EUG. WOLFF
Il était deux heures du matin quand nous arrivâmes à- Abo. Dès notre entrée en gare, nous fûmes reçus par une partie de la population, avec le même élan chaleureux qu'ailleurs. Mais un peu plus loin, auprès du bateau, des milliers de personnes nous attendaient
à cette heure tardive. Les dames étaient toutes en deuil. Quand on nous vit approcher, la foule s'écarta, nous laissant un étroit passage. Le bourgmestre s'avança vers M. Trarieux et lui serra silencieusement la main. Rien déplus.
Etait-ce voulu, comme pour faire comprendre que les paroles n'étaient plus que de faibles sons ? Etait-ce peut-être un hasard, et le bourgmestre ne savait-il pas le français? Dans tous les cas, ce geste silencieux était à ce moment plus éloquent que ne l'eût été même le plus beau discours. Sept dames, habillées <le noir, s'avancèrent ensuite, l'une après l'autre, les yeux humides de larmes, pour offrir un bouquet de fleurs à chacun des délégués et à celle à : qui Nordënskiôld avait
donné le titre de <c Madame le membre d'honneur». Nous passâmes en silence le long des rangs silencieux. Ils nous saluaient avec reconnaissance, et nous répondions confondus et émus. Tout notre sentier était semé de lilas. Enfin lorsque nous fûmes arrivés sur le bateau, tous ces milliers d'hommes, dans le clair-obscur de cette sereine nuit d'été du Nord, entonnèrent à la fois leurs hymnes nationaux sombres et graves, qui avaient retenti à nos oreilles pendant toute la journée. Que n'ai-je une plume capable de dépeindre fidèlement cet instant, de décrire ce spectacle, de faire entendre ces sons !
Il y a peu d'hommes qui aient assisté à un spectacle pareil, ne fût-ce qu'une fois dans leur vie. La ville millénaire
avec son château caractéristique, le port d'une rare beauté qu'entourent des îlots rocheux, couronnés de pins sombres, ce peuple épanchant d'une seule voix, par ces chants émouvants, toutes ses angoisses et ses espérances, sa confiance en lui-même et sa reconnaissance envers ses amis ; puis soudain, comme si le ciel eût voulu se joindre à ce concert au moment même où nous levions l'ancre, derrière et pardessus la scène, le soleil levant !
Nous sortîmes lentement du port.
Une flottille de six bateaux richement pavoises suivit pendant un instant notre navire côte à côte. On ne cessa de nous acclamer, de chanter, d'agiter les chapeaux et les mouchoirs que lorsque nous les eûmes tous perdus de vue.
D'abord, naturellement, ce fut la foule sur le quai que la distance déroba à notre regard, puis l'un après l'autre, les bateaux qui nous avaient accompagnés. Le plus tenace fut un petit remorqueur, portant des étudiants finlandais. Quand lui aussi dut enfin virer de bord, ils délibérèrent un instant sur le choix d'un cadeau d'adieu, et tout à coup plus d'une douzaine de leurs jolies casquettes blanches volèrent par-dessus notre bord. De grands cris de joie s'élevèrent du petit bateau, lorsque, couverts de leurs casquettes, nous leur envoyâmes de la dunette des signes de remerciement.
Il était trois heures du matin. Mais qui eût pu dormir après ces événements? Et comme la traversée
était ravissante entre les îles innombrables qui, sur un parcours de huit heures, s'étendent dans la Baltique !
