DISTINCTION DES ORDRES D ENSEIGNEMENT
Les deux idées qu'il me reste à présenter ne sont pas de petite importance. Voici la première :
Que dans l'intérêt de l'un et de l'autre enseignement^ il ne soit pas fait de confusion entre l'enseignement primaire supérieur et l'enseigne?nent secondaire^ sous le bénéfice de certaines correspondances ou équivalences qui pourraient être instituées entre eux et particulièrement sous le bénéfice des commu-^ nications à établir entre l'enseignement primaire supérieur et les Universités régionales.
On a pu remarquer que, dans le plan d'organisation qui a été esquissé plus haut (art. II), il n*a été fait aucune place à ce qu'on appelait jadis renseignement spécial, à ce qu'on nomme aujourd'hui l'enseignement moderne.
Tous les enseignements doivent être modernes. Ce qui tiendrait lieu dans ma pensée de ce qu'on appelle l'enseignement moderne, ce serait les divisions un peu plus chargées dé sciences et de langues vivantes où j'ai laissé volontiers subsister le latin. Si on veut faire un enseignement spécial, technique, et il importe au plus haut point qu'il soit florissant, il ne faut pas l'instituer côte à côte avec l'enseignement secondaire proprement dit. Dans ces conditions, il aura toujours l'air d'être, en fait il sera un concurrent au rabais de l'enseignement secondaire et, bon gré mal gré, un jour ou l'autre, demain peut-être, par des avenues plus courtes, plus larges et aussi plus plates, il commandera les mêmes portes et il les enfoncera. Autant supprimer tout de suite l'enseignement secondaire proprement dit, car, qui est-ce qui aura le courage ou la sottise d'obtenir à plus grands frais ce qu'il pourra avoir à bon marché ?
Rien ne serait plus désastreux que d'orga-
niser dans cet esprit un enseignement dit moderne et d'en faire en même temps comme un prolongement de renseignement primaire supérieur. Au lieu que cet enseignement noi^s donnât ce qu'il nous faut, les bons cadres de notre industrie, de notre agriculture, de notre commerce, les hommes d'initiative et d'entreprise qu'attend l'avenir de la France continentale et coloniale, il apparaîtrait comme le pont large et surbaissé par où les masses profondes pourraient se précipiter aisément à l'entrée de ces carrières, de ces professions qui regorgent déjà d'une pléthore d'aspirants et tout ce qui en élève encore un peu le niveau serait piétiné, égalisé sous les semelles d'une multitude. Si, selon un mot cruel, l'ancien enseignement nous a déjà donné tant de sousvétérinaires, que ferait le nouveau désencombré de tout obstacle et appelant à lui des fourmilières d'hommes? Ce serait là de la démocratie selon ce que la conception peut en avoir de plus faux, de plus dangereux, de plus ruineux, de plus médiocre, de plus contraire aux intérêts du peuple et à sa dignité, car ce serait en réalité l'organisation perpétuelle d'une fausse aristocratie.
Ce qu'il y a de bon dans l'enseignement
primaire supérieur, s'il est bien compris ou plutôt si on le laisse se développer spontanément, c'est que, par nature, il est et il doit être divers. Il est évident que, si on ne le violente pas, il naîtra et se manifestera multiple et varié selon les différentes régions de la France et qu'il en reproduira, en les accentuant, les caractères essentiels et spécifiques. Il ne sera pas le même dans un pays de culture et dans un pays maritime, il aura une tout autre figure dans une contrée où on produit le vin que dans une autre qui vit par rélevage et le pâturage. Imagine-t-on qu'il apparaisse identique dans l'Hérault et dans la Sarthe, à Épinal et à Nantes, dans les Alpes et dans la Champagne, dans un pays de minerai et d'usines comme Saint- Étienne et dans un pays de céréales comme Toulouse, selon que l'industrie dominante produira de l'huile d'olives, du beurre, des étoflfes ou des horloges. C'est par là que cet enseignement est excellent, non seulement en ce qu'il aide et exalte l'activité de chaque contrée, mais parce qu'il a directement sa racine dans le sol, qu'il y puise une sève toute locale et qu'il se tient dans une affinité étroite et profonde avec le génie de
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chaque race régionale. Si par malheur, au lieu de l'envisager et de le considérer en luimême^ comme il le mérite, on en fait une simple transition vers un enseignement secondaire dit moderne, du même coup il est corrompu et perdu. En effet, la nature d'un enseignement secondaire est toujours de s'appuyer sur les littératures dans ce qu'elles ont de général et sur ^ science dans ce qu'elle a de théorique, c'est-à-dire sur ce qui est le même partout indépendamment des latitudes et des circonstances. Si donc l'enseignement primaire supérieur est conçu comme un acheminement à l'enseignement secondaire, il sera dénaturé partout, il perdra sa forme propre, il sera déraciné du sol où il aurait dû s'enfoncer, prospérer et fleurir, il sera par là même une grande et déplorable école de a dé racines », il fusera en une matière amorphe qui n'aura plus de nom dans aucune langue, il sera le flot bourbeux, énorme, qui inonde, engloutit, nivelle, égalise tout sous une masse inféconde et désolante. L'élonger en cette pâte, quand il voudrait se préciser, selon les pays de France, en tant de différenciations robustes et souples, quelle pitié ! Ce serait passer le rouleau sur la face de la patrie pour "^n écraser les traits.
