MULTIPLICITE DES INITIATIVES
Que dans l'intérêt de l'instruction générale et du progrès des méthodes, la plus large place soit laissée à toutes les initiatives^ tant à l'intérieur qu'en dehors de l'enseigîiement de l'État, sous le bénéfice des lois et règlements publics.
Ceci n'est en somme que le corollaire de ce qui précède.
Je ne demande là rien autre chose que ce que demandait Kant dans son Traité de pédagogie. Il était loin de faire fonds exclusivement sur les gouvernements, représentés à son époque par les princes, pour favoriser de la manière la plus efficace et la plus utile les progrès et la diflFusion de Tinstruction publique. Il disait: « Les princes ne considèrent leurs sujets que comme des instruments pour
leurs desseins De qui doit-on attendre
l'amélioration de Tétat du monde? Des princes
ou des sujets? Que si cette amélioration
doit venir des princes, que Ton commence donc par rendre leur éducation meilleure
On ne peut attendre le bien d'en haut qu'autant que l'éducation y sera la meilleure. Il faut donc compter ici plutôt sur les efforts des particuliers que sur le concours des princes, comme l'ont pensé Basedow et d'autres ; car l'expérience nous enseigne que ces derniers ont moins en vue dans l'éducation le bien du monde que celui de leur État et n'y voient qu'un moyen d'arriver à leurs fins. S'ils donnent de l'argent pour cet objet, ils se réservent le droit de tracer le plan qui leur convient
« C'est pourquoi la direction des écoles ne devrait dépendre que du jugement des connaisseurs les plus éclairés. Toute culture commence par les particuliers et part de là pour s'étendre
« On se figure ordinairement qu'il n'est pas nécessaire de faire des expériences en matière d'éducation et que l'on peut juger par la raison seule si une chose sera bonne ou non.
Mais on se trompe beaucoup en cela et l'expérience enseigne que nos tentatives ont souvent amené des effets tout opposés à ceux que l'on attendait. » (Kant, Traité de pédagogie ^ trad. de Jules Barni, éd. Raymond Thamin, pp.49-54.)
Sans doute nous n'avons pas les mêmes
raisons de nous défier de l'État français qu'avait Kant de tenir en suspicion les princes allemands; toutefois oserai-je dire que quelques-uns de nos princes n'ont qu'à gagner en écoutant avec déférence la leçon que fait le philosophe aux princes de son temps ? Et quand il affirme, comme une vérité de tous les temps, qu'il faut respecter les initiatives et que le bien avance toujours par des efforts particuliers qui doivent être sacrés pour l'action administrative des gouvernements, il promulgue un axiome politique, pédagogique et moral auquel il est obligatoire pour tout homme qui pense de donner son assentiment.
C'est donc ce que je fais.
Si quelqu'un veut bien prendre la peine de confronter toutes les questions du questionnaire de la Commission de l'Enseignement avec les cinq formules de vœux qu'on a sous les yeux, il verra qu'il n'y a pas une de ces questions qui ne reçoive de ces formules une solution implicite ou explicite.
Le sens de la doctrine qui se dégage de ces
i82 POUR LA PÉDAGOGIE.
vœux n'est pas, je le sais^ pour plaire à tous, ni pour emporter l'adhésion de ceux qui, avec une confiance peut-être exagérée en euxmêmes, veulent forcer le monde à entrer, bon gré mal gré, dans les catégories que lui trace d'avance strictement leur cerveau. Mais pour m' assurer qu'une semblable doctrine ne peut manquer de prévaloir dans les conseils du Parlement et de l'État, j'ai une raison convaincante : elle est libérale.
Mai 1899.
Sommaire. — Vœu sur les conférences pédagogiques de tous les maîtres. — Enseignement anti-alcoolique. — Enseignement moral. — Associations d^anciens élèves.
— Extension universitaire. — Enseignement technique.
— Enseignement primaire supérieur. — Ensei^ement moderne. — Enseignement classique. — Une circulaire ministérielle oubliée. — Transformation du type de Tancienne classe. — Dangers de l'état de choses actuel.
— Accord nécessaire des volontés. — Les maîtres répétiteurs. — Limites des forces de l'élève. — Modicité du travail de l'élève au temps jadis. — Énorme horaire actuel. — Vices d'organisation. — Du temps à laisser libre. — Sentiment des progrès à faire. — Un diplôme d'études pédagogiques demandé et créé. — La pédagogie science française. — Un conseil d'Épictète.
Vœu proposé au Conseil académique de Grenoble dans sa session de novembre 1901 et adopté à l'unanimité.
