EUG. WOLFF
Notre mission à Pétersbourg était terminée. Nous nous décidâmes au retour. Mais par quel chemin ? Quelques bons amis des Finlandais, qui avaient entendu parler de l'échec de notre entreprise, nous engagèrent hautement à prendre la route du grandduché. Au début, le projet nous parut
un peu délicat. M. Trarièux surtout ne voulait à aucun prix devenir l'occasion et l'objet de démonstrations hostiles à la Russie. En outre, des marques d'approbation retentissantes en notre honneur et en celui de nos mandataires ne devaient-elles pas, dans cet état de choses, nuire sérieusement à la Finlande ? Nous fûmes longtemps irrésolus. Mais nos amis calmèrent nos scrupules, et nous assurèrent qu'aucune parole irréfléchie ne blesserait les Russes, qu'aucun acte inconsidéré ne leur fournirait un prétexte à aggraver encore leur politique en Finlande ; ce n'est qu'alors que nous nous rendîmes.
Le soir, à onze heures, nous prenions le train à la gare de Finlande.
Alors commença un chapitre de no-
tre vie, long de trente-quatre heures seulement, mais ce court espace de temps fut extraordinairement riche en événements saisissants. Tout, absolument tout ce que nous avons vu et vécu alors doit rester et restera gravé dans notre mémoire tant que nous vivrons. Les habitants de la Finlande ne peuvent, nous l'avons déjà dit, se fier ni à la poste ni au télégrpahe. Mais ils ont le téléphone, leur pays est comme couvert d'un réseau de fils. Grâce à ce moyen de communications, les habitants des contrées que nous devions traverser, avaient été tenus au courant de notre mission à Pétersbourg, de notre échec et enfin de notre résolution de visiter le pays. On savait donc dans chaque ville, dans chaque village,
même dans chaque maison, que nous devions passer, que le train qui à onze heures et quart quitte la capitale de l'empire, amenait la députation européenne. Etl'oneutl'occasion de se préparer en toute hâte à une réception si chaleureuse, à une manifestation de deuil national si frappante par son pathétique contenu, à des témoignages d'un indomptable amour de la liberté si imposants par leur unanimité, à un épanchement de reconnaissance envers l'Europe si noble et si grandiose que tous les six, hommes pour la plupart dans la force de l'âge — nous en fûmes presque continuellement émus jusqu'aux larmes. Nous ne saurions, (telle fut notre conviction unanime) rendre auprès du tribunal de l'opinion
occidentale un meilleur service à la cause finlandaise, que de donner un compte rendu simple et sincère du spectacle sans pareil que les Finlandais nous ont offert pendant la nuit du dimanche au lundi, toute la journée du lundi, et la nuit suivante encore jusqu'au mardi à neuf heures. Sans doute pour la force de l'impression un simple récit ne peut rivaliser avec la réalité, mais la réalité était ici trop saisissante, trop belle et trop grandiose pour qu'un écho même affaibli manque entièrement son but.
Les témoignages de reconnaissance commencèrent à Viborg, le premier grand arrêt en Finlande. Le train s'y arrêta vers deux heures du matin. En arrivant par le crépuscule d'une nuit
d'été, nous vîmes dans les rues et sur le quai des centaines, peut-être des milliers d'hommes, venus pour saluer en nous ceux qui nous avaient envoyés, les signataires des adresses. Ici, comme partout durant notre voyage, pas de tapage, pas de cris, pas de bruit vulgaire. C'était un groupe de citoyens, sérieux et tristes, qui, en pleine connaissance de la sainteté de leur cause, laissaient pour quelques instants leurs visages se dérider et saluaient d'une acclamation amicale ceux qui leur avaient montré de la sympathie dans leur affliction.
Le second arrêt se fit vers sept heures du matin, à la station de Riihimàki. Nous sortîmes de nos coupéslits pour prendre un déjeuner. Sur
notre chemin se tenaient une cinquantaine d'habitants du village, qui nous souhaitèrent aimablement le bonjour, et à Tentrée de la salle d'attente s'était placé un chœur. Toutes les classes de la société y étaient représentées.
Nous vîmes un porteur de journaux debout à côté d'une dame de bonne famille. A notre approche, ils agitèrent leurs mouchoirs, et, les larmes aux yeux, nous chantèrent quelques couplets. C'était la première fois que nous entendions les deux hymnes nationaux finlandais, si beaux et si mélancoliques. Ils nous allèrent droit au cœur. Surtout M. Trarieux, avec son oreille fine et sa belle voix, en était comme obsédé, et ne pouvait s'empêcher de les fredonner sans cesse.
A neuf heures, nous avions atteint la capitale, Helsingfors. La place de la gare était noire de monde. De nouveau nous fûmes salués par les chants populaires finlandais. M. Trarieux prononça quelques paroles de remerciements. Des landaus découverts nous menèrent à un hôtel, où nous pûmes nous reposer un peu et prendre quelques rafraîchissements. Puis les équipages vinrent nous reprendre.
