LA FORMATION DE L'IDÉAL INTÉRIEUR
J'espère vous avoir démontré que»
pour être un pédagogue digue de ce nom, il fallait avoir dea principes de métaphysique, de biologie et d'hygiène, de psychologie et de morale.
J'insiste sur ce dernier point. En effet, vous êtes forcés d'enseigner à chaque instant la morale à l'enfant, c'est*à-dire la règle de sa vie. Vous lui prescrivez certaines choses au nom d'une autorité qu'il ne discute guère et pour laquelle vous pouvez invoquer votre volonté. Bien souvent vous vous en servez pour défendre. Vous dites par exemple à l'en*^ faut qu'il ne faut pas mentir. Mais vous lui demanderez pourquoi. Un enfant à qui on fcdsait cette question a répondu : « C'est parce qu'une autre fois, on ne nous croirait plus. » C'est une idée dont l'enfant était touché.
C'est la morale de La Fontaine. Est-elle suffi'-
santé? Ëvidemment non. Car s'il ne faut pas mentir, ce n'est pas seulement parce que le mensonge est nuisible et la vérité utile ; c'est parce que la vérité est bonne en soi, est une condition du respect de soi-même et un acte de respect pour le Bien absolu.
Or non seulement le code extérieur de la moralité est variable, mais le fond même de la moralité, la règle de la vie, c'est une des questions les plus graves de notre époque.
Jadis, la moralité a été presque exclusivement fondée sur la religion ; aujourd'hui la religion est absente de beaucoup d'esprits et ce qui était édifié sur elle est en péril ou en discussion. Une forte doctrine moderne nous inculque l'idée de la lutte pour la vie. Ne devronsnous pas armer l'enfant pour la vie ? N'est-ce pas le moyen de le rendre heureux? Mais il faut le rendre vertueux, nous crie une autre voix. Il est clair que si chacun veut être heureux par la lutte, le malheur universel en résultera. Vous voyez comme la morale individuelle se prolonge dans la morale sociale.
Je suppose que nous optons en première ligne pour la vertu. Nous voulons que l'enfant soit appelé à se dévouer pour sa famille, pour sa patrie. L'humanité n'aura-t-elle rien
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à réclamer ? Si nous ne tentons pas de faire de notre pupille un cosmopolite, comment en ferons-nous tout de même un ami de Thumanité ? Comment justifierons-nous Tamour un peu exclusif de la patrie, âpre et presque égoïste relativement aux autres peuples ?
Voilà un grand et admirable problème de morale sociale.
Je reviens à la morale individuelle, celle qui doit régler la vie de votre élève. Que voulez-vous faire de lui ? un être qui travaille? Le travail est une vertu qui renferme presque toutes les autres et une règle qui par elle-même donne une discipline à presque toutes les énergies du corps et de Tâme. Il y aurait sans doute une éducation de Toisiveté, qui n'a pas encore tenté de pédagogue et qui serait curieuse à faire : elle aboutirait encore à l'occupation. Mais l'occupation sans effort personnel n'est qu'une dissipation. S'il y a effort, cet effort doit-il avoir pour but unique la satisfaction des penchants égoïstes? Nous voilà ramenés à la première question de la morale : y a-t-il un bien qui soit supérieur aux satisfactions de l'égoïsme et qui exige même le sacrifice de l'égoïsme ?
Tout le monde, il est vrai, n'est pas saint et
2i6 POUR LA PÉDAGOGIE,
capable de s'oublier absolument pour les autres et on ne sait pas par expérience si ce pourrait être la règle générale d'une société, car il n'y en a pas qui ait subsisté seulement par là. Mais l'humanité est ingénieuse à faire pénétrer la notion supérieure du Bien jusque dans la vie de ceux qui sont obligés de songer à leur profit personnel, et c'est le grand nombre. Longtemps la religion a été la grande dispensatrice d'idéal et l'est encore pour beaucoup d'âmes. Dans l'antiquité on connut la volonté de satisfaire à la volonté des dieux, dans le christianisme à la volonté de Dieu et de faire par là son salut. Même dans les existences et les champs d'action peu ou point pénétrés par la religion, il y a des règles morales supérieures auxquelles on a quelquefois donné le nom de religion, parce qu'elles relient les hommes entre eux : religion de la bienfaisance, religion de l'honneur. Celle-ci ne s'impose-t-elle pas à un commerçant, par exemple, et cependant il a l'air de ne chercher que son profit : honnête, il souffrira plus d'une tache sur son honneur que d'une grosse perte d'argent? Et ne s'impose-t-elle pas à un soldat? En fin de compte, il s'agit de savoir s'il faut donner à votre élève un idéal et lequel.