Cependant, il nous fallut enfin aller nous reposer. Cette nuit était déjà la seconde passée presque tout entière à veiller. Nous prîmes un peu de repos de quatre et demie à sept heures ; puis nous nous levâmes. Il était temps, car le bateau approchait d'Aland, extrémité du grand-duché vers l'Ouest, groupe d'îlots à peu près à mi-chemin entre le continent et la Suède. Le bateau aborda à la station balnéaire <^e Mariehamn. Là, nous attendait le dernier adieu de la Finlande. Une partie de la population de l'endroit et les baigneurs au grand complet étaient sur le quai. Ils nous invitèrent à des-
cendre auprès d'eux. Nous partîmes en voiture au milieu des acclamations jusqu'à rétablissement de bains situé sur une hauteur. On nous y offrit le café. Le médecin de l'établissement nous exprima en suédois les sentiments de l'assistance. M. Trarieux, en improvisant une réponse française à ces paroles non comprises, mais instinctivement devinées, se surpassa lui-même si c'est possible. On chanta de nouveau les hymnes nationaux, si saisissants dans leur sérieux mélancolique. Puis nous retournâmes au bateau. Il était presque méconnaissable. Les servantes de l'établissement avaient en notre absence suspendu sur les côtés les centaines de bouquets entassés dans les cabines et en outre orné toute la
dunette de branches de bouleau fixées aux bastingages. Un dernier chœur, un dernier hourra, puis un vrai bombardement à coups de gros bouquets de lilas, et chargés des fleurs que nous avions pu attraper au passage, nous partîmes.
C'était l'adieu suprême, la fin d'une démonstration sans pareille. M. Tra- \
rieux avait pleinement raison de dé- '
clarer qu'on chercherait en vain dans l'histoire un pendant à ce que nous avions vu là. Pour donner de telles preuves de son amour indomptable de la liberté, pour témoigner ainsi sa reconnaissance aux i 050 qui avaient élevé la voix en faveur de sa cause sacrée ; pour s'épancher à ce moment critique dans une suite de manifesta-
tions. unanimes, si pleines de force passionnée, mais en même temps si dignes, si nobles, se maintenant si sévèrement dans les limites des convenances, du respect de soi-même et du sens esthétique, il faut que le peuple finlandais soit un peuple d'un caractère très élevé, un peuple d'une haute noblesse. Que Ton veuille bien réfléchir un instant combien il est difficile, dans notre Europe occidentale <r cultivée », combien il paraît même impossible de gagner les foules à un idéal positif, sans les pousser tous les jours contre ses ennemis, de raviver par exemple leur sentiment patriotique sans les empoisonner de haine contre l'étranger, de les intéresser à la grande idée de la liberté de
conscience sans les exciter contre la « soutane )), de tenter de les échauffer pour la ce justice sociale », sans les faire entrer en fureur contre les ce exploiteurs ». Qu'on pèse ces expériences quotidiennes, et qu'en regard on songe que pendant ces trente heures de manifestations populaires, ,
nous n'avons pas entendu un mot dé- ^
placé, pas un seul contre la Russie, contre le tsar, contre le ministre de la Guerre ou le gouverneur général de Finlande. Du commencement à la fin, les manifestations gardèrent un caractère positif, évitant même
la plus simple apparence de per-
sonnalité. La Finlande déclarait
vouloir maintenir sa liberté comme un droit sacré. Mais elle ne s'abaissa
pas un instant à insulter ses oppresseurs.
Jusqu'ici nous avons gardé le silence sur tant de traits touchants, d'effusions personnelles et intimes; qu'il suffise d'en citer quelques-uns.
Comme à notre départ de Helsingfors, ce Madame le membre d'honneur de la délégation » arrivait après les autres, une des dames dont elle avait fait la connaissance sur la vérandah de Brunnshuset s'approcha d'elle : « Je regrette, dit-elle, d'avoir donné toutes mes fleurs aux messieurs qui venaient les premiers, mais prenez ceci en souvenir. » Et elle remit à sa « sœur d'Europe » une broche représentant un trèfle à quatre feuilles qu'elle prit à son propre corsage. Le conducteur
de notre train spécial, un géant aux traits sympathiques, s'était montré plein d'attentions pour nous durant le voyage de Toijala à Abo. Quand nous nous séparâmes, Nordenskiôld voulut lui donner une preuve palpable de notre reconnaissance. L'homme refusa d'un ton poli mais net. Il était Finlandais, et se refusait à accepter un don en argent <( des amis de son peuple ». Sur le bateau, entre Abo et Stockholm, notre compagnie se composait pour une grande part de Finlandais. Tant que dura la traversée, ils respectèrent notre besoin de repos, et ne nous troublèrent pas. Mais quand on commença d'apercevoir la capitale de la Suède, une toute jeune fille, de dix-huit ans environ, s'avança
timidement vers « Madame le membre d'honneur ». Elle se présenta comme une fille de la Finlande. Elle s'était tenue à distance depuis notre départ d'Abo, mais ell e ne pouvait plusrésister à la tentation de serrer, elle aussi, la main de (( l'amie de la Finlande », et de remercier la délégation. Elle regrettait seulement d'être obligée de nous présenter ses remercîments en mauvais allemand. Ah! si elle avait pu nous parler sa langue maternelle : elle avait tant de choses sur le cœur ! — Quand, au milieu de bateaux pavoises, nous eûmes abordé à Stockholm, et que, invités par Oscar Montelius, nous prenions le dîner dans un restaurant d'été, on apporta tout à coup un gigantesque
bouquet aux trois couleurs, roses
rouges, roses blanches et bleuets.
