mais c'est aussi et surtout pour certaines qualités d'esprit que leur possesseur, loin de les dissimuler, fait plutôt — et pourquoi non ? — ressortir; sa foi inébranlable aux ce principes de la Révolution », sa noble éloquence, qui, à en juger par ce qu'ont entendu les Finlandais, préfère à l'effet oratoire la force et la clarté de la raison, et le « style » soigné de l'orateur au style relâché du causeur.

Cependant ce nom seul ne suffirait

pas à donner une idée complète de Thomme. Trarieux est un « Girondin », mais un Girondin pour lequel l'expérience du siècle écoulé n'a pas été perdue. Son cœur est aussi ardent, son esprit est aussi élevé, son talent est aussi pur que celui de ses coreligionnaires de la Révolution ; mais son sens est plus rassis que le leur. Quand il exprime sa foi aux institutions sous lesquelles vit son pays depuis un quart de siècle, il s'exprime en paroles plus sobres que ne l'eussent fait Vergniaud et Lanjuinais; et dans la conduite de la délégation, conduite dont ses collègues le chargèrent d'abord, en qualité de Français, il se montra toujours digne de sa tâche par un tact et un talent de pilote que plusieurs des an-

ciens Brissotins eussent pu lui envier.

Et Nordenskiôld ! Peut-on s'étonner d'entendre un Hollandais avouer que son cœur battit plus fort en abordant l'homme qui a accompli l'œuvre vainement tentée par Heemskerk et Barendsz ? La première rencontre eut lieu dans le long corridor de l'Hôtel de Saint-Pétersbourg. Pas de doute !

Ce devait être lui, ce visage qui décelait l'énergie et la bonté ; ces larges épaules, c'étaient bien elles qui, il y a quelques années, à l'embouchure de l'Yénisséi, avaient essuyé les coups de mer de l'Océan Glacial tout un long jour, pour préserver de la perte le fragile navire et son équipage ; cette démarche particulière gardait le souvenir de mainte journée de tem-

pête à bord, alors que le vaisseau se dérobait sous les pieds. Courte présentation; puis nous allâmes à sa chambre toute simple. Et là, quand tout naturellement le Hollandais ne pouvait s'empêcher de prononcer le nom des héros de la Nouvelle-Zemble :

a Cher ami, dit leur heureux rival, si ces hommes avaient eu à leur service les moyens dont je disposais, ils seraient mieux que moi venus à bout de l'entreprise, d Voilà l'homme tout entier : simple, naturel et pensant toujours au bien des autres. Combien n'avons-nous pas joui tous, pendant cette huitaine, de sa société ! Combien n'a-t-il pas animé et égayé nos repas en commun par sa courtoisie spirituelle, par des souvenirs de ses lectures sur

son héros favori, Napoléon, et surtout par la libéralité avec laquelle il nous prodiguait toujours de nouveaux récits puisés aux riches trésors de son expérience personnelle !

Nous étions près d'aimer les Esquimaux et les Lapons, rien qu'en lui entendant dire combien il estimait ces hommes déshérités. Puis, par contre, des moments de distraction, lorsque, perdu avec son collègue Brôgger dans Dieu sait quelle période géologique, il devenait entièrement sourd et aveugle à tout ce qui se disait et se faisait autour de lui ; ou bien quand quelqu'un nous faisait attendre, et que lui perdait patience, si bien que, toujours le premier à l'appel, il était régulièrement absent

-- ?.. l K LA l'I.XLAXD'E.

au moment voulu. Les journaux ont parir à mots couverts de pertes sérieuses qui atteignirent le vieillard deux jours avant son départ pour la Russie. Lui-même n'en trahit rien à nos veux, ni par la moindre allusion, ni même par une minute de trouble.

Avoir rencontré un homme tel que Xordenskiôld, c'est un souvenir qui demeure ; même si le voyage à Saint- Pétersbourg n'avait point eu à offrir d'autres avantages, il méritait bien d'être entrepris.