Exposé des motifs :
Messieurs,
Le vœu que j'ai l'honneur de proposer à votre sanction est très simple. Vous n'ignorez
t^l PoCB LA ?EDAûHilK.
ria-s luf iliine année à l'iiolre. -^ion e» mtîtiijilt^ .liviTi^s -uivit^ aar leurs Dro.'Vsseun. Ifs ■^ii'VH II- !i-iA ,v.-(?e3 et ■:oilèi''!i ^euve^l se (n'niv'T'JMrj''s lin travail lanois exeessf pour leur l'i'jf. on élrp au ooniraire :rè:-diieaia Ijt nri-iiijVr cas, [)liis eatore ijue le ^econtL • le i-t je ne puis vous v reaôrp i <'\.ii^r en même temps voir>- ■**'i|i'i. Dana IVtat actuel des 1 prjfesseur n est responsable iii'Mnvénient, puistfii ii îçnore :i:»-rii.nie ile ses coUêïues et le ■~'-* ie travail exisé de ce fait e Sf* (:,i(Iali') râleurs. Dès ipie - i'a.it.-rité ïcailémi^ue de pn)- ■T'TueQt r-Mihanjre de vues et i.t.Vres de l'eusei^aeinent secon : > travail de letira élèves caat- *r*2 «^OfTisris de oes maîtres et l.ir.s la T-.;e .:i:e tous leur aurez ;.~,::e lesir iriT.:péien«.'e et tout r.e sd:ir^.': J---.i:er <jue L'es confér'- ■i.'ji.>'.:rs aj s^J^t des méthodes i.zTf à e?."re-tr-3;r eo eux te i^ue r> r^^îaîïijj'' et à leorsui- > d'ua f..T.r!iePfe niutuel de «ir U fitritiùoa Je leur art.
LES CONFÉRENCES PÉDAGOOrQUES DE PROFESSEURS. 185
Ouvertes, comme il est juste, aux maîtres répétiteurs, dont il importe que l'effort ne soit ni empirique ni isolé, ces conférences les initieront aux difficultés de l'éducation et les associeront déjà dans une sage mesure aux intentions et à Tœuvre du corps enseignant.
Tout cela réglé et coordonné par les administrateurs de chaque maison, devra tourner au profit des enfants, qui est tout ce que nous avons en vue.
Par ces motifs, je vous propose de prendre la délibération suivante :
Le Conseil académique de Grenoble émet le vœu
Que les professeurs de chaque classe des lycées et collèges, se réunissant à époques fixes, sous la présidence du proviseur, du principal, du censeur des études ou de l'un des professeurs, et associant à leur délibération les maîtres répétiteurs intéressés, déterminent la somme de travail qu'il convient de demander à leurs élèves et se concertent sur les moyens d'approcher de la limite qu'ils auront fixée et de ne pas la dépasser.
Extrait du rapport général sur la situation de renseignement secondaire, présenté au même Conseily dans sa session de juin 1901 , et discussion du vœu ci-dessus.
L'éducation physique n'est pas négligée ; elle ne semble pas cependant être en égal honneur partout. Il y a tel de nos établissements où les exercices gymnastiques ne peuvent se développer, à cause d'une insuffisante installation matérielle ou de la pénurie des agrès. Il arrive que là même les jeux athlétiques sont pratiqués avec entrain ; dans ce cas, il n'y a que demi-mal. Pourtant MM. les Inspecteurs d'académie ont grandement raison de signaler l'imperfection de l'enseignement gymnastique où ils la remarquent et d'y donner toute leur attention. La gymnastique est la préparation rationnelle du jeu qui emploie la souplesse, la force, l'agilité, l'adresse, la bonne volonté, le sang-froid, la confiance, l'ardeur que la gymnastique a déjà suscités et comme mis en réserve. Ces choses ne paraissent petites et l'opinion que nous en avons ne paraît trop grande qu'à ceux qui ont de petites vues. La gymnastique et les jeux athlétiques (je serais bien tenté d'em-
ployer le vieux mot français : les desports) se complètent mutuellement. Après l'heureux engouement qui a naturalisé de nouveau les jeux et les exercices physiques sur notre sol d'où ils avaient été déplantés, il y avait à craindre que par réaction on s'en détournât trop : une ferme volonté les maintiendra dans leurs droits.
L'enseignement anti-alcoolique a été donné sur quelques points avec quelque intensité; il est indispensable qu^on lui trouve du temps, des moyens d'action et que les efforts deviennent généraux. Il ne faut que recourir à son expérience de promeneur ou de touriste ou à ce qu'on sait dès qu'on a quelques rapports avec des habitants de ce pays, pour être convaincu qu'il s'agit de combattre et de vaincre un fléau abominable, une contagion, une peste, et particulièrement redoutable aux générations grandissantes et futures dont nous avons le souci. Un peuple qui boirait manquerait à sa destinée, il manquerait à la liberté et sans nul doute la liberté lui manquerait à son tour.