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Une codification dirigée dans ce sens ne pourrait provenir que de cette idée fausse, si naturellement bourdonnante, hélas ! dans le cerveau de tant de bourgeois, qu' « élever »
le peuple, c'est amener le plus grand nombre possible des gens du peuple à être des bourgeois ; comme si, par exemple, les fils des cultivateurs, des tisserands, des forgerons, des marins, des cordonniers, des charpentiers « s'élevaient » en devenant gabelous, rats de cave, clercs d'huissier, ronds de cuir, commis d'enregistrement, percepteurs peutêtre, jusqu'à ce que la multitude innombrable des fonctionnaires fasse si bien qu'il n'y ait plus rien à percevoir. Cette idée ne pourrait germer et porter ses funestes fruits que dans l'esprit de démocrates mal avisés qui, étant bourgeois eux-mêmes, s'imagineraient, fût-ce de bonne foi et par une amitié mal entendue pour le peuple^ qu'élever le peuple, c'est embourgeoiser le peuple, dépopulariser le peuple, qui voudraient le déformer sur le type de « monsieur » qu'ils prendraient naïvement en eux-mêmes.
Le point d'attache de l'enseignement primaire supérieur n'est pas du tout dans l'enseignement secondaire et on ne doit pas l'en
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ses travaux et de ses profonds et lointains
sirs, plus profonds et plus lointains que les
es qu'on prétendrait y substituer. El qu'on
vienne pas dire après cela que nous le
turonnons, cet enseignement, que nous
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lui ôtons la perspective et l'idéal ; car bien au contraire selon nous, le point d'attache de l'enseignement populaire ainsi grandi, il n'est pas dans un enseignement secondaire étriqué, mais dans l'enseignement supérieur, qui doit venir au-devant de lui de toutes ses forces et de toute sa bonne volonté, par ses conseils continuels, des conférences, des instituts, tout ce qu'on appelle l'extension universitaire, extension indéfinie, par ses Universités, régionales elles aussi, par ses quatre Facultés dont il n'est aucune qui ne puisse apporter au peuple lumière et force, enseignements hygiéniques, prophylactiques, moraux, révélations scientifiques dans l'ordre de la culture, de l'élevage, de l'industrie et aussi de la conduite, notions sociales, économiques, juridiques, diffusion des vérités d'ordre esthétique, littéraire, historique, manifestation du sentiment du beau et de la noblesse de tous les parlers naturels et purs, complexes et cultivés, clartés de l'art, de la science et de l'âme.
Et, certes on peut affirmer que les choses étant ainsi ordonnées, ni l'inviolable et utile originalité du peuple ne serait détruite, ni d'autre part aucun enfant du peuple ne serait maintenu dans sa condition originelle, qui
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montrerait par d'exceptionnels mérites son aptitude à passer dans une sphère d'action plus large et cette fois, si on le veut, plus haute : car celui-là ne s'élève pas qui change d'habit, mais dont l'esprit devient plus propre à plus de rayonnement, la vertu à part, qui vaut le plus et qui est de toutes les classes.
J'avoue que suivant cette idée, il faudrait s'arracher à la fascination d'avoir des chiffres excessifs d'élèves dans les établissements d'enseignement secondaire; mais quel mal y aurait-il à ce que le grand nombre se retrouvât autour d'autres chaires, ailleurs que derrière les tristes murs des Lycées?
Et si le mot de « primaire » offusque dans ce nom d'enseignement primaire supérieur, qu'on le remplace : il ne sera pas difficile d'en trouver quelque autre, enseignement régional, enseignement technique, enfin quelque chose de pareil ; car je ne tiens pas superstitieusement aux mots. Encore le plus sage serait-il peut-être de laisser vivre un nom qui s'est manifesté spontanément et qui me paraît, à moi, assez beau.