Et maintenant, passons au récit de nos pérégrinations dans le monde officiel de la capitale russe.

Elles commencèrent le lundi 26 juin par une course à l'hôtel du baron Freedericksz, ministre de la Cour.

M. Trarieux estimait en effet, et personne d'entre nous ne doutait de la justesse de cet avis, que ce dignitaire était l'homme désigné pour nous ouvrir accès auprès du tsar. Nous ne trouvâmes pas Son Excellence chez elle, mais on nous dit que, si nous voulions revenir le lendemain dans l'aprèsmidi, notre visite ne serait pas infructueuse.

Ainsi fut fait. Le mardi 27 juin, nous fûmes reçus. Nous avions des raisons de supposer que, jusque-là, ni notre arrivée ni nos courses n'avaient éveillé la moindre défiance dans la police. Vraisemblablement aussi le ministre Freedericksz n'avait pas le moindre soupçon de la question que nous désirions lui poser. Pour éviter

toute apparence de surprise, nous remîmes au valet de chambre, avec nos cartes, une lettre écrite par M. Trarieux et signée de nous tous, indiquant sommairement l'objet de notre visite. Après quelques instants d'attente, nous pénétrâmes dans le cabinet du conseiller de l'empereur.

Le ministre de la Cour a en Russie la réputation d'avoir mérité son poste élevé par ses qualités de gentilhomme.

L'impression que nous reçûmes de sa personne, de son entourage et de ^on accueil confirma pleinement ce renom. Grand, bien fait, irréprochable dans son uniforme blanc, au milieu de trophées de chasse et du luxe élégant de son cabinet de travail, il fit preuve d'une amabilité tout

orientale. Nos suppositions étaient exactes : il ne s'attendait pas à la requête que nous venions lui présenter.

Et, chose curieuse, il ne comprenait ni notre dessein, ni notre intervention. Nos inquiétudes pour la Finlande l'étonnaient. Le tsar, selon lui, avait voulu simplement apporter de la clarté dans une question sur laquelle les ordonnances de ses prédécesseurs avaient gardé le silence. Il ne comprenait pas davantage le caractère spontané et impersonnel de la manifestation dont il avait devant lui les interprètes. Qui donc nous avait envoyés à Pétersbourg? Qui donc était à proprement parler dans les coulisses? Telle fut la première question du ministre.

Qu'un acte comme le manifeste impérial du 15 février privât en principe le grand-duché de Finlande de son rang d'Etat, ce fidèle et honorable serviteur du tsar ne s'en faisait aucune idée, ni de ce fait que, à la nouvelle de cet acte, le sentiment juridique de l'Europe centrale et occidentale s'exprimait spontanément en protestations répétées, et qu'il était impossible de désigner quelqu'un comme le chef ou comme l'instigateur de ce mouvement. Cependant Son Excellence était visiblement embarrassée. Une entreprise comme la nôtre était sans exemple. C'était la nature même de la cause qui devait décider du choix de l'intermédiaire.

A première vue, le ministre estimait

que son collègue de l'Intérieur était plutôt que lui le personnage indiqué Il promit pourtant de réfléchir encore. Dans deux jours nous recevrions une réponse définitive. Nous pouvions partir là-dessus. La décision vint avant le terme promis. Le lendemain, un attaché du cabinet apportait à l'Hôtel de l'Europe une communication orale disant que le ministre de la Cour se déclarait définitivement incompétent pour répondre à notre désir.

Cependant nous nous étions dénoncés nous-mêmes comme des gens méritant une surveillance particulière de la police impériale. Avant peu, quelques agents secrets vinrent se poster dans le vestibule de notre hôtel pour observer nos allées et venues.

Leurs soupçons et leur surveillance se relâchèrent pourtant un peu quand, sur leurs questions, le docteur Norman-Hansen leur eut répondu confidentiellement qu'en réalité nous étions venus pour apporter une lettre importante de l'explorateur Andrée.