Tous nos maîtres font beaucoup pour l'enseignement moral ; ils donnent l'exemple qui est le plus efficace moyen de persuasion par
i88 POUR LA PÉDAGOGIE.
insinuation et sans lequel tous autres risquent d'être caducs. Il en est peut-être à qui une sorte de pudeur délicate ferme les lèvres.
Qu'ils se fassent violence. Nul ne sait le retentissement profond d'une parole adressée sincèrement à de grands jeunes gens chez qui la réflexion se fait jour ; elle sera peut-être décisive sur l'heure, peut-être plus tard, à un moment de la vie d'où dépendra la suite. Il ne faut pas que nos enfants se plaignent de n'avoir pas été avertis. C'est beaucoup que le personnel enseignant soit intéressé de plus près qu'autrefois à toute la conduite des élèves. Les conseils de discipline, cette année encore, ont montré partout qu'ils étaient une excellente institution et ils ont eu surtout à se féliciter de n'avoir eu rien de très grave à réprimer ; ainsi les méthodes moins strictes que nous avons adoptées après les travaux de Marion ont prouvé leur valeur. Mais la discipline, comme l'expliquait si solidement Kant dans son Traité de pédagogie^ n'est guère que négative. Il est bon que les professeurs forment ensemble un conseil de discipline et il est meilleur que chacun particulièrement soit un conseil de moralité.
Quelques sociétés d'anciens élèves de lycées
et de collèges nous sont venues en aide, soit pour travailler avec nous à la prospérité des maisons auxquelles elles se rattachent, soit pour y encourager et y récompenser l'application et le travail : nous leur en faisons ici nos remerciements, en les priant de nous continuer leur concours si utile. Précisément parce que leur action s'exerce du dehors avec un caractère tout libre et désintéressé, elles peuvent beaucoup pour promouvoir le bien parmi nos élèves.
Inversement les professeurs ne répugnent pas à sortir de leur classe, de leur milieu ordinaire et à communiquer à un milieu élargi le meilleur de leur savoir. D'intéressants efforts « d'extension » ont été faits dans notre Académie par un personnel enseignant d'hommes et de femmes. Il convient d'autant plus de les signaler que c'est une matière où l'initiative et les circonstances peuvent beaucoup.
Un fait qui parait général et qui se présente vraiment comme un symptôme de notre temps, c'est l'organisation de renseignement technique. Il naît ou se développe à la fois dans toutes les parties de notre Académie. Il revêt au besoin une forme tout à fait déterminée ; par exemple il se fait, là où il le faut, ensei-
490 POUR LA PËDAtîOGIS.
gnement agricole avec étude directe sur les champs d'expériences. Ce phénomène ne peut être envisagé qu'avec une grande satisfaction et cette tendance veut être plus que respectée, soigneusement favorisée. Elle accuse un besoin de notre peuple laborieux, elle contribuera à préserver ou à accroître partout les sources de son bien-être, elle gardera à chaque pays les traits originaux et essentiels dont la nature a composé la physionomie si diverse et pour ainsi dire si parlante de la France, physionomie dont notre région, avec ses altitudes et ses paysages changeants et par suite avec ses aptitudes et ses industries multiples, est une image presque complète dans son raccourci.
C'est la même tendance que je crois démêler dans les progrès de l'enseignement primaire supérieur, si capable, dès qu'on a égard à sa spontanéité, d'ajouter à un ensemble de connaissances communes des organes variés et précisément adaptés à chaque milieu; c'est encore cette tendance qu'il faut reconnaître sans doute dans la reviviscence incoercible de l'ancien enseignement spécial, cette institution de Duruy dont on peut trouver le prodrome dans les Écoles centrales de la Convention.
Déjà l'enseignement moderne est obligé, presque partout, de se dénaturer plus ou moins pour se rapprocher du type spécial et technique ; pris entre ses concurrents plus techniques et l'ancien enseignement classique, il est dans nos quatre déparlements (sauf une seule ville) comprimé et en souffrance.
Je ne pense pas qu'il convienne de s'en alarmer tristement, et je me persuade même qu'après quelques expériences et quelques opérations un peu énervantes, il finira sous un nom ou sous un autre par se faire sa place et par la garder. Il occupera la région intermédiaire qui s'étend entre l'enseignement technique, tourné vers les applications de la science à la nature, et l'enseignement plutôt psychologique que la tradition nous a légué.