C'étaient les couleurs nationales de <l Madame le membre d'honneur », à laquelle ce don était envoyé, comme hommage aux signataires de l'adresse, par le capitaine du bateau-poste finlandais. Lui aussi, pendant la traversée, avait respecté notre isolement, mais à ce moment il nous donnait une preuve de sa considération. Partout où nous allions, tous ceux qui, d'une façon quelconque, tenaient à la Finlande, s'empressaient de nous combler de prévenances, et de fêter en nos personnes les mille cinquante que nous représentions. A Djursholm, sur une baie de la Baltique, nous fûmes invités, dans sa villa ravissante, par le professeur Mittag-Leffler qui,
par son mariage avec une Finlandaise, tient de près à la nation menacée. Et lorsque, après notre arrivée à Copenhague, nous passâmes quelques heures à Skodsborg sur le Sund, jouissant du coup d'oeil merveilleux que présente la magique rencontre du bois et de la mer, nous le dûmes aussi à une fille de la Finlande et à son mari.
Et dire que le tsar, dans sa villa de Péterhof murée et surveillée comme une forteresse, n'aurait qu'un mot à dire pour être, sa vie durant, acclamé par ce peuple avec le même enthousiasme que celui-ci, pendant deux jours, témoigna à ses avocats repousses ! La question d'Eugène Wolffnous revint alors souvent à la mémoire :
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(( Le tsar est-il vraiment si riche, même à cet égard, qu'il puisse rejeter le dévouement et l'affection d'une nation pareille ?»
Et ne désespérez jamais!
ce A quoi bon? » — c'est la question qu'on posera après ce long compte rendu d'une injustice sans espoir de réparation, d'une tentative d'intervention sans succès, d'une vaine protestation des victimes ? La cause est perdue. Que peut le bon droit d'une nation de deux millions et demi d'âmes contre la force d'un souverain de 120 millions qui ne sent pas le carac-
tère honteux de la violence qu'il exerce ? Jamais la Russie n'a été aussi puissante parmi les peuples, jamais les peuples n'ont été aussi muets de crainte devant la Russie. Il est ridicule de combattre ce colosse par de simples paroles. « Il fronce les sourcils et ce l'Olympe tremble. » Empereurs et républiques recherchent à l'envi son f
amitié. Tandis que l'Europe divisée '
reste impuissante par. suite d'une vieille rancune au sujet de deux provinces conquises, lui marche à la conquête d'une partie du monde, et nul i ne sait qui, à la longue, pourra lui résister. Et voilà qu'un journaliste se flatte de l'arrêter ! Le tsar ne l'écoute même pas. Est-ce qu'on a jamais converti un potentat comme lui? Même
s'il voulait changer sa politique, il ne le pourrait pas. Le fondement de sa puissance absolue sur ses sujets, c'est précisément la fiction de son infaillibilité. Cette fiction, il ne saurait y contrevenir sans ébranler tout son pouvoir. Aussi le repentir, dans sa situation, serait-il une sottise. C'est précisément la différence entre un potentat comme lui et une nation souveraine. Tous deux peuvent commettre des fautes, tous deux en commettent.
A côté de la Finlande foulée aux pieds, l'histoire nous montre Aristide exilé. Mais la démocratie égarée peut reconnaître sa faute et la réparer ; le tsar égaré, jamais! Athènes pouvait rappeler Aristide, Nicolas II est impuissant à rétablir la Finlande dans
son droit, même s'il le voulait. Mais comment le voudrait-il? Vous-mêmes n'avez-vous pas éprouvé à quel point il est dans son propre empire le prisonnier de ses propres conseillers?
