‹ Pour la patrie [microforme]Chapitre 43 sur 69 · ES DE LE · texte numérisé non relu

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peut-être, mais il est assez fort et assez persistant pour- m'engager à ne pas le mépriser.

— Je respecte tout chez vous, mon cher Lamirande, dit Houghton, inême ves pressentiments ; mais vraiment je ne vois pas comment nous allons pouvoir prolonger le débat sur la deuxième lecture pendant quatre ou cinq jours encore. Dès demain, peut-être même ce soir, ils vont nous appliquer la clôture.

— Je le sais, répondit Lamirande ; aussi fautil soulever un incident qui suspende forcément les débats pendant quelques jours.

. — Oui, mais comment? Je ne vois aucun incident à l'horizon, dit le chet de l'opposition.

—- Je vais en faire naître un dès la séance de ce soir.

— Comment ?

—— Je vais mettre le secrétaire d'Etat en accusation et demander une enquête.

— Avez-vous des preuves contre lui ?

—— Dans le moment, je n'en ai aucune dont je puisse me servir.

-- Vous m'étonnez vraiment... J'aidû mal comprendre. Ce n’est pas vous qui porterez jamais une accusation calomnieuse contre un

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adversaire, même si vous aviez la certitude de faire triompher ainsi la plus juste des causes.

—- Certes, vous avez raison! “ La fin justifie les moyens,” est, quoiqu'on en dise, une doctrine que l'Eglise catholique condamne. Il ne faut jamais faire le mal, quand même on croirait obtenir par là un grand bien. La théologie nous enseigne que s’il était possible de vider l'enfer en commettant un seul péché véniel, il ne faudrait pas le commettre. Aussi je n’ai pas dit que j'allais porter un: accusation jausse contre M. Montarval. Au contraire, je suis aussi certain que ce dont je vais laccuser est vrai que je suis sûr de vous voir devant moi en ce moment.

— Une telle certitude, reprit Houghton, est suffisante pour mettre votre conscience à l'aise, je le comprends. Mais, vous ne l’ignorez point, il ne suffit pas de savoir qu'une accusation est vraie, il faut aussi pouvoir la prouver ; et vous m'avez dit tout à l'heure que vous n'avez pas de preuve !

— Pas de preuve dont je puisse me servir devant un comité.

— Alors comment pouvez-vous songer à porter une accusation ?

--La preuve peut arriver d'un jour à l'autre.

— Et si elle n'arrive pas ?

— Je serai un homme ruiné à tout jamais,

‘au point de vue politique et social.

—- Au moins, vous n’y allez pas en aveugle!

Vous savez exactement où cela peut vous conduire.

— Exactement.

— Est-ce bien prudent ce que tu veux faire à, mon cher ami? fit Leverdier qui avait jusque là gardé le silence.

— Au point de vue humain, c'est une folie.

Au point de vue humain je devrais attendre pour agir que JjJ'eusse en ma possession les preuves dont tu connais comme moi l’existence.

— Mais ta réputation, tu ne dois pas l’exposer. C'est un bien qui ne t'appartient pas exclusivement. Elle appartient à tes amis, à

ton pays.

— Tu admettras que ma réputation m’appartient autant, au moins, que ma vie. Or l’homme a le droit d'exposer sa vie pour sauver la vie de ses semblables. Pour accomplir une grande œuvre de charité, nous avons même le droit de

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courir au devant d’une mort certaine. Il s'agit de sauver tout un pays et je n'aurais pas le droit d'exposer mon honneur !

— Pour un homme de cœur, fit Houghton, l'honneur est un bien plus précieux que la vie .... et vous voulez l’exposer ! C’est un acte vraiment héroïque devant lequel je reculerais certainement moi-même, mais que j'admire.

—- Mais ce terrible risque, reprit Leverdier, : est-il nécessaire, est-il même utile? Ne vaudrait-il pas mieux, après tout, laisser voter la deuxième lecture, puisque nous ne pouvons guère plus la retarder par les moyens ordinaires, et prolonger la discussion autant que possible en comité et sur la troisième lecture ?

— Quelque chose qui n’est pas naturel, répondit Lamirande L'un ton grave, quelque chosr de solennel et d’impératif, me dit que nous aurons besoin, plus tard, de tous les délais que pourront nous donner ces deux phases de la discussion. C'est un avertissement auquel Je n'ose résister .... Vous croyez tous deux au surnaturel, à l'existence des esprits, à leur pouvoir de communiquer directement avec l'âme. Eh bien! c'est à un message d'en haut que j'obéis .... Mon Dieu ! si vous saviez

tout, mes chers amis, vous ne chercheriez pas à me détourner de ce devoir.