Son malaise actuel ne vient-il pas de ce que, placé entre ces deux formes d'enseignement, quelques-uns ont cru qu'il pouvait remplacer Tune et l'autre et, préoccupés d'une pensée d'unification excessive, ont imaginé sincèrement qu'il pouvait suffire à tout et lui ont assigné des destinées qu'il ne pouvait remplir. Mais le progrès se fait par de sages différenciations qui servent l'unité, loin de la rompre. 11 tendra donc à se confondre avec l'ensei-
192 POCB LA PÉDAGOGIE.
gnement scientiBque plus théorique tel qu'il existait jadis, dont je n'ai jamais compris pour ma part qu'on restreignit le domaine légitime et qui va le reconquérir prochainement. En donnant la main à ses deux voisins, en empruntant et en rendant à l'un et à l'autre dans une juste mesure (car aucun type d'enseignement ne <loit être clos à l'esprit des autres et il ne s'agit dans sa dénomination que d'une caractéristique dominante), il ne sera ni l'un ni l'autre, il sera lui-même et la carrière qui lui sera ouverte s'aplanira certainement. Entre ces limites, sa part sera belle et grande et pourra satisfaire ses meilleurs amis. Si, dans cette fixation de son sort, il devait perdre son nom actuel, ce qui d'ailleurs n'importe pas trop, il faudrait qu'il s'en consolât. Sa matière n'est pas toute moderne :
les lois de la pesanteur ou de l'égalité des triangles ont précédé d'assez longtemps la naissance des dialectes helléniques et de la langue latine ; ce qui est relativement nouveau, c'est le développement de la science théorique et l'action qu'elle exerce sur la vie. Cependant la science mathématique et physique ne fera jamais toute la vie ni même toute la science de l'homme et il ne faut que lui marquer sa
LES GONFëRENGëS PEDAGOGIQUES DE PROFESSEURS. 193
province et en ménager les communications avec les autres. L'enseignement classique, qui fonde ses prétentions sur des litres authentiques d'établissement et de possession, ne subira pas moins la loi qui veut que chaque enseignement, distinct par son objet, vive sans doute, mais ne vive qu'en laissant aux autres leur place au soleil ; et après avoir occupé tout le champ et tenté de le garder, il ne se sauvera, comme il le doit, qu'en devenant, lui aussi, une branche spéciale de l'enseignement complet que la nation travaille à se donner.
Si vous transportez au programme d'une classe cette idée de l'indépendance relative, de la proportion et en même temps du concert où tous les enseignements doivent tendre, vous êtes ramenés aux termes du vœu que vous avez formulé dans votre session de novembre 1900. C'est la même vérité, le souci de la même convenance qui y reparaît.
Selon votre remarquable tradition de consacrer chaque année une part de votre temps à un problème de pédagogie de votre choix, vous avez désiré qu'en relation avec ce vœu, votre rapporteur général vous entretînt à la présente session de « l'organisation méthodique du travail des élèves dans les lycées et
collèges par rentenle de tous les professeurs et de tous les maîtres, et des moyens pratiques à employer en vue d'atteindre ce résultat 2».
Il s'est trouvé, comme M. le Proviseur du lycée de Grenoble nous l'a rappelé ou peutêtre même nous Ta fait savoir avec un parfait à-propos, que notre vœu concordait d'une façon frappante avec les instructions d'une circulaire ministérielle du 19 juillet 1898 où on lit : « Pour les questions qui regardent plus particulièrement telle ou telle division (élémentaire, de grammaire ou supérieure), telle ou telle classe ou pour celles qui concernent les diverses matières d'enseignement (grammaire, langues vivantes, mathématiques, etc.), les professeurs spécialement intéressés doivent se concerter pour assurer, par leur entente, la juste répartition du travail, la continuité des méthodes, etc. Il est également désirable qu'à certaines époques de l'année, tous les professeurs d'une même classe se réunissent pour s'entretenir de l'état de la classe, du travail et des progrès des élèves. Il est loisible aux professeurs de provoquer la convocation de l'assemblée ainsi que ces diverses réunions. »
Il ne semble pas, d'après les rapports de \.]
MM. les Inspecteurs d'académie, que nulle part les professeurs aient songé par euxmêmes à faire usage du droit qui leur est j reconnu, à répondre à l'appel qui leur est fait, '\ à remplir le devoir qui leur est tracé par la \ circulaire que je viens de citer. . ;
Heureusement l'initiative administrative est intervenue par places, et dans quelques collèges on s'est entendu pour le choix des livres et même d'une classe à l'autre, de manière à ce que le fonds de bibliothèque des élèves ne soit pas perpétuellement changé (Valence) et on a régularisé le travail des élèves (Valence, Montélimar, Romans, Privas). Le personnel féminin de l'un des départements de notre province (Tournon) semble être celui qui a marché de meilleure grâce dans cette voie et avoir voulu donner l'exemple : nous l'en félicitons respectueusement. Mais partout MM. les Inspecteurs d'académie tombent d'accord qu'il y a dans ce sens beaucoup à faire.