Supposez même que l'impossible se
réalise, que l'Europe tout entière se dresse devant lui comme saint Jean- Baptiste se dressa devant Hérode, pour crier au tsar par la voie de cent organes de la presse : ce II ne vous est ce pas permis d'agir ainsi. » Quelle serait la conséquence? Peut-être, peutêtre le tsar écouterait-il : Hérode, lui aussi, aimait à écouter saint Jean. Et après... il continuerait son chemin comme avant. L'élève de Pobedonostsef est bien cuirassé contre les sophismes et les sentimentalités occi-
dentales. Il a appris à jurer par la sainte Russie et à compter sur la puissance de son épée, à qui appartient l'avenir. Et enfin, l'histoire de nos jours ne donne-t-elle pas raison à lui et à son précepteur? Est-ce que l'esprit du procureur général du Saint- Synode ne commence pas à dominer de plus en plus même sur l'Europe occidentale? L'époque des sophismes et des sentimentalités d'un passé qui se croyait libéral et avancé ne disparaît-elle pas rapidement? En fait l'Europe ne se dérangera pas pour l'amour de la Finlande. Pour attendre quelque chose de pareil, pour le provoquer, le moment ne saurait être plus inopportun. L'Europe peut s'apitoyer sur la Finlande ; dans son for intérieur, c'est
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au tsar qu'elle donne raison. Où est la France qui proclamait les Droits de l'homme ? Où est l'Angleterre qui embrassait la cause des Hellènes, qui applaudissait aux hauts faits de Garibaldi et de Cavourî Où est l'Allemagne qui ne désirait de lauriers que pour ses poètes, ses penseurs et ses savants? La jeunesse d'aujourd'hui a désappris le culte de l'idéal bleu.
Dans son âme a pénétré l'amour de la réalité positive. La France, terre classique des idées, se vante d'être l'amie et l'alliée... du tsar. L'ancienne alliée des Hellènes et des Italiens fait valoir à coups de bombes de lyddite son droit de métropole sur les spéculateurs véreux et les chevaliers d'industrie. Et là où retentissaient les
paroles de Fichte ou les chants de Schiller, on entend maintenant les marches militaires sur les places d'armes ou le marteau -pilon dans les usines. Le droit de la Finlande est une antiquité datant de l'époque où l'on rêvait d'une force supérieure du droit.
Il est en dehors du cadre d'une époque où Ton compte avec le droit de la force supérieure. »
Ces scrupules pèsent aussi, il est vrai, sur l'esprit de l'auteur ; et pourtant ils n'ont pu l'empêcher de rendre compte de ses expériences. Pourquoi?
D'abord — et cela suffit, — parce qu'il l'a promis. Les six délégués se sont engagés entre eux à faire, au public européen, le récit de ce qu'ils ont vu. Ils s'y sont engagés aussi vis-à-vis
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des Finlandais. On a déclaré en leur nom à Heisingfors : nous n'avons dit jusqu'ici que notre premier mot. Repoussés par le tsar, nous nous tournons maintenant vers une autre majesté : l'opinion publique de l'Europe occidentale ; et nous avons la ferme confiance que cette impératrice ne refusera pas de nous écouter. Ces paroles, les Finlandais les ont entendues, et, par la manière dont ils les ont accueillies, ils ont prouvé qu'ils faisaient fond sur cette promesse.
Et en effet, cette ferme confiance, nous l'éprouvons. Sans doute, dans la vie d'une partie du monde, aux grandes époques de nobles illusions et d'efforts généreux, peuvent succéder des périodes d'esprit terre à terre et même
d'une certaine passion pour la réalité positive ; ces grandes époques ne disparaissent pas sans laisser de traces.
Ce qu'il y a eu de vraiment grand dans leurs desseins demeure et continue d'agir. Certainement, nous avons traversé une éclipse ; elle n'est pas encore entièrement terminée. Des souvenirs relativement récents sont de nature à troubler quelque peu les dispositions avec lesquelles la France célèbre sa fête de la Bastille, et de Victor Hugo aux poètes du jour la pente ne va guère en montant. De même un peuple fait sûrement une chute doublement profonde, quand il choisit pour héros après Gladstone un Cecil Rhodes, pour auteur favori, tel humoriste de notre temps à la place de Tennyson et de
no POUR LA FINLANDE.