Où aller maintenant? Chez le ministre de l'Intérieur Goremykine, avait dit le baron Freedericksz. On ne suivit cependant pas immédiatement ce conseil. Parmi nous, certains voyaient du danger à procéder de la sorte. Le conflit avec la Finlande, disaient-ils, est un conflit international. C'est là la pierre angulaire de la résistance des Finlandais, de la protestation de l'Europe. Et nous irions pour une

affaire de cet ordre trouver le ministre Goremykine! Mais ne reconnaissions-nous pas en le faisant qu'il s'agissait d'une affaire intérieure russe !

Pourtant M. Trarieux calma ces appréhensions. La Finlande, — tel était son raisonnement, qui finit par emporter l'assentiment général, — la Finlande peut rester en dehors de la question. Le sens dans lequel nous prenons l'indication fournie est celuici : six étrangers demandent à être admis auprès du tsar; ils s'adressent alors au ministre de l'Intérieur Goremykine en qualité de chef de la police de l'empire, puisque c'est lui qui, en première ligne, doit se porter garant à Sa Majesté de l^ir qualité.

La seconde porte à laquelle nous

frappâmes fut donc celle du ministère de l'Intérieur.

Notre première course fut encore sans résultat. Mais elle nous procura tout au moins la certitude que le lendemain nous ne nous annoncerions pas en vain ; car le vendredi 30 juin le ministre devait nous donner audience au ministère même. A l'heure fixée, nous nous trouvions dans le salon d'attente. C'était une image de la Russie officielle : une copie, en proportions colossales, du style des derniers Bourbons. Beaucoup d'or sur les panneaux en bois blanc encadrant les tentures de damas rouge. Beaucoup d'or sur les uniformes et les tenues officielles des fonctionnaires venus en audience chez le dispen-

sateur des grâces gouvernementales.

Beaucoup d'or autour du grand portrait de l'empereur, et des portraits moins grands des prédécesseurs du ministre. Avec un étudiant, un moujik et quelques dames de la bourgeoisie, pauvrement vêtues, sans doute des veuves d'employés subalternes, nous faisions tache sur l'éclat éblouissant de l'énorme antichambre. Cependant le ministre avait hâte de nous recevoir. Avant tous les autres, nous franchîmes le seuil qui donnait accès dans une salle d'audience un peu plus petite et plus simple. De derrière un bureau d'acajou s'avança vers nous un homme de petite taille dont la tête était un peu trop large pour les épaules, le nez un peu trop

grand pour la tête, les moustaches et les favoris à leur tour trop grands pour le nez. C'était le ministre de l'Intérieur de Russie.

« Médiocre et rampant », c'est ainsi que Beaumarchais désignait l'homme à succès sous l'ancien régime. A en juger par M. Goremykine, on ne peut appliquer le mot à ceux qui, dans la Russie actuelle, sont parvenus au sommet des honneurs. Le personnage est tout simplement une merveille de dextérité et de bonhomie. Nous nous assîmes ; Son Excellence nous offrit à la ronde des cigarettes. M. Trarieux avait à peine eu le temps d'expliquer en quelques mots le but de notre venue, qu'un flux de paroles lui répondit du ton le plus aimable du monde. Il

ne fallait pas lui en vouloir, mais Son Excellence était tout à fait étonnée que nous nous fussions adressés à elle.

.Comment l'idée nous en était-elle venue? Etant donnée la nature de sa charge, il estimait que les affaires de Finlande ne le regardaient nullement.

Quant au motif qui avait pu nous décider à une démarche qui désignait tacitement l'affaire comme une affaire intérieure de l'empire russe, cela, nous dit cet homme subtil, dépassait de beaucoup sa pénétration d'esprit.