La nécessité d^une telle entente est pourtant évidente si on y réfléchit. Autrefois, quand il n'y avait guère qu'un professeur de chaque classe ou que les enseignements dits accessoires tenaient trop peu de place dans l'opi-
nion, il en allait tout autrement : le professeur qui assumait en fait toute la direction des études savait ce qu'il pouvait demander à ses élèves et réglait leur travail en conséquence. A présent, il est notoire que ces enseignements dits accessoires ont tous pris l'importance à laquelle ils ont droit, que par exemple ni les sciences, ni la géographie, ni les langues vivantes ne souffrent plus d'être négligées (et c'est justice), qu'ainsi l'ancienne classe une et simple a tendu à se rapprocher du type d'une juxtaposition de cours, tous autorisés et enclins à prétendre beaucoup sur le temps et le labeur des élèves, ce qui est excellent et pourtant n'est exempt ni dé difficultés ni de périls. Car le zèle même des maîtres, si soucieux qu'ils puissent être de ne pas outrepasser les forces de leurs élèves, risque à chaque instant de les entraîner, dans cette sorte de concurrence qui est établie entre les divers enseignements de la classe. Au surplus, si chaque maître ignore en droit et en fait les exigences de chacun de ses collègues, exigences qui sont, nous le savons, très variables d'un homme à l'autre, le plus sûr pour chacun est de commencer par se faire toute la part qu'il croit utile pour porter les résultats
de son enseignement à leur plus haut point.
C'est une illusion extrêmement honorable que de considérer comme ayant un intérêt hors de pair les matières dont on s'occupe, et c'est même là un des ressorts psychologiques les plus efficaces du bon enseignement. Mais cette généreuse intention du maître est subordonnée, quant aux eflets qu'elle peut produire, à deux autres lois naturelles qui sont que les enseignements doivent concourir et que la capacité de l'élève a des limites strictes au delà desquelles tout le surplus de ce qu'on tente est nuisible.
Ces lois naturelles, personne ne veut ni ne peut les contester. Précisément parce que les divers enseignements doivent conserver leur caractère propre et leur autonomie respective et qu'ils doivent tous ensemble tenir compte de la faculté de l'élève, la quantité et pour ainsi dire le rythme progressif selon lequel ils sont dispensés doivent, d'une spécialité à l'autre, se soutenir dans un rapport tel qu'une certaine unité coordonne et règle ce mouvement multiple. Or que cette concordance harmonieuse et sagement modérée puisse résulter du seul hasard, c'est un miracle qu'on ne peut pas espérer; et attendre qu'elle résulte
entièrement ou même à beaucoup près du texte seul du programme, c'est vouloir que des desseins bien conçus ne dépendent pas du concours mutuel de ceux qui les exécutent.
Il reste que les divers enseignements ne doivent pas s'isoler chacun pour son compte derrière des cloisons étançhes, qu'ils ne peuvent s'ignorer légitimement les uns les autres, qu'il faut un accord raisonné des volontés et que chaque volonté, d'autant plus maîtresse de soi qu'elle a conscience de l'interdépendance de toutes, ait égard aux exigences de l'œuvre totale.
Là où cet accord n'existe pas, c'est beaucoup qu'une autorité déclarée ou adroite mette la coordination nécessaire et sauvegarde tout au moins l'élève contre la somme excessive des charges qui pourraient se trouver imposées à ses jeunes forces. Il y a tel collège de notre académie où les parts du temps de l'élève ont été assignées à chaque professeur dans une proportion mathématique ; ailleurs, une intervention amicale et discrète réussit à mettre bien des choses au point.