Nous fîmes un tour à travers la ville, et vîmes le monument de Tempereurmartyr Alexandre II, le père de la Finlande. Les fleurs, hommage symbolique, dont son peuple opprimé avait couvert le piédestal de la statue peu de temps auparavant, n'y étaient plus : la police s'était empres-
sée de les faire disparaître. Nous visitâmes l'édifice où les trois ordres non nobles se réunissent pendant les diètes, et enfin nous montâmes par un parc nouvellement planté sur une colline d'où Ton jouit d'une vue splendide sur la ville et la mer. Puis nous allâmes au restaurant de « Brunnshuset ».
Sur une vérandah spacieuse, en face d'une pelouse entourée d'arbres, avec la mer au fond du décor, l'élite de la population de la ville, au premier rang la noblesse de Finlande, en tout quelque trois cents personnes, s'étaient rassemblées pour déjeuner. Il y avait quatre heures que les assistants, dont la plupart étaient dispersés dans leurs habitations d'été aux environs de
la ville, avaient reçu par téléphone la nouvelle qu'on attendait notre arrivée.
Dans ce court espace de temps on avait pu faire tous les préparatifs de ce superbe repas. Car il était en vérité ce superbe ». Mais on le caractérisait mal en l'appelant « festin )) ; car on n'y entendait pas un bruit de fête. Le ton était solennel et sérieux ; il aurait été sombre, on le sentait, si la politesse des hôtes et de leurs femmes ne l'avait interdit. La table était présidée par le professeur honoraire et conseiller d'Etat, Estlander. A sa gauche et à sa droite étaient assis, alternant avec les plus en vue des Finlandais, les « députés de l'Europe ». Après que le vieux président, en un français irréprochable, eut exprimé la reconnais-
sance des Finlandais envers leurs amis des pays occidentaux, M. Trarieux prit la parole, avec l'éloquence charmeresse dont seul le Français cultivé possède le secret, pour exhorter le peuple finlandais au courage, malgré l'échec de notre mission. Il eut à cette occasion le tact de commencer son discours en déclarant que nous n'étions pas venus comme fauteurs de troubles, mais comme messagers de justice et de concorde, et que par suite nous désirions porter le premier toast au grand-duc de Finlande. Tous répondirent à ce toast. Avec enthousiasme? Qui sait? Tout au moins sans aucune marque extérieure de mécontentement. — Bien d'autres discours
suivirent; c'est de rigueur, n'est-ce
pas? Avec un peu d'imagination, le lecteur peut se représenter ces toasts.
Ce qui était le plus important, c'étaient les impressions que, pendant le repas, et ensuite dans une promenade à travers le parc, nous reçûmes d'entretiens personnels avec nos hôtes. Deux choses nous frappèrent surtout : la profondeur et l'intensité des sentiments nationaux, et la surprise reconnaissante qu'avait produite l'intervention de l'Europe. Oh! ce n'est pas pour un peuple un bonheur sans mélange (nous l'apprîmes alors avec humiliation), que de jouir en toute sécurité du bien suprême, de sa liberté et de ses droits fondamentaux, et ce n'est pas non plus un malheur sans compensation que d'être parfois me-
nacé sérieusement dans la possession tranquille de tous ces avantages.
Comme ils sont vrais, ces vers de Goethe :
Nur der verdient sich Freiheit wie das Leben Der tâglich sie erobern muss.
(Faust, II, v.)
Qui est-ce qui, chez nous par exemple, apprécie à leur juste valeur les bienfaits d'un gouvernement légal et juste, les gages de l'inviolabilité de la constitution? Combien plus ardent est l'amour de ces biens précieux parmi les Finlandais! Depuis tantôt un siècle, ils ont plusieurs fois connu des périodes de soucis pénibles pour les lois fondamentales qui leur ont été accordées. Maintenant, ces précieuses garanties sont depuis plus d'un an en
danger de disparaître. De plus en plus, large et épaisse, l'ombre du Cosaque s'étend sur leurs campagnes. Ils ne savent pas quand cela s'arrêtera. Ils sont calomniés dans l'esprit de leur souverain, et n'ont pas accès auprès de lui pour se défendre. Ils étaient ses sujets les plus fidèles, et leur vie intime est empoisonnée par l'espionnage. Ils savent que les gouvernants s'efforcent d'engager en Allemagne, pour ce noble but, des individus connaissant également bien le russe, le finnois et l'allemand à raison de 25 roubles par jour. Et voyez combien ce trésor menacé est devenu cher aux Finlandais par ces soucis mêmes. Qui n'a appris par cœur ce passage frappant de la protestation du vice-con-
sul Wolff : <c Dites à Sa Majesté qu'il y a en Finlande plus de deux millions de sujets loyaux, qui savent accomplir leur devoir. Mais ne Lui cachez pas non plus que nous ne vivons pas dans l'ignorance de nos droits.