George Elliot. Enfin on ne saurait nier la différence d'esprit et de ton entre les « discours à la nation allemande »
dont le Vorwœrts et les organes de T « Union agraire » régalent tous les jours Leurs lecteurs, et ceux que l'Allemagne d'autrefois entendit de la bouche de Johann Gottlieb Fichte. A voir cette importance attachée à la matière qui divise, ce dédain des idées qui unissent, on pouvait craindre pendant un certain temps que 1' a Europe »
ne s'effaçât, que son opinion publique ne devînt muette. Cette crainte était possible ; mais elle ne saurait survivre à une réflexion un peu profonde. Car ... est-ce un paradoxe de dire que toutes les fois que notre partie du monde s'est trouvée devant un conflit
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palpitant dont une noble idée était l'enjeu, cette conjoncture a suffi poilr faire revenir l'Europe à elle-même, la ramener à la reconnaissance d'un droit supérieur à la force, au sentiment du devoir qui s'impose à elle de combattre comme une unité morale en faveur de ce droit méconnu et à la juste appréciation de ce que peuvent produire les manifestations de cette solidarité idéale, les voix de la conscience européenne? Il serait par exemple inexact et présomptueux de dire que ce soit la presse étrangère qui en 1881 ait arraché, imposé au cabinet Gladstone la restauration de l'indépendance du Transvaal. C'est à l'Angleterre elle-même que revient la plus grande part dans la gloire de son
généreux repentir d'alors. Mais ce serait simplifier l'histoire d'une façon bien cavalière que de refuser à la voix de 1' (( Europe » toute part dans l'honneur de cette rétractation mémorable.
Or, ce que la presse européenne a fait à diverses reprises en faveur d'un droit méconnu, d'un peuple ou d'un individu martyr, qu'elle le fasse encore pour les millions de citoyens de la Finlande qu'on opprime. Il se commet là-bas une erreur judiciaire non moins funeste que ne l'était autrefois la condamnation de Calas.
Un peuple que l'on condamne à la mort politique en violant ses droits légitimes n'a pas sans doute moins de droits à l'appui de cette presse que l'honneur d'un père de famille exécuté n'en avait
à la sympathie remuante de Voltaire.
Un peuple qu'on laisse fouler aux pieds par des hommes, qui lui reprochent sa propre nationalité comme une trahison envers la leur, peut bien faire valoir autant de droits à l'appui de la conscience publique, que ce bourgeois de Toulouse, à la merci de gens qui lui reprochaient sa foi comme une insulte à leur église. Le manifeste du 1 5 février doit devenir pour tous les organes de la presse de notre continent une Carthago delenda } comme Ta été pour Voltaire et ses alliés le jugement du parlement de Toulouse.
Qu'on ne se mette pas, d'avance, en peine des probabilités de réussite.
Est-ce que Voltaire les a diligemment pesées lors de sa rencontre avec la
veuve du martyr? S'il l'avait fait, l'arrêt du parlement n'aurait pas été cassé, ni la victime réhabilitée par l'arrêt de revision. Mais, même si l'on veut à tout prix calculer d'avance les chances de succès, il faut s'armer d'abord contre une pusillanimité déraisonnable.
Quant à nous, nous ne voulons pas exagérer ces chances, et encore moins prétendre que le succès soit assuré.
Nous nous bornons à dire ceci : en l'espèce, il n'y a pas lieu de désespérer de l'issue. Nous ne méconnaissons pas un instant le pouvoir que les idées de Katkof continuent d'exercer sur une partie de l'entourage du tsar.
Même nous ne rabaissons pas la force de résistance qu'un seul homme de l'envergure de Pobedonostsef, de sa
foi, de son énergie, de ses talents, peut opposer même à l'Europe unie. Mais d'autre part il faut se garder du désespoir cynique et « voulu », qui trop souvent n'est qu'un prétexte, un faux semblant pour recouvrir un manque de volonté.