Ces moyens sont bons et délicats et nous aimons à rendre hommage à ceux qui en ont trouvé l'idée et le secret dans leur intelligence
et dans leur cœur. Ils leur font honneur, mais ils ne peuvent apparaître aux amis de l'éducation et surtout aux professeurs que comme un recours toujours possible ou décisif en cas de besoin, comme un succédané faute de mieux ; car ils ne font que suppléer du dehors à la collaboration intime et féconde qui devrait naître de l'échange de vues et de Tentente concertée que désire la circulaire ministérielle. C'est dans le même esprit qui a dicté cette circulaire, dans le même esprit auquel je fais appel présentement que, votant votre délibération du mois de novembre, vous donniez votre assentiment à un exposé de motifs où on lisait : « On ne saurait douter que ces conférences de professeurs ne soient de nature à entretenir en eux... la vie pédagogique et à leur suggérer par la voie d'un commerce mutuel de belles pensées sur la perfection de leur art. »
Par celte même délibération, vous émettiez le souhait que les maîtres d'études fussent associés à ces conférences avec voix consultative. Rien de plus juste. Tout le monde désire que la situation des maîtres répétiteurs soit relevée autant que possible, aussi bien dans l'intérêt des élèves que dans le leur pro-
pre, et c'est une sorte d'axiome que leur situation sera relevée dans la mesure où on les associera à l'enseignement, ^occasion qui s'en ofl're ici est d'autant plus naturelle que les maîtres répétiteurs se destinent pour la plupart à l'enseignement, qu'ils ne sauraient mieux s'initier aux problèmes de l'enseignement qu'auprès des professeurs et que des hommes qu'on appelle maîtres d'études sont à leur place là oii les études sont justement l'objet dont il est question. J'ai entre les mains un certain nombre de rapports qui viennent d'eux et je puis certifier que, tant par l'attention qu'ils donnent à tous leurs élèves et à chacun d'eux que par les remarques et les observations d'ordre pédagogique que l'expérience leur suggère, ces jeunes hommes se montrent dignes de la satisfaction qu'ils auraient et dont ils goûteraient le prix, s'il leur était donné de siéger auprès de leurs aînés, devenus maîtres dans l'enseignement.
C'est qu'ils voient les difficultés de près et qu'ils les touchent pour ainsi dire du doigt. S'il est bon que les professeurs restent maîtres de tracer le plan des travaux qu'ils dirigent, il ne serait pas mauvais, même pour eux, d'être renseignés par ceux qui en suivent de
près Texécution ; les maîtres répétiteurs, instruits par leur perpétuel contact avec l'élève, sauraient les avertir de la juste mesure oii l'effort soutient et entraîne un jeune courage sans l'excéder ni le briser. Après un examen suffisamment prolongé et répété de ce problème de dynamique psychique, on trouverait peut-être qu'on compte trop sur la force de résistance ou d'assimilation de l'enfant et que son insiruction languit souvent parce qu'on la veut trop intensive. Déjà Rousseau exigeait impérieusement qu'on perdît du temps ; mais entre pédagogues, on s'entend : nous savons bien que, par ce paradoxe, il nous signifiait que c'était, comme nous le voulons tous, le moyen de bien employer le temps et d'en gagner.
Nos pères, qui à quelques égards étaient durs, ne demandaient pas à l'enfant autant de labeur que nous. Si, pour parler de Grenoble même, vous vous donnez le plaisir de jeter les yeux sur le travail que notre savant archiviste, M. Prudhomme, a consacré à l'enseignement secondaire dans cette ville avant l'époque classique, vous verrez que les enfants, vers le milieu du xvi® siècle, n'avaient guère que huit ou neuf heures de classe et d'étude
302 FODB LA PÉDAGOOIB.
par jour {pp. 32-35); et si on consulte les iiistoîres de l'enseignement e( de préférence les monographies de collèges dont quelquesuDifs ont paru depuis une quinzaine d'années, il semble qu'au moment de la réforme générale d'Henri IV, quand le souffle des fiumauités eut cbassé les restes des pratiques du moyen &ge, le nombre d'heures de travail demandées à l'élève ait été réduit d'abord a six i*aviron-
Si j'ouvre un horaire actuel, je vois : étude
.W 5h. I 2à 7h. 1 3. classe de 8 h. à 10 h.,
èludi' do 10 h. 14 à II K. 3 4, étude de 1 h.
A -i h., classe de 2 h. à 4 h-, élude de 5 h.
À 7 h. 1/2, ce qui fait loul juste onze heures
de travail. Il y a beau temps que nos élèves
ont dépassé les huit heures que des hommes
' "irent comme une période de labeur assez
pour eux, et chacun sait que le travail
tuel est intiniment plus épuisant, à
%al, que le travail manuel. Quel est
i nous, hommes faits que nous sommes,
engagerait à travailler régulièrement
lures par jour? Et nous arrêtons des
s pour contraindre nos enfants à le
Tout de bon, si nous ne savions pas
5 élèves s'en tirent par une dissipation
LES CONFÉRENCES PËDAGOGIQUGS DE PROCESSEURS. 203
hygiénique, nous devrions quitter cette séance pour courir leur ouvrir les portes de leurs études. Mais est-il sage que la dissipation soit, dans un système d'éducation, la pièce essentielle qui sauve tout le reste? Et si nous avons de bons enfants qui ne se donnent point de distractions, la chose est pire. Je veux qu'une heure de gymnastique s'intercale de temps à autre et que les jours de congé abaissent de beaucoup la moyenne, il demeure un grand nombre de jours, le plus grand nombre, et des séries de jours où tout au moins l'élève est astreint à une assiduité sédentaire de dix à onze heures ef c'est trop, c'est beaucoup trop. En bonne justice, le premier soin de nos conseils d'enseignement devrait être de consulter un hygiéniste, de le prier de comparaître et de lui dire: « Combien d'heures de travail au maximum pouvons-nous demander à des enfants de tel ou tel âge? » Et quand il nous aurait donné un chiffre, ce chiffre discuté, il faudrait nous en accommoder et nous en arranger entre nous ; la part faite à l'hygiène dé la bonne santé, nous ne devrions disposer que du reste. Ce serait la raison, et la raison veut être obéie.
