ORGANISATION DES PROGRAMMES
Je prie qu'on ne juge pas trop vite de cet article, avant d'en avoir lu le commentaire.
i<* Que l'étude du latin soit rétablie à partir de la classe de huitième et Fétude du grec à partir de la classe de cinquième ;
2° Qu après la classe de sixième^ des représentations soient faites aux parents^ de
manière à ne garder, autant que possible, pour les études littéraires proprement classiques, que le petit nombre des élèves qui auront montré pour le latin et le français un goût et une aptitude attestés par la haute moyenne de leurs notes dans les deux années précédentes ;
3^ Qu'après la sixième, un premier embranchement s'ouvre au reste des élèves qui, n'ayant pas le grec à étudier, apprendront plus de sciences et de langues vivantes ;
4^ Qu'après la troisième, une nouvelle répartition, fondée sur les aptitudes des élèves, maintienne les uns dans la voie des sciences plus particulièrement mathématiques et oriente les autres vers les sciences naturelles et leurs applications ;
5^ Qu'il soit institué, conformément à ce plan, un triple baccalauréat ou diplôme d'études sous les trois rubriques : Lettres (ou humanités) — Sciences mathématiques (ou abstraites) — Sciences naturelles (ou concrètes) ;
6^ Que le diplôme d'humanités ouvre les Facultés de Droit et des Lettres et que les deux autres diplômes ouvrent les Facultés des Sciences et de Médecine ;
i64 POUR LA PÉDAGOGIE.
7® Que des mesures soient prises pour quavec des compléments d'examen, tout étudiant puisse s'ouvrir pleinement l'accès d'une Faculté quelconque et en prendre les grades;
8^ Que les programmes des examens passés dans chaque Faculté tendent à favoriser la pénétration des Facultés et de leurs enseignements à l'intérieur de chaque Université, c'est-à-dire à rétablir dans une certaine mesure la synthèse du savoir nécessairement fractionnée par les différenciations de l'enseignement secondaire et les exigences des spécialisations.
Ce projet tourne le dos à ce qui a été fait depuis plusieurs années, je veux dire au mouvement qui a reporté le commencement de Fétude des langues anciennes à une période tardive. Il rétablit le latin dès les plus petites classes et bientôt après, le grec. On y serait encouragé par le désir presque unanime des professeurs compétents et qui ont exprimé délibérément leur souhait. Pour moi, je mets là une intention de plus. Loin de penser qu'il convienne de resserrer le latin dans les hautes classes nécessairement emcombrées par beaucoup d'objets d'étude, volontiers je le ferais descendre au-devant de l'enseignement pri-
LA RÉFORME DE l'eNSEIGNëMENT. 165
maire même. Tout Français qui apprend le latin apprend sa langue mère. Il ne m'est pas prouvé que le petit paysan qui sert la messe ne comprend pas d'intuition une grande partie de ce qu'il dit. Et, indépendamment des excellentes raisons de psychologie pédagogique que je pourrais donner, je crois que dans la Babel linguistique qui se prépare, le latin a de grandes destinées à fournir et que ce sera tout profit pour les peuples qui y seront restés attachés.
Ainsi, parce qu'on passerait après la sixième dans une division plus scientifique et qu'à cause de cela on ne commencerait pas le grec, ce n'est pas à mes yeux une raison pour qu'on ne continuât pas à faire du latin et je ne verrais pas de mal, au contraire, à ce qu'on en fît partout, dans les trois divisions du programme et jusqu'à la fin.
Mais pourquoi vouloir obtenir, sur ce point, une uniformité absolue ? Pourquoi ne pas laisser une liberté raisonnable au Conseil des professeurs de chaque établissement pour le dosage et pour la durée de cet enseignement tîomme des autres ? Pourvu que l'esprit du programme de chaque division soit conservé, pourquoi contraindre absolument les élèves
de Lille en Flandre à faire exactement dans toutes leurs études le même nombre de minutes de latin, je ne dirai pas que ceux d'Agen ou de Toulon, mais que ceux de Valenciennes ou de Dunkerque, ou de Douai, ou d'Arras?
Pourquoi ne laisserait-on pas s'établir une certaine différence et par suite une certaine concurrence et une féconde comparaison des méthodes, différence allant jusqu'à oser faire des modifications aux détails du programme même.
Dans les conditions que je propose et si, en somme, des voies étaient ouvertes et des retours ménagés à ceux qui n'auraient pas montré dès l'abord un goût bien vif pour les études grammaticales et esthétiques; si, pour n'avoir pas aimé de bonne heure le Selectœ ou les fables de Phèdre, on n'était pas condamné à n'être jamais rien de ce que rêvent les familles ; si on savait qu'au bout de plusieurs routes toutes instructives, on pourra, sans avoir gaspillé le temps antérieur dans le dégoût, forcer l'entrée de la carrière qu'on choisira à l'âge de raison, quand les aptitudes seront nettement déclarées et les possibilités bien connues, assurément les parents n'opposeraient pas à un classement rationnel des
élèves jeunes la résistance invincible dont ils s'artnent à présent, dès qu'on leur insinue de retirer leurs petits de cet enseignement strictement classique qui seul aujourd'hui mène à tout et sans lequel ils n'espèrent pas faire plus tard de « leur jeune homme » le fonctionnaire, l'avocat ou le médecin inévitables.
La division oii je m'arrête en humanités, sciences abstraites et sciences concrètes, est conforme à la nature des choses. Par conséquent, elle est aussi très suffisamment conforme à la nature des esprits et on n'en trouvera jamais de meilleure et de plus nette, à condition de bien comprendre qu'il ne s'agit que d'établir dans chacune de ces divisions une certaine proportion ou prépondérance d'un enseignement par rapport aux autres, qu'il serait plus qu'insensé de claquemurer les élèves d'humanités dans les Lettres anciennes de telle sorte qu'ils n'eussent pas quelque connaissance des langues modernes et des Sciences, les élèves de Sciences dans leurs géométries ou leurs paléontologies de telle sorte qu'ils n'eussent pas des ouvertures sur le monde grec ou romain. Et ainsi il n'est pas absurde d'admettre qu'avec des tempéraments, au vrai sens du mot, ou, si on veut,
des amendements, des compléments des études une fois faites, les jeunes gens pourraient, comme je le souhaite, choisir définitivement leur voie à l'entrée dans l'Université et y retrouver cette image synthétique delà science qu'il convient, tout le monde est ici d'accord, de mettre sous leurs yeux et à leur portée.