D'abord il est faux qu'un potentat comme le tsar ne puisse changer d'idées ou de conduite sans courir le danger d'ébranler par la base son pouvoir souverain. Le fondement de ce pouvoir n'est pas le moins du monde une fiction d'infaillibilité. Si fiction il y a, il faut la chercher dans l'esprit de ceux qui usent de l'argument. Une monarchie, même la monarchie russe, ne le cède pour la promptitude au repentir à aucune des démocraties du
nu POUR LA FINLANDE.
monde. Non seulement les prédécesseurs de Nicolas II se sont maintes fois trompés ; mais ils ont plus d'une fois reconnu leurs erreurs en les réparant. Et Thistoire de la Finlande elle-même fournit plusieurs exemples de ce repentir impérial. Que Ton songe par exemple aux événements de 1808.
Le manifeste de Juin, où le tsar avait proclamé le maintien des anciens privilèges fut immédiatement suivi d'une convocation illégale des corps de l'Etat. La mesure provoquant des réclamations, le tsar apaisa les esprits par la déclaration rassurante qu'il n'avait pris cette fois qu'une mesure extraordinaire. La députation arriva le 1 e1 décembre à Pétersbourg... pour demander la convocation d'une diète
légale. Et Alexandre l'accorda. Qu'on se rappelle aussi les actes les plus importants du gouvernement d'Alexandre II. Depuis son avènement, les années se passaient sans qu'il fût question d'assembler les quatre états de la Finlande. Enfin en 1861, le tsar, après de longues délibérations, céda aux instances de ses sujets en convoquant à Helsingfors un comité illégal. Mais lorsque le mécontentement populaire se manifesta d'un ton très net, un nouveau décret parut le 18 juin 1863, ordonnant pour le 15 septembre une réunion des états légaux. Appelons enfin l'attention sur ce fait significatif.
On cherche en ce moment du côté russe à justifier les entreprises de Kouropatkine contre l'indépendance de
n8 POUR LA FINLANDE.
Farinée finlandaise en prétextant qu'Alexandre II, lors de la promulgation de la loi militaire du 27 décembre 1878, aurait été trompé par ses conseillers finlandais. L'exactitude de cette trouvaille historique est sujette à caution. Mais le fait qu'on nous la présente est d'une grande importance.
Car ceux qui cherchent à innocenter les mesures les plus importantes prises contre la Finlande, en les présentant comme la réparation d'une faute commise jadis par le gouvernement impérial, se mettent par là dans l'impossibilité de résister plus tard à une révocation de ces mesures, sous prétexte que le" tsar ne saurait s'avouer coupable d'une méprise. Même on peut dire ceci : qu'en raison des pré-
jugés de TOccident démocratique sur l'obstination prétendue des monarchies à suivre les fausses routes, une fois qu'elles les ont choisies, le tsar trouverait difficilement une occasion plus favorable de réhabiliter et de consolider le principe monarchique aux yeux de l'Europe, qu'en prononçant de bonne foi un peccavi dans cette affaire de Finlande.
« Mais, — nous objecte-t-on, — même si en général un autocrate pareil pouvait revenir sur ses décisions, celui-ci, Nicolas II, ne le pourra pas. Il est le prisonnier de ses conseillers d'abord au sens propre, mais aussi au sens figuré. La voix de l'Europe n'arrive pas jusqu'à lui. » Cela encore est faux. Sans doute, dans la
forteresse où le tsar se tient enfermé, il nous a été impossible de pénétrer ; mais cela ne prouve pas le moins du monde que la Finlande, dans les murs de cette forteresse, ne compte aucun ami. Au contraire. Dans l'entourage le plus proche du tsar, il y a des personnes influentes qui ont vu avec peine la dernière orientation de la politique russe vis-à-vis du grand-duché, telle qu'elle a été annoncée par le manifeste du 15 février et qui attendent avec impatience une « conversion »
de l'empereur. On peut persuader au tsar qu'il vaut mieux ne pas suivre leur conseil : mais, quant à les éloigner de sa présence, à leur imposer le silence sur ce sujet, même à les empêcher de mettre de temps à autre sous les yeux
de Sa Majesté une opinion de 1' ce Europe » sur la politique russe, cela dépasse de beaucoup le pouvoir du parti dont les chefs nous devancèrent à Péterhof. Le tsar entend les protestations des Finlandais, bien que jusqu'à présent il ne les écoute pas.