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Je dis aussi qu'un bon pédagogue doit avoir des principes de sociologie et c'est avec la sociologie que la pédagogie a peut-être les rapports les plus directs et les plus sensibles. Plusieurs des plus grands pédagogues sont en même temps des sociologues : Platon, Locke, Rousseau. On forme en effet Tenfant pour la société telle qu'on la conçoit et pour les diverses institutions que la société renferme.
D'abord, la famille. La conception en a grandement changé. Dans l'antiquité, elle prime absolument l'individu. Les ancêtres morts sont presque plus vivants que les membres actuellement vivants de la famille. Ils sont passés dieux. Le père do famille est d'avance comme l'un d'eux et tient de là sa puissance paternelle. Aussi quelle soumission de la part de tous vis-à-vis de lui ! Dans la famille chrétienne, le père tient aussi de Dieu une sorte de délégation supérieure. Déjà, il est vi*ai, les individus comptent davantage, parce que chaque âme a sa valeur propre devant Dieu. Cependant le chef de famille est revêtu d'une autorité presque religieuse. Le nom est un bien commun dont le souci le regarde en première ligne. C'est là sans doute une des sources du droit d'atnesse. Dans nos sociétés
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modernes domine un plus grand esprit d'égalité : Téducation ne sera pas sans s'en ressentir.
Et la question de la femme ? Celle-ci serat-elle l'esclave de Thomme, comme en Orient?
ou l'aide de l'homme, comme le veut la Bible? ou la compagne inférieure de l'homme, comme la font les mœurs et le code ? ou son égale, comme le demandent certaines doctrines contemporaines ? ou son supérieur, comme il plairait peut-être à des esprits paradoxaux qui trouveraient des précédents dans certains ordres monastiques du moyen âge ? Gomment entendez-vous la subordination de la femme à l'homme, à supposer que vous l'admettiez?
Votre élève, désirez-vous qu'il soit un homme obéissant aux lois sociales par crainte ou habitude, ou un être libre qui les accepte par raison, les discute et s'y soumette cependant ? N'estimez-vous pas que vous le voudrez fort différent, selon que vous prétendrez le faire entrer dans une société aristocratique ou plutôt démocratique et ne préparerez-vous pas Tune ou l'autre de ces sociétés par la nature de l'éducation que vous donnerez à la masse des enfants? Bossuet est un précepteur de roi, Nicole traite de l'éducation d'un prince.
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Fénelon est le maître du duc de Bourgogne, Rousseau écrit déjà pourThomme en général, mais choisit encore son élève dans une condition plus que moyenne, Pestalozzi est rhomme de l'éducation populaire. Si démocratique etégalitaire que vous conceviez votre société, le problème sociologique n'en sera que plus malaisé, car une société vit d'ordre et de hiérarchie. Sur quels principes assurerez-vous la subordination de votre élève, s'il est dans la masse ? et à cet égard qui de nous n'y est pas ? Quel idéal social cherchera-t-il à réaliser, s'il est parmi ceux qu'on appelle dirigeants? Autant de questions bien complexes et graves, qui touchent et intéressent une doctrine complète d'éducation. C'est une singulière folie de croire qu'on aurait pu aussi bien proclamer les droits de l'homme quand on a proclamé Hugues Capet. Notre société à tendances démocratiques est sortie de la royauté même et de la religion: de la royauté qui au point de vue temporel avait déjà grandement nivelé le pouvoir des individus, de la religion qui du point de vue divin avait établi la valeur également infinie de toutes les âmes. A chaque instant, nous sommes rejetés vers la considération de l'histoire.