Tous trois étaient vivement émus. Ils gardèrent le silence pendant quelques instants.

— Du reste, reprit Lamirande, comme parlant à lui-même, à quoi me servira l'honneur si l'iniquité de cet homme triomphe! La perte de ma réputation! Ce ne sera qu’une goutte de plus dans l'océan d’amertume et de désolation qui submergera notre malheureuse patrie, si Dieu permet, à cause de nos crimes, que ce complot de l'enfer réussisse. En exposant :

mon honneur, en l’offrant en sacrifice, je puis peut-être gagner les quelques jours qui sont nécessaires pour que la lumière puisse se faire, Et si la lumière ne se fait pas, si la patrie succombe, le fardeau sera moins lourd à porter pourvu que je puisse me rendre letémoignage d'avoir tout sacrifié pour elle.

—- Ma résolution est irrévocable, dit-il, en s'adressant à ses deux compagnons. A la reprise des débats, à huit heures ce soir, je brûle mes vaisseaux !

À la séance du soir, au moment où l'on croyait que tout débat était fini et que la

deuxième lecture du bill était sur le point de se voter, Lamirande se leva. Un grand silence se fit aussitôt, car tout le monde comprit, comme instinctivement, qu'il allait se passer quelque chose de grave.

—- Monsieur le président, dit-il, pour me servir du barbarisme consacré par l'usage, je soulève une question de privilège, et je fais la déclaration que voici : j'accuse un membre de cette chambre, l'honorable Aristide Montarval, député de la division centre de la ville de Québec, et secrétaire d'Etat, d’avoir conspiré et comploté avec diverses personnes, en vue de tro.uper cette chambre et le pays sur la nature du projet de constitution actuellement devant nous, et j'ajoute que le dit projet de constitution est le fruit de conspirations et de complots contraires à l'intérêt public, au bon ordre et à la paix ; j'accuse, de plus, l’honorable Aristide Montarval d'employer actuellement des moyens illicites, savoir des lettres de menace, pour empêcher cette Chambre d’acquérir une connaissance vraie de la nature du projet de constitution qu'elle est appelée à voter. Je demande, par conséquent, qu'il soit

nommé un comité spécial pour examiner cette accusation, entendre la preuve et faire rapport.

Ces paroles étranges, prononcées d’une voix forte et pénétrante, causèrent, il est à peine besoin de le dire, un profond émoi parmi la députation et dans les tribunes. Une sourde rumeur remplace le silence de tout à l'heure. En parlant, Lamirande, quoi qu'il s’adressât au président, comme le veut l'usage parlementaire, avait tenu son regard fixé sur Montarval qui, malgré son audace, n'en put soutenir l'éclat. Visiblement, le ministre était terrifié. Il se remit, cependant, bientôt. Son intelligence hors ligne lui permit de saisir la situation. Lamirande sacf tout, se dit-il, mais il ne peut rien prouver. Mes lettres de menace ont produit leur effet : l'archevêque a refusé de lui remettre nos archives. Il porte cette accusation pour gagner du temps et dans l'espoir que l'archevêque changera d'idée.

Aussitôt que le calme fut rétabli, Montarval se leva :

— L'honorab!e député de Charlevoix, dit-il avec Son mauvais sourire, a oublié une chose pourtant essentielle : il n’a pas offert de prouver son accusation, encore plus vague qu'elle n’est

grave. Est-ce bien un oubli ? Cette omission n'est-elle pas plutôt voulue ?

Et il reprit son siège comme pour attendre uue réponse :

—- Monsieur le président, dit Lamirande, lorsqu'un député porte une accusation contre un collègue il est tenu de la prouver. S'il ne la prouve pas, tant pis pour lui. Si je ne prouve pas l'accusation que je viens de porter, la Chambre pourra m'infliger le châtiment qu'elle jugera convenable ; elle pourra m'expulser de cette enceinte si elle trouve que j'ai agi malicieusement, sans cause suffisante ; et je m'en irai déshonoré à tout jamais. L’honorable ministre le voit, je sais parfaitement ce qui m'attend si je ne prouve pas ce que j'affirme. Mon honneur, auquel je tiens probablement autant que le secrétaire d'Etat tient au sien, me fait un devoir de ne négliger aucun moyen à ma disposition pour établir la vérité de mon accusation.

— Eh bien! répliqua Montarval, je serai bref. ‘ Je nie, tout simplement, l'accusation, et je la nie de la manière la plus formelle et la plus ample ; je la nie 2x {fo ; je déclare qu’elle ne repose sur rien, qu'elle est entièrement,

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