Heureusement, M. Trarieux était préparé à l'objection. Il acceptait volontiers les raisons données par le ministre de son incompétence, mais...

priait Son Excellence de vouloir bien

nous indiquer la bonne voie ; car enfin,

il fallait bien qu'il existât une voie, ce Naturellement, il doit exister une voie. Mais la voici : c'est la poste.

Envoyez vos adresses par la poste à Péterhof, et vous serez sans doute reçus. L'empereur, mon auguste maître, est d'un abord facile. Il est accessible à tout le monde. Quant à indiquer la voie pour obtenir une audience, à donner un conseil, comment peut-on en concevoir la pensée ! Pardonnezmoi, messieurs, si dans cette affaire, je dois poliment me récuser. La question sort en etfet complètement de ma sphère d'attributions. Je pourrais me laisser aller à le faire comme particulier; mais, comme tel, je pourrais me tromper, et alors je ne me pardonnerais jamais d'avoir mis six personnes

comme vous sur une fausse voie. »

C'est dans ce style que l'entretien se continuait. Une anguille n'est pas plus souple, plus glissante, un Japonais n'est pas plus aimable. Mais M. Trarieux ne lâchait pas prise. Et c'est ainsi que nous reçûmes enfin l'indication demandée. Elle était courte et précise. « Allez, aussitôt que vous pourrez, à Péterhof, et adressez-vous directement à l'aide de camp de service. »

Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule.

Molière.

« A Péterhofet chez l'aide de camp de service. » Par la chaude matinée du I er juillet, quatre « droschkas )> nous conduisirent à la gare Baltique.

Là nous attendait un spectacle singulier. Le quai scintillait d'uniformes, de tenues et de livrées. Une personne qui connaissait bien Pétersbourg nous cita plusieurs grands noms. Ici,

par exemple, cet homme à la taille élancée, en uniforme de général, les traits encore assez jeunes encadrés dans une barbe brune : ce n'était ni un ami des Finlandais, ni un allié sur lequel on pût compter pour nous ouvrir le chemin de Péterhof. C'était le ministre de la Guerre Kouropatkine, l'auteur de la nouvelle loi militaire.

Cependant si nous n'avions rien de bon à nous promettre de son voyage à Péterhof, on n'y pouvait non plus voir un mauvais augure : c'était en effet le jour d'audience du ministre.

Un autre indice était plus grave. Au milieu des habits galonnés circulait un vieillard malingre, à la démarché rapide, à l'attitude un peu voûtée.

Sous le chapeau dune forme négligée,

apparaissait une figure d'un jaune de cire, armée de lunettes à large monture. Avec son habit de demi-saison un peu élimé, il ne faisait pas une figure très brillante dans cet entourage d'or et de couleurs. Et pourtant nous avions devant nous notre grand adversaire. Car le personnage n'était autre que le procureur général du Saint-Synode, le célèbre Pobedonostseff, ancien précepteur du feu tsar, puis du tsar actuel, l'inspirateur et le chef de presque toute la politique impériale des dernières années, l'ennemi acharné de l'Europe occidentale et de son libéralisme, le prophète du panslavisme comme régime de l'avenir. Qu'est-ce qui l'amenait sur notre route? Ce n'était pas « son

jour », comme pour Kouropatkine. II fallait que ce fût quelque chose d'important qui le poussait de la capitale vers le palais d'été. Était-ce peut-être notre demande d'audience? Quand, à la station de Péterhof, nous vîmes s'avancer les équipages de la cour, dont les cochers, avec leurs tricornes sur l'oreille, attachés au menton par une jugulaire, nous firent l'impression d'une caricature de l'ancien régime, et que nous eûmes vu PobedonostsefF et ses amis, montant dans les coupés impériaux et disparaître d'une course rapide dans la direction du palais, nous eûmes l'impression que notre ennemi nous avait devancés.