De cet état de choses, nous n'avons pas
204 POUR LA FBDAGOGIE.
toute la responsabilité. Dans les temps dont je viens de parler, on n'enseignait que le latin et par hasard le g^c. Depuis lors, une multitude de connaissances, qui se sont faites indis> pensables, sont venues gonfler le programme et ont empiété une à une sur le temps primitivement libre ; et dès avant cette croissance envahissante du programme, n'y avait-il pas une cause de la multiplication des heures d'études dans ce régime de l'internat qui étendait de plus en plus ses conquêtes et dont j'aime mieux ne pas parler, parce que j'en parlerais peut-être sans tendresse. Les élèves sont là vingt-quatre heures par jour et il faut bien les occuper, tout au moins les tenir.
Qu'en faire, si on ne leur donne des devoirs ? C'est la méthode qui semble la meilleure et la plus courte, encore qu'une critique réfléchie s'aperçoive qu'elle ne peut être avouée. Mais si notre pédagogie souffre de ces maux dont la responsabilité, quand on la cherche, remonte si loin et ressortit à tant de causes qu'elle s'évanouit et qu'on ne sait plus où la trouver, n'est-ce pas une raison pour que notre sollicitude s'ingénie à tous les tempéraments possibles, en attendant que, forte de son expérience et de ses lumières, elle découvre et elle
applique des remèdes? Pour moi, si le vœu que je vous ai proposé et que vous avez adopté devait avoir pour effet de faire bourrer heure par heure la journée de travail des enfants, je Tarracherais, ce vœu, des pages oii il est écrit et de ces mains qui Tout préparé et signé, je le déchirerais en mille pièces.
Mais, grâce à Dieu ! tel n'en est pas Tesprit et ce n'est pas ce que vous avez voulu, quand vous avez exprimé le souhait que les conseils de professeurs « déterminent la somme de travail qu'il convient de demander à leurs élèves et se concertent sur les moyens d'approcher de la limite qu'ils auront fixée et de ne pas la dépasser ». Si j'avais l'honneur, qui aurait pu m'échoir, de siéger dans l'un de ces conseils, je ferais tout pour apprendre à quelles Hmites je devrais tendre à ramener cette somme. Et s'il est vrai que les tout petits veulent être pour ainsi dire conduits constamment par la main, il est vrai aussi qu'à mesure que l'élève avance en âge, une plus grande latitude doit lui être laissée pour l'organisation de son travail. Où apprend ra-t-il à se diriger lui-même, s'il est tenu en lisière jusqu'à la fin de son adolescence? MM. les Inspecteurs d'académie, avec leur sagacité et.
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méthodologie de leur art ait aujourd'hui épuisé tout son effort utile ou même puisse Tépuiser jamais. Il s'en faut de beaucoup : elle a l'avenir devant elle. Ne se trouvera- t-il pas quelque Université qui, en ayant les moyens, institue près d'elle un diplôme d'études pédagogiques et donne ainsi le branle à un mouvement dont les premiers symptômes et même les commencements sont partout*?
En attendant, les réunions de professeurs et de maîtres que nous avons souhaitées seraient des conseils de perfectionnement continuel. En fait de moyens pratiques d'organiser rationnellement le travail des élèves, je n'en vois pas d'autres et je déclare même qu'il me répugnerait extrêmement d'en indiquer d'autres qui eussent le caractère d'une détermination stricte. L'éducation est une vie, elle n'est pas un formulaire ; elle est esprit et non mécanisme. C'est justement pour éviter le mécanisme que la délibération des méthodes est essentielle. En modifiant seulement un
* Presque immédiatement après la publication de ce rapport, l'Université de Lyon, où M. Chabot est professeur de science de l'éducation, instituait le diplôme que je demande *ci et je ne laisse pas de savoir que mon appel a pu contribuer à cette initiative.