U faut convenir que notre époque, avec les principes de liberté qu'elle a proclamés et l'insuffisance de l'édiGce qu'elle a bâti jusqu'à présent sur ces principes, est dans une infériorité notable par rapport aux époques qui l'ont précédée et qui étaient plus profondément imprégnées d'esprit chrétien. La religion chrétienne et, pour ne parler que de la forme qui nous en intéresse le plus et qui a les plus grands titres de noblesse dans l'histoire, particulièrement dans l'histoire de France, la religion catholique, semblable en cela aux grandes doctrines morales de l'antiquité dont je vous rappelais récemment les noms, ne se contentait pas de recevoir, d'accueillir et d'incorporer l'enfant dans la société religieuse,^ lui ménageant ainsi les bénéfices d'une édu* cation destinée à l'assimiler intimement à sa famille et à ses semblables; devenu grand, devenu homme, elle ne l'abandonaait pas, elle était toujours à côté de lui comme un guide, comme un soutien, comme un pilote, comme un juge. Jamais cet isolement où tant d'âmes retombent aujourd'hui dès qu'elles ont franchi l'éducation privée ou publique et où un si grand nombre succombent dans un accablement qui dépasse souvent la force de résistance départie
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à Tënergie humaine. Car s'il n'est pas bon que rhomme soit seul, cela peut s'entendre des luttes morales qu'il a à soutenir et oii il a d'autant plus de chances d'être défait qu'il est plus isolé.
Dans l'organisation religieuse de la religion catholique, jamais de solitude ; toujours un appui non seulement intérieur, mais extérieur, et il se peut qu'il y ait eu là quelque excès dont nous subissons aujourd'hui la réaction exagérée ; toujours à côté de la volonté individuelle et de la conscience, sous une forme plus ou moins expresse, plus ou moins atténuée, un directeur de conscience. Vous savez quelle grande place occupe dans le tableau des mœurs du xvii* siècle le directeur de conscience, le médecin des âmes, aussi consulté que de nos jours le médecin du corps» le « cher docteur » si largement épanoui et étalé dans la comédie contemporaine ; et il se pourrait que le premier ait été parfois dangereux aux âmes comme notre médecin l'est aux corps. Mais quand ce directeur de conscience s'appelle par exemple saint François ou Bossuet, quels admirables préceptes, quelle profonde connaissance du cœur de l'homme et de la femme, quel souci perpétuel de la per^
fectîon et du scrupule, quel bon sens où le génie français se reconnaît, tout en tendant de toute sa force vers un idéal qui lui communique sa noblesse et sa grandeur i Nous ne sommes pas assez versés dans cette littérature religieuse qui, étant profondément humaine, est de tous les temps et de toutes les âmes ; et nul doute que si nous avions une connaissance plus étendue et plus exacte des chefsd'œuvre qui sont nés dans notre civilisation même d'une conception saine de la direction de conscience, nous aurions là une mine abondante et précieuse où nous pourrions emprunter aisément les remarques les plus fines, les plus ingénieuses, les plus pénétrantes pour cette éducation de toute la vie à laquelle je vois tant d'importance.
C'est là un art que les anciens n'ont pas ignoré au même point que nous et cette direction des consciences est un phénomène en somme naturel dont la littérature ancienne nous offre déjà Tidée et des exemples dans le Manuel et les Entretiens d'Épictète, plus nettement dans les fort belles et intéressantes Lettres de Sénèque à Lucilius sur lesquelles je pourrais bien un jour ou l'autre arrêter votre attention à ce point de vue d'une péda-
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gogie OU pour mieux dire d'une éducation durable et élevée. Mais dans nos temps modernes, je ne vois pas grand'chose qui puisse être comparé aux œuvres en ce genre d'un Bossuet ou d'un Sénèque. Sans doute on trouverait aisément quelques livres ingénieux qui sont comme une esquisse des devoirs de l'homme envers lui-même et envers les autres et de l'éducation que ces devoirs exigent à mesure que l'homme avance en âge ; mais quand j'aurais cité les Pères et les Enfants de M. Legouvé, Nos Fils de Micheletou VArt d'être grand-père de V. Hugo, je n'aurais rappelé que des ouvrages estimables, charmants ou inspirés, mais rien qui ressemblât à une doctrine, à un système, à un ensemble de remarques et de procédés capables de diriger et de soutenir l'âme humaine dans la rude évolution que lui donne à parcourir l'époque que nous traversons.