Des droschkas de Péterhof, beaucoup plus caduques que celles de Pé-

tersbourg, et sensiblement plus lentes dans leurs mouvements, nous menèrent, en nous cahotant, devant le palais et les villas des fonctionnaires de la cour; puis, après avoir longé une chaussée ensoleillée, le cortège s'arrêta à Tentrée principale du « parc réservé ». C'est là, tout au bout d'un jardin soigneusement muré et surveillé avec la plus grande sévérité par des postes de gardes à pied et à cheval, dans une modeste villa au bord du golfe de Finlande, que vit le tsar.

Nous fîmes connaître au chef du poste qui gardait la grille notre désir d'être admis auprès de l'aide de camp de service. Avec cette courtoisie aimable qui semble être un privilège de la race slave, il nous déclara que nul ne

pouvait franchir la grille sans autorisation du général Hesse, commandant du palais.

« Où demeurait-il? » Dans une des villas devant lesquelles nous étions passés au début de notre course. Pas de remède ! Il nous fallut reprendre la longue route ensoleillée. Arrivés enfin à la bonne adresse, nous apprîmes que Son Excellence venait de sortir à cheval ; elle pouvait être de retour dans une heure ; mais elle pouvait être aussi invitée par le tsar à la table impériale ; on ne pouvait rien fixer avec certitude. Nous laissâmes nos cartes et obtînmes du valet de chambre la promesse de nous informer par téléphone au ce Restaurant Samson x> des faits et gestes du général. Tandis

que, dans ce restaurant, nous prenions notre déjeuner sur un balcon ombragé, nous vîmes, comme pour nous défier, nos compagnons de voyage repasser dans les coupés de la cour, retournant à la station. Au conseil dji palais où Ton avait sans doute décidé de notre sort, s'était aussi joint dans Tintervalle le baron Freedericksz.

Tout à coup on sonne au téléphone, et au bout d'une minute nous recevons cette nouvelle : « Le général Hesse est parti à Pétersbourg; en son absence, personne ne remplit ses fonctions. »

Nul doute n'était possible : c'était plus qu'une rencontre innocente d'obstacles fortuits. Tout cela était d'une hostilité calculée. Nous le savions :

depuis que, par notre visite au ministre de la Cour, le gouvernement avait été informé de l'affaire qui nous amenait, il était gêné par notre présence. On ne voulait pas nous donner accès auprès de l'empereur. Mais le scandale dans la presse ! L'opinion publique en Europe est même, pour les grands dignitaires de la Neva, une puissance qu'on ne peut mépriser. Dès lors la question se posait d'elle-même : estce que, en nous envoyant d'abord du baron Freedericksz à M. Goremykine, et de celui-ci au général Hesse, et en faisant jouer à celui-ci ce jeu de cachecache, on voulait nous fatiguer, et se débarrasser ainsi de nous sans un refus formel d'audience ? Pour ne pas laisser le commandant du palais nous échap-

per complètement pour tout de bon, nous avions encore une dernière ressource. Un bateau allait justement partir pour Pétersbourg. Le déjeuner était à peine terminé ; mais en un instant nos quatre droschkas nous menèrent au quai des bateaux. La traversée se fit en une heure. Du débarcadère sur le quai des Anglais quatre voitures nous conduisirent au galop à l'habitation du général, sur la (( Fontanka ».

Nous sonnâmes. Le portier, de l'air le plus innocent du monde, dit que tout ce qu'il savait, c'était que Son Excellence se trouvait à Péterhof.

Tableau !