Même les jugements de la presse occidentale ne lui restent pas inconnus, bien que souvent il se soucie peu de les prendre pour guides. Nous serions en effet très étonnés, tous les six, si des douze adresses que Sa Majesté refusa de recevoir in originali, une copie n'était pas parvenue entre ses mains, ou tout au moins ne lui devait point parvenir.
Et pas plus qu'au sens matériel il ne
faut exagérer au figuré l'isolement inac-
cessible du tsar. Ni lui-même ni ses ministres ne suivent aveuglément la direction de Pobedonostsef, ni lui ni ses ministres ne souscrivent sans réserve à la formule : (( Hors du panslavisme point de salut. » Ils ne sauraient rester indifférents aux blâmes ou aux éloges des Celtes et des Germains. Au contraire, l'opinion publique occidentale est une des rares puissances dont on tienne compte dans le monde officiel de Pétersbourg. Et comment en serait-il autrement? Un procureur général du Saint-Synode, un ministre de la Guerre, peuvent à leur gré ignorer ce que « l'Europe » pense et écrit; enfermés dans leurs cabinets de travail, ils sont libres de ne laisser venir à eux, parmi les voix de l'opinion pu-
blique, que celles qu'ils veulent bien entendre. Mais un ministre des Finances, qui doit veiller au crédit de l'empire, peut-il rester sourd à la voix de l'Europe, quand elle l'avertit de respecter le sentiment d'indépendance d'un des peuples les plus cultivés, les plus travailleurs et les plus prospères placés sous le sceptre de son maître, quand elle témoigne d'un mécontentement général contre la Russie, non seulement à cause de la mauvaise foi, mais aussi à cause de l'aveuglement de cette politique? Et son collègue des Affaires étrangères, qui tous les jours a sous les yeux des rapports sur les appréciations qu'imprime ce la reine du monde » au sujet de la Russie? Peut-il se cuirasser contre
eue crfrîcze qcL ce partout et sans relicie. èurre à la même place ? Estce psy c h ^ I ^çîquement concevable ?
Ou on scrrv^e ces deux hommes, lorsqu'ils prennent possession de leors ministère*, panslavistes de corps et dôme; qu'on suppose même qu'ils croient de bonne foi le rester ; il est impossible que leurs fonctions mêmes, et les occupations quelles leur imposent n émoussent pas à la longue les angles les plus aigus de leurs conceptions chauvines. Même le granit ne peut être exposé sans dommage à la chute incessante des gouttes d'eau.
D'ailleurs, ce que nous venons d'écarter comme invraisemblable, et même comme inconcevable, n'est-il pas au surplus en contradiction avec les
faits ? Citons-en quelques-uns qui sont significatifs. La Russie officielle de nos jours n'a sans doute pas eu d'ennemi plus redoutable que Termite de Jasnaïa Peliana, Léon Tolstoï. Que sont, en comparaison de ce seul homme, des centaines d'obscurs conspirateurs ? Et cependant, tandis qu'elle ne se fait pas faute de frapper sans pitié les petits, qui menacent beaucoup moins sa sécurité, elle s'abstient depuis des années de porter la main sur cet homme unique, sur ce géant isolé. Elle le redoute; mais il y a une chose qu'elle redoute encore plus : c'est de le toucher. Pourquoi? Est-il présomptueux, n'est-il pas plutôt tout simple d'expliquer cette attitude en partie par une certaine crainte de 1' a Europe »? En partie,
ir.
non pas entièrement. Il n'y a point d'action humaine qui ne soit le produit d'un motif. Tout acte, même le plus simple, a été motivé par tout un ensemble de ressorts : combien plus la ligne de conduite d'un corps aussi compliqué que le gouvernement de l'empire russe ? Mais il faudrait avoir bien des préjugés pour ne pas reconnaître, parmi les motifs des gouvernants, une certaine appréhension de la tempête qui s'élèverait de l'Occident contre la Russie si elle osait toucher même un cheveu du plus grand de ses fils actuellement vivants.
Un autre fait est plus significatif parce qu'il porte toutes les marques d'une action personnelle du tsar. C'est le célèbre a manifeste de lapaix ». Ceux
pour qui le triomphe de la subtilité consiste à réduire tous les événements du monde au seul ressort de l'égoïsme pur et simple se sont donné beaucoup de peine pour appliquer à cet acte sensationnel leurs principes favoris.
Si on les en croyait, la Russie de nos jours, en dépit de son dédain pour la civilisation occidentale, aurait pourtant choisi deux Occidentaux pour héros et modèles : Machiavel et Cartouche. Avec un peu d'art, on peut rendre cette vue simpliste acceptable à des auditeurs ou des lecteurs du même tempérament morose.
Il est, d'ailleurs, fort possible que, dans l'âme des conseillers du jeune souverain, des calculs de ce genre aient joué leur rôle et même, qui sait? un
rôle très important. La carrière politique dans l'empire des tsars n'est pas une école de générosité pure. Cependant il a transpiré assez sur les circonstances au milieu desquelles ce document remarquable a vu le jour, pour qu'on puisse expliquer cette action du tsar comme le fruit d'une disposition d'esprit, qui, loin de spéculer astucieusement sur les sentiments de l'Europe, les tenait, dans une large mesure, en sympathique considération. Alors, pourquoi exclure la pensée que Sa Majesté, dans l'exercice de ses droits de grand-duc de Finlande, pourra être amenée à une conversion analogue ! Puisque le tsar a paru accessible aux idées occidentales, la cause finlandaise ne semble pas désespérée.
Les efforts pour mitiger le fléau de la guerre tendent-ils, oui ou non, au bonheur du genre humain? On peut discuter là-dessus. Mais ce qui est indiscutable, c'est le témoignage de l'histoire que voici : la loyauté d'un peuple libre vaut infiniment mieux que la sujétion d'un peuple esclave. Dans l'existence d'une monarchie, comme dans la vie d'un père, il n'y a pas d'époque plus belle, plus importante, que celle où l'ordre tout court, la défense non motivée prennent fin, pour faire place à la persuasion et aux bons conseils, où l'autorité s'exerce, non pas comme d'abord sur des enfants qui croient et obéissent sans comprendre, mais sur des hommes adultes qui honorent leur guide en toute liberté et
suivent ses pas, les yeux ouverts. De même, la tâche du grand-duc constitutionnel qui règne sur deux millions et demi de Finlandais est, non pas plus facile assurément, mais au moins aussi honorable que le rôle de l'autocrate qui domine sur un nombre bien plus grand de Russes. Est-ce une illusion que d'espérer que cette vérité si simple et si claire pénétrera peu à peu dans l'esprit du souverain éclairé qui s'est laissé gagner à la pensée non moins généreuse, mais certainement bien moins évidente, de restreindre par des traités les armements de l'Europe?
Dans l'œuvre que nous venons d'indiquer à la presse européenne, la presse française a le droit et le devoir de former Tavant-garde. D'abord sa lan-
POUR LA FINLANDE. I3r
gue mélodieuse et pure, la plus chère à tous les peuples après leur langue maternelle, est comme ces messagers célestes, dont la figure et la voix rendent irrésistibles les exhortations qu'ils transmettent. Déplus, quel autre peuple, parmi ceux qui habitent notre continent, peut se flatter d'ouvrir les yeux du tsar à l'évidence des plaintes de la Finlande, si ce n'est la nation amie et alliée? Mais au-dessus de tout, c'est son noble passé qui, dans une entreprise pareille, désigne la France pour prendre les devants. Il ne se peut que la nation glorieuse, qui la première a exhorté les peuples voisins à se sentir frères dans la jouissance égale d'institutions libres, se maintienne dans une indifférence égoïste devant le spec-
tacle affligeant d'une nation-sœur, digne de ses libertés, s'il en fut, qu'on cherche à en dépouiller sur des prétextes frivoles.
Paris. — Typ. Chimerot et Renouard. — 39341.
Le
Conflit Finlandais
ENVISAGE
AU POINT DE VUE JURIDIQUE
Le
Conflit Finlandais
ENVISAGÉ
AU POINT DE VUE JURIDIQUE
W. VAN DER VLUGT