mot à une profonde pensée de Rousseau (Contrat Social^ I, vm), on pourrait dire avec lui : Tout mécanisme « est esclavage et l'obéissance à la loi qu^on s'est prescrite est liberté. » Il faut que les maîtres, dans les réunions où nous les convions, sachent découvrir et se prescrire eux-mêmes librement les lois de leur activité. L'administration peut beaucoup pour les engager dans cette voie, par exemple en les appelant à dates fixes, une fois peut-être par trimestre, à ces réunions et à ces délibérations confraternelles et il semble bien que cette initiative convienne à sa fonction. Par ce moyen, il faut que cette science pédagogique qui, je crois bien, ne compte nulle part un ensemble d'aussi grands noms qu'en France, ne soit plus seulement le patrimoine idéal du personnel enseignant, mais devienne sa chose et son affaire. Rien ne vaut que ce qu'on suscite par son propre effort. Où trouver un groupe de conseillers égal à celui où on voit Rabelais, Montaigne, les solitaires, Bossuet, Fénelon, Rollin, Rousseau, Lakanal, Dupanloup, Duruy, Marion, pour ne citer que les principaux et les morts, à quoi on joindrait avec justice les trésors enfermés dajis des documents officiels que je pourrais citer. La
pédagogie de renseignement secondaire des Allemands et dont ils sont légitimement fiers, qu'ils le sachent ou non, qu'ils le disent ou non, est déduite des principes de RoUin et souvent calquée sur ses exquis préceptes; mais ils Tout faite leur par cet incessant labeur à la fois individuel et collectif oii nous ne sommes pas moins aptes qu'eux à exceller.
C'est ce même Rollin qui voyait dans les usages irréfléchis Técueil perpétuel de notre art.
Nous savons d'ailleurs parfaitement qu'aucune science, si réfléchie qu'elle soit, ne peut suppléer à la nature et remplacer le cœur. Ne disions-nous pas tout à l'heure que le mécanisme n'avait pas notre confiance, que c'était lui qu'il fallait détruire ou du moins réduire à son rôle subordonné pour rendre l'esprit libre? Mais nous pensons qu'il avait déjà vu finement et profondément dans quelle mesure l'aptitude ou pour tout dire d'un mot, la vocation doit s'allier avec la science réelle et active, ce vieux philosophe, cet Épîctète, qui disait à quelqu'un : « Ta n'as pas le vêtement qu'il faut à un hiérophante ; tu n'as ni la chevelure ni la bandelette qu'il doit avoir ; tu n'as fait que lui prendre ses paroles et tu cries :
Voici les paroles saintes elles-mêmes ! — Esclave ! C'est d'une autre manière qu'il faut se mettre à enseigner : c'est là une grosse affaire, qui a ses mystères et qui ne peut être entreprise à la légère par le premier venu.
Peut-être même ne suffit-il pas d'être vraiment sage pour se charger du soin des jeunes gens; il faut encore, par Jupiter! certaines dispositions et certaines aptitudes ; il y faut même un certain extérieur et avant tout que ce soit Dieu qui vous pousse à prendre ce rôle, comme il poussait Socrate à réfuter les erreurs, Diogène à réprimander avec un ton de roi, Zenon à enseigner et à dogmatiser. Il y a des gens qui, dès qu'ils ont reçu ce qui s'enseigne et rien de plus, se hâtent de le rendre. Commence par le digérer, puis ne le rends pas. Digère-le et fais-nous voir ensuite une transformation dans ta partie maîtresse, comme les athlètes nous montrent leurs épau^ les transformées par l'exercice et le genre de nourriture ; comme ceux qui ont étudié un métier se montrent transformés par ce qu'ils ont appris. Fais de même dans ton genre. »
(Entretiens, III, xxi.)
Oui, faisons de même dans notre genre.
Retournons sans cesse à la palestre pour y
fortifier nos épaules par l'exercice en commun. Transformons-nous en apprenant et réapprenant toujours notre métier. Nous ne prétendons pas autre chose que mettre en valeur le don, si nous l'avons, nous rendre plus maîtres de nous-mêmes, afin d'être plus dignes de l'être des autres et plus capables d'apprendre aux jeunes gens à devenir maîtres d'eux à leur tour. L'organisation méthodique du travail des élèves dépend, par la relation directe de l'eflFet à la cause, de l'organisation méthodique du travail des maîtres. C'est par nous qu'il faut commencer. Je ne pense pas trahir les sentiments que vous voulez apporter partout, soit dans votre action, soit dans la conduite des jeunes générations, en les résumant dans ces deux mots dont le premier a sa fin dans le second, dont le second a son moyen dans le premier: plus de science t plus de liberté !