Désormais il était clair comme le jour qu'on se moquait de nous. Que faire? Parmi les délégués faillit se

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produire une scission, tenant à un malentendu qui régnait du reste depuis l'origine. Deux des trois Scandinaves en avaient assez maintenant. Ils regardaient comme au-dessous de notre dignité de nous laisser plus longtemps jouer de cette manière. Il était vrai, que, de cette manière, le gouvernement pouvait échapper à l'impolitesse d'un refus d'audience; mais pour la presse européenne, cette tactique d'épuisement équivalait à un « non » très net. Or c'était à l'appui de la presse que nous tenions. Aurions-nous cru un instant sérieusement que notre demande serait bien accueillie? Même s'il y avait encore une possibilité, il valait mieux ne plus la tenter. Sans doute, notre vie, au chapitre des o: faits

divers », en serait appauvrie d'un événement piquant ; mais nous aurions ainsi les mains libres pour raconter la manière indigne dont on s'était joué de nous. Une réception polie à la cour, si elle avait eu lieu, une banalité aimable de la bouche de l'empereur, n'eût engagé le gouvernement à rien, mais nous eût engagés nousmêmes à toutes sortes de considérations pour la bienveillance dont on aurait fait preuve.

Tout cela paraissait très plausible :

mais pourtant les deux députés des nations latines et le Hollandais n'étaient pas satisfaits de ce conseil.

Quant à eux, jamais ils n'avaient vu dans cette demande d'audience une simple parade, une de ces requêtes

que le demandeur espère voir repousser. Au contraire ils ne s'étaient décidés au voyage que sur la foi — ils ne voulaient pas dire sur l'assurance — reçue que l'audience serait accordée. Ils avaient considéré cette faveur comme un miracle, mais ils n'avaient eu aucune raison d'en douter. En entreprenant ce voyage, ils n'avaient nullement compté tendre un piège au gouvernement russe, afin de lui faire commettre une impolitesse, et se créer ainsi un prétexte pour diriger contre lui des attaques sensationnelles. Ils ne voulaient pas davantage, avant d'avoir subi un refus formel, renoncer à de nouvelles tentatives sur la simple supposition, si admissible fût-elle, que le tsar était mal disposé pour l'audience.

A la longue, le gouvernement ne pouvait échapper à la -nécessité de leur donner une réponse nette. Le jeu de cache-cache ne saurait continuer.

Les deux parties ne purent s'accorder. Déjà le comité était menacé de dissolution par le départ de l'un des Scandinaves, quand le ministre de Tlntérieur vint à notre secours. En rentrant à l'Hôtel de l'Europe, M. Trarieux trouva une carte de Son Excellence, qui était venue le voir en personne. La carte portait au crayon un avis, arrivé trop tard, de ne pas nous rendre à Péterhof, et une invitation à tous les délégués de venir en visite le lendemain entre une et deux heures

chez Son Excellence, dans sa villa de

l'île des Apothicaires. Qu'est-ce que M. Goremykine pouvait bien avoir à nous dire? Le vieil explorateur polaire, avec sa foi inébranlable en la bonne issue de l'entreprise, nous voyait déjà devant le tsar. Dans cette villa sur le golfe de Finlande, disait-il, la vie doit être bien monotone. Une visite de six personnes qui ne sont pas des diplomates, et un bout d'entretien avec eux, voilà pour le tsar une bonne chance qu'il ne laissera pas échapper.

Tous n'étaient pas aussi pleins de confiance. Au moins, après ce qui s'était passé la lettre du ministre avait rendu à la délégation un service : celle-ci resta au complet.

Le lendemain, le jour décisif, était le 2 juillet. A l'heure fixée nous par-

tîmes pour la villa du ministre. C'était une construction spacieuse donnant sur la Neva. La simplicité était surprenante : à l'extérieur, des planches peintes en gris ; à l'intérieur, un ameublement comme pour une résidence d'été à Bloemendal ou ce deux chambres meublées avec pension ». C'est dans le même style que le ministre vint à notre rencontre, en costume gris de tous les jours. Il nous conduisit à sa vérandah, où se trouvait une table, couverte de toutes sortes de friandises. Quand nous nous fûmes assis, il nous offrit des cigares et des cigarettes, tandis que quelques serviteurs passaient le thé à la ronde. L'entretien roula d'abord sur la pluie et le beau temps. Puis, en choisissant

les expressions les plus exquises pour ménager autant que possible notre susceptibilité, doucement et prudemment le ministre, au milieu de nos questions et de nos remarques, fit apparaître le message qu'il avait été chargé de nous communiquer : le refus de l'audience demandée. Tout cela, il le fit d'une manière simple, familière, bon enfant.

Ne devions-nous pas convenir nousmêmes que Sa Majesté ne pouvait agréer notre requête? Est-ce que le tsar pouvait tacitement nous reconnaître le droit d'intervenir dans cette affaire? Et l'audience accordée ne serait-elle pas commentée en ce sens?

Le tsar pouvait-il entrer avec nous dans un débat sur un conflit entre lui et ses sujets? Il était bien fâcheux que nous

eussions tellement tenu à une remise personnelle des adresses. Pourquoi ne pas renoncer à cette procédure inacceptable ! Pourquoi ne pas remettre l'adresse par la poste? Il en coûtait pourtant à M. Trarieux de rendre les armes. La forme d'une remise personnelle, remarqua-t-il, avait été précisément choisie comme la plus polie.

Quant à notre prétendu dessein d'engager Sa Majesté dans une discussion, aucun de nous n'y avait songé. Et, quant au sens que nous aurions attaché à l'audience accordée, personne,, certainement, n'y aurait vu la reconnaissance d'un droit • à l'immixtion \ tout au plus l'aurions-nous considéré comme une marque de déférence envers quelques noms illustres qui se

$S POTR LA FINLANDE.

trouvaient avec d'autres au bas des adresses. Enfin notre président tenta encore un projet de compromis. » Estce que Ton pourrait décider le général Hesse ou quelque autre fonctionnaire de la cour à recevoir de nos mains les adresses et à les remettre au tsar? Dans ce cas, nous nous consolerions du refus d'audience. Notre hôte ne dit pas formellement non. Il estimait que le projet méritait réflexion, et voulait bien par téléphone en conférer avec le général. Mais au bout de quelques minutes, il revint avec la triste nouvelle que, d'après la réponse du général, les ordres reçus * étaient formels, et que son auguste maître ne voulait pas plus recevoir nos adresses que nous-mêmes. Cela ne faisait pas

moins de peine au ministre qu'à nous, mais l'affaire était désormais terminée. Le général Hesse s'était-il vraiment trouvé à l'autre bout du fil téléphonique ? Si non, l'esprit inventif de M. Goremykine ne lui en fait que plus d'honneur.

L'affaire était désormais terminée.

Aussi voulions-nous partir, mais Son Excellence ne le permit pas encore.

Pourquoi tant de hâte ? Notre dessein n'était pas, espérait-il, de quitter immédiatement la Russie ? Ce serait bien fâcheux. On ne revient pas tous les jours dans l'empire des tsars. Une petite excursion à Moscou était bien le moins que nous pussions nous accorder. En tout cas, nous devions encore rester à causer. Nous avions bien le

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temps. Et notre hôte lui-même n'avait rien qui le pressât. Nous restâmes donc encore. Le ministre en profita pour nous parler, d'une manière agréable et animée, de toutes sortes de sujets : de la statistique démographique, de la colonisation en Sibérie qu'il dirigeait en personne et des différents principes de droit de propriété foncière entre lesquels on laissait le choix aux colons. A la fin, il fallut pourtant nous séparer.

Mais ce ne fut pas sans être un peu sous le charme du talent de dorer la pilule dont Son Excellence avait fait preuve en nous offrant celle qui nous 'était destinée. Elle avait été avalée d'elle-même et avait passé presque inaperçue. Quel dommage que cet

homme ne trouve pas, derrière la table verte d'une salle de Parlement, une scène, un « podium », un théâtre dignes de sa souplesse !

Nous ne sommes pas des rebelles, mais nous nous montrerions indignes de nos droits et privilèges si nous ne protestions pas.

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