Ici vous seriez peut-être tentés de me demander pourquoi je n'ai point l'air de tenir compte de quelques-uns des livres qui ont le plus agi sur les cœurs depuis cent ans et qui sont précisément des récits d'existence individuelle, des récits de la lutte de l'homme contre les choses pendant une vie, comme les
Confessions de J.-J. Rousseau, René de Chateaubriand, Obermann, la Confession d'un enfant du siècle. Grandeur et servitude militaire d'Alfred de Vigny, les Confidences de Lamartine ou ces autobiographies prises au joar le jour comme celle qui a fait dernièrement la vogue du nom d'Amiel dans un certain monde de lettrés et de délicats. C'est que toutes ces œuvres, pour ainsi dire, semblent aller au rebours de l'éducation. Est-ce parce que rhomme, depuis deux siècles, s'étant écarté du soutien religieux où il s'appuyait et se cramponnait au besoin, remis seul en face de la nature, presque toujours il a succombé^ il a semblé prendre une sorte de plaisir amer et mélancolique dans cette chute même et bien souvent érigeant sa défaite en triomphe, il a paru mettre le dernier mot de la sagesse dans la désespérance de l'âme et la détente fataliste de la volonté.
Et cependant quel temps a jamais eu plus de besoin que le nôtre de volontés actives, sûres d'elles-mêmes ou du moins de leur idéal, travaillant à réveiller chez les autres comme en ellesrmèmes le respect de la vie et la foi dans le bien. Les sociétés cherchent leur voie avec une inquiétude qui se tourne souvent en
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fièvre et si on dirait parfois que tout va tomber en dissolution à Tintérieur des frontières et des nations, les relations de peuple à peuple ne sont pas moins menacées dans leurs caractères essentiels et la barbarie internationale paraît prête à provoquer ou à achever la décadence défi institutions. C'est dans ces époques de crise qu'il faut surtout s'affermir en soimême, pour prêter dans l'occasion un point d^ appui qui ne soit pas chancelant aux choses qui ont droit de nous être le plus chères, la patrie et tout ce qu'elle représente pour nous de moralité et d'idéal condensés dans ses lois les plus humaines et dans ses institutions les plus justes.
Ne vous étonnez donc pas et permettez que je m'écarte quelquefois en apparence de l'objet immédiat de ce cours, la pédagogie proprement dite, pour m'arrêter sur cette éducation essentielle de l'homme par l'homme, si peu réglée et si imparfaitement conçue aujourd'hui. Soyons bien convaincus que le meilleur moyen d'améliorer les choses autour de nous, le seul peut-être qui ait une valeur absolue, c'est de nous améliorer nous-mêmes et que c'est d'ailleurs par là et par là seulement que nous pouvons nous rendre dignes de faire
intervenir activement notre volonté dans la marche des choses publiques qui intéressent notre patrie : tout ce qui la touche est sacré et il ne faut toucher aux choses sacrées qu'avec des mains qu'on a rendues pures et d'un cœur qu'on s'est efforcé d'élever.
Février 1888.
Conférence à l'Ecole Normale de Grenoble
Messieurs,
L'an dernier, plusieurs des professeurs de notre Université sont venus ici vous apporter le meilleur des résultats de leurs études et de leurs réflexions. Si nous avons voulu que les doyens fussent les premiers d'entre nous à faire des conférences à l'École Normale, c'est que nous avions à cœur de marquer la haute importance que nous attachons à une entreprise nouvelle qui doit rendre plus fréquentes et plus intimes les relations entre vous et rUni ver site de Grenoble. Mais il me sera bien permis de dire que le point de départ de ces relations a été dans ce cours de Science de l'éducation que nous avons inauguré il y a trois ans, que les élèves de troisième année de l'École Normale ont sufvi depuis lors avec assiduité et zèle et qui reste entre vous et nous le lien permanent et solide.
Ce cours aurait à peine osé naître, certes il ne se serait pas développé avec toute l'utilité qu'il a eue, si nous n'avions rencontré ici dès le premier jour un homme, un directeur acquis à toutes les nouveautés dont il pouvait espérer quelque profit pour son École, d'esprit alerte, éveilleur d'esprits, soucieux de tout ce qui pouvait porter la flamme dans les intelligences, inventeur de combinaisons pédagogiques et qui nous faisait Thonneur de nous considérer comme une ressource dont il pouvait tirer un bon parti. Les excellentes traditions qui nous viennent de lui ne péricliteront pas entre les mains de son distingué successeur. Un déplacement qu'il avait des raisons personnelles de souhaiter a récompensé M. Magendie de ses efforts multiples, originaux et qui semblent tous avoir été heureux. En vériléj je n'aurais pu commencer mon entretien avec vous sans reporter vers lui notre pensée.
« La méthode socratique », tel est le point que je lui avais annoncé dès Tan dernier comme l'objet de ma conférence d'aujourd'hui : expression souvent employée, chose peu définie peut-être et mal