PELLETIER N'A PAS SONGE
Je m'étonne qu'un homme intelligent comme M. Pelletier, qui, comme moi, a fait l'expérience des deux partis, et même une expérience beaucoup plus intime, — qui, je crois, n'a pas conservé plus d'illusions que moi sur la constance, la justice et l'honneur des partis politiques, — je m'étonne que M. Pelletier n'ait pas songé à un moyen terme: au lieu de confier la minorité soit à la merci de M. laurier soit à celle de M. Roblin, au lieu d'a-
(1) J'aurais dû faire exception pour un article de la "Patrie", auquel j'avais répondu dans un interview au "Herald". Cet article offre quelque ressemblance avec le discours du ministre. Sommes-nous en présence d'un nouveau cas de télépathie î
bandonner aux vicissitudes des luttes électorales et aux calculs sordides des partis, ces droits sacrés qu'il reproche, avec raison peut-être, à M. Laurier d'avoir trahis, que ne s 'ef f orce-t-ill, avec ses collègues, de les mettre sous la protection des lois, à l'abri des politiciens et des partis?
Un député de l'opposition a demandé au ministre "s'il y avait quelque entente à ce sujet avec le gouvernement Roblin." [4522].
Plus Normand que son collègue, le ministre des Postes n'a répondu ni oui ni non.
Puis reprenant la question du Manitoba et le procès de M. Laurier, M. Pelletier s'écrie: "Cette situation ne peut s'éterniser. S'il y a à notre portée aujourd'hui un- moyen prompt et facile de régler cette malheureuse question, devons-nous (au lieu de l'adopter) recommencer la lutte. . . au profit du parti libéral?" [4523].
Ce moyen 1 1 prompt et facile ' ', le ministre l'explique avec plusieurs circonlocutions et quelques difficultés; il est en enet assez simple, il se résume à ceci: ne rien faire au Kéwatin afin d'obtenir au ivxanitoba quelque chose qui ne peut s'expliquer, et auquel ni M. Roblin ni les ministres fédéraux ne veulent s'engager.
Tout cela paraît d'autant moins convainquant que, quelques instants auparavant, M. Monk a déclaré que la question du Manitoba était ^réglée "finalement et pour toujours". M. Pelletier n'est pas allé aussi loin que cela. Il ne veut pas, dit-il en attrapant son collègue, compromettre l'avenir. Et, comme dans sa réponse à M. Macdonald, il ne dit encore ni oui ni non. D'autre part, M. Nantel s'est déjà prononcé carrément, au banquet offert à M. Pelletier, à Québec, l'automne dernier, dans le même sens que M. Monk.
Nous voici donc avec trois ministres canadiens-français dont deux disent :
"La question manitobaine est réglée et enterrée pour toujours"; et l'autre réplique: "Nous allons déterrer la question du Manitoba et la ressusciter pourvu que vous nous laissiez d'abord étouffer la question du Kéwatin."
On avouera que la perspective n'est guère encourageante.
M. Pelletier ajoute: "Nous sommes en présence de deux alternatives " :
— ou refuser l'annexion à moins que le Manitoba "ne consente à subir dans le Kéwatin les lois scolaires telles que nous les voulons; ou attendre du Manitoba lui-même que les catholiques de cette province, tant au Manitoba que dans le Kéwatin, ne paient pas une double taxe, s'ils veulent faire instruire leurs enfants selon les dictées de leur conscience." (4525) (1)
En d'autres termes, devons-nous maintenir un droit ici, au risque de ne pas voir cesser urne injustice là ?
Il y a pourtant une troisième alternative, à laquelle M. Pelletier semble n'avoir pas songé — peut-être parce qu'il en est trop près — c'est de sacrifier l'un sans rien gagner pour l'autre.
Il y a même une quatrième alternative, à laquelle M. Pelletier n'a pas songé, non plus — peut-être parce qu'il en est trop loin: — C'est de maintenir le droit du Kéwatin dans son intégrité, et de laisser à la minorité du Manitoba le droit qu'ont tous les citoyens britanniques de continuer à réclamer justice. ( Applaudissements. )
Deux faiblesses n'ont jamais engendré la force, deux injustices n'ont jamais fait naître la justice, deux faussetés n'ont jamais fait briller le flambeau de la vérité.