Mon père fut le premier à me montrer un modeste fascicule sur la couverture duquel était imprimé le titre de oc Lois fondamentales du grandce duché de Finlande », et il fut aussi le premier à m'en expliquer le sens. »
Ceci peut servir de pendant au récit que fit à l'un de nous une dame de la noblesse : à Pâques dernier, elle avait mené ses deux fils à Abo, huit heures de chemin de fer, surtout pour leur montrer dans la vieille cathédrale la pierre sur laquelle sont gravées les
promesses libérales d'Alexandre I e '. — Et puis cet étonnement reconnaissant de ce que l'Europe se mît en peine pour eux. « Nous en crûmes à peine nos oreilles », nous dit le vice-président du conseil municipal de Helsingfors. ce Nous n'avions jamais pensé que l'Occident montrerait tant de chaleur pour nous autres, perdus dans un coin du Nord-Est. » La reconnaissance semblait tout à fait générale.
Une des dames présentes raconta que le matin, en quittant son domaine à la campagne, elle était passée devant son garçon jardinier, et lui avait dit : « Je vais à la ville pour remercier les messieurs d'Europe qui ont voulu dire au tsar un mot en notre faveur. » — ce Ah ! Madame », répondit le pauvre
jeune homme avec un soupir, ce ayez la bonté de les remercier aussi de ma part. 7>
Ce ne fut pas chose facile que de quitter Helsingfors. Mais il le fallait.
Nous avions déjà laissé partir le train de trois heures ; nous ne voulions pas manquer le suivant à six heures. Par téléphone, on avait commandé pour nous à Toijala un train spécial correspondant avec celui-là. On avait prié à Abo de faire attendre le bateauposte pour Stockholm jusqu'à notre arrivée. Le départ à six heures était donc inévitable. Ce fut une fin digne de ce beau jour. Tous ceux qui avaient pris part à la réunion de Brunnshuset, et des centaines d'autres, s'étaient rassemblés autour de la gare et sur le
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quai. MM. Trarieux et Nordenskiôld, qui arrivèrent les premiers, furent littéralement ensevelis sous les fleurs, et cependant il en resta encore des brassées pour chacun des suivants.
Tous se pressaient devant notre wagon, exprimant leurs remerciements et leur désir de nous revoir. Quand le train se mit lentement en marche, et que la multitude, agitant chapeaux et mouchoirs, eut disparu de notre vue, ce furent les échos mourants des deux chants nationaux, d'une beauté si mélancolique, qui nous apportèrent le suprême adieu de la capitale.
Deux jeunes gens de Helsingfors nous accompagnèrent jusqu'à Abo pour veiller à ce que rien ne nous manquât. Les acclamations et les mar-
ques de reconnaissance ne cessèrent littéralement plus. Les gens occupés dans les champs, reconnaissant notre train, interrompaient leur travail pour agiter leurs mouchoirs et leurs casquettes. Aux fenêtres et sur les perrons de simples chaumières, on voyait souvent une dizaine de mains saluer chaleureusement notre wagon. Quand nous nous arrêtâmes à Kerava, des dames et des femmes du peuple vinrent avec des acclamations assaillir de bouquets de lilas la plate-forme du wagonlit. Un peu plus loin, à Tavastehus, nouvelle ovation imposante. Une foule enthousiaste nous chanta à pleine voix les deux chants patriotiques, nos deux vieilles connaissances. Là, c'était le peuple qui parlait. Les voix sem-
blaient moins contenues quauparavant. Le chef lui-même ne comprenait que le finnois. Seul un homme dans la masse, un maître d'école, à ce qu'il parut, cria à M. Trarieux, tout en gesticulant, quelques simples mots français inspirés par la reconnaissance la plus émue. A Toijala, où nous quittâmes le train à dix heures et demie pour prendre notre train spécial, nous trouvâmes un souper tout préparé par les bons soins des membres de la commune de Helsingfors. Nous fûmes, pendant notre repas, charmés par un orchestre d'amateurs.
Encore trois heures de chemin de fer, et nous devions être à Abo à bord du bateau-poste. Mais, à mi-chemin, le train s'arrêta à l'endroit où est installée
l'école d'agriculture de Finlande, à Mustiala. Il était plus de minuit. Cependant tous les élèves, hommes et femmes, se trouvaient au complet sur le quai. Les bouquets qu'on nous offrit remplissaient à eux seuls tout le coupé de M. Trarieux. Encore une heure et demie, et nous arrivâmes à la vieille ville d'Abo, terme de notre itinéraire en chemin de fer, où nous attendait le spectacle le plus incomparable de ce voyage sans égal.
Nous nous sentons forts, dans la conscience où nous sommes qu'en nous trouvant devant notre empereur, nous nous trouvons aussi devant Dieu Tout-Puissant.