LES IDÉES DU PROCUREUR DU SAINT-SYNODE
Ceux qui font l'histoire n'agissent pas comme certains orateurs, qui, s'apercevant que l'attention de leurs auditeurs leur échappe, se taisent un instant, comptant que ce silence inattendu tournera de nouveau les esprits qui s'étaient laissé distraire. Tandis que les regards de l'Europe, naguère dirigés avec intérêt vers la Finlande et la lutte, non sanglante, qu'elle soutient contre l'empire des Tsars, depuis plusieurs mois, pour ne plus contempler que la terrible
bataille qui se livre au sud de l'Afrique entre l'oppression et la liberté, M. Pobyedonostseff continue imperturbablement, pas à pas, sa campagne contre l'autonomie du grand-duché. Pobyedonostseff, oui, c'est bien lui, sans doute possible, qui est l'âme du complot comme il l'a été, il n'y a pas bien longtemps, lorsqu'il s'agissait de faire passer sous le joug les provinces de la Baltique. Sans doute, le gouvernement russe voudrait déguiser la chose. Il a récemment distribué aux membres de ses diverses ambassades un remarquable écrit qu'on ne trouvera pas chez les libraires ; c'est un plaidoyer, imprimé en format de poche, en faveur de la politique nouvelle que l'on a inaugurée à l'égard de la Finlande, un manuel à l'usage des ambassadeurs, secrétaires et attachés d'ambassade, qui risquent de s'entendre faire des questions indiscrètes au sujet de cette épineuse affaire. L'auteur, parlant de la « consultation y> qui a rédigé le néfaste manifeste du 3/15 février 1899, passe sous silence le nom du procureur du synode parmi ceux des membres de cette commission.
Il est néanmoins certain qu'il en était Et là où ce maigre vieillard à la physionomie de chouette
a eu son mot à dire, ce mot, c'est sûr, a été décisif. Oui, oui ; la lente destruction de ses libertés complotée contre le grand-duché par la Russie officielle, c'est lui, c'est le procureur du Saint- Synode, qui en est l'instigateur principal. C'est de lui qu'émane l'esprit qui pousse les complices de ce crime. Il faut connaître cet esprit pour comprendre quoi que ce soit à la tragédie qui se joue là-bas. Or, depuis peu, il nous est devenu facile, à nous gens de l'Occident, d'en savoir au moins quelque chose. Pobyedonostseflf a publié, en 1894, sous le modeste titre de Recueil de Moscou ', une collection d'écrits que l'on peut considérer comme une confession publique, où Ton peut voir au grand jour ce qu'il aime et surtout ce qu'il hait. Lors même que dans ces pages on ne trouverait pas une seule pensée méritant qu'on s'y arrêtât, le nom de l'auteur suffirait à en faire un monument historique de premier rang. L'ouvrage a paru en 1897 en français 1 , et en 1898 en anglais 2 . Essayons d'esquisser
1. Pensées d un homme d'Etat. Questions religieuses, sociales et poli' tiques. Paris, Baudry et C i0 .
2. Reflections of a Russian statesman. Translated by R. Cropier Long, with a préface by Olga Novikoff. London, Grant Richards.
à grands traits la physionomie morale de celui qui Ta écrit.
En abordant le pape sans tiare de l'Eglise orthodoxe, il vaut mieux se défaire des réminiscences du temps de la Restauration et des champions d'alors qui, eux aussi, combattaient pour l'union du trône et de l'autel. On ne trouvera ici rien de semblable aux profonds et captivants paradoxes des Soirées de Saint-Pétersbourg de Joseph de Maistre, ou à l'art patient et serré avec lequel Stahl fondait tout son système politique sur une dogmatique chrétienne ce positive »; bien moins encore à la froideur éprouvée par un Groen van Prinsterer pour la sagesse politique mondaine, cette froideur qui lui faisait dire de lui-même qu'il n'était pas <£ un homme d'Etat, mais un confesseur de l'Evangile ». Pour caractériser PobyedonostsefF, on pourrait presque se contenter de renverser, pour le lui appliquer, le propos de Groen ; car vraiment il semble que s'il professe l'Evangile, c'est avant tout parce qu'il est homme politique; sa foi est un postulat de la a. raison
d'Etat ». C'est clair dès son entrée en matière. On lit à la page i : ce Quelque fort que soit le
pouvoir dans l'Etat, il ne repose que sur l'accord spirituel entre le gouvernement et le peuple », et ailleurs : « La sanction fondamentale irréductible de la loi se trouve dans la conscience de Thomme 1 . » Et comme la conscience n'admet pas de séparation entre la vie pratique et la foi, le législateur ne doit point non plus se séparer, lui qui règle la pratique, de l'Eglise, qui dirige la foi 2 . Le principe de ce qui nous sied est un. Il ne peut pas se partager en un catéchisme pour les corps et un autre catéchisme pour les âmes. La spécieuse devise de la tolérance est le produit et le masque de l'athéisme 3 .
Voilà posée la nécessité de l'Eglise d'Etat, en premier lieu comme condition de la vitalité du pouvoir temporel. Pourquoi, c'est la question qui se pose en second lieu, l'Eglise russe est-elle chère au cœur de Pobyedonostseflf?
Est-ce sa foi à lui, sa profonde conviction que l'Eglise a reçu son mandat de Dieu lui-même, que sa doctrine est indubitablement vraie, que ses sacrements possèdent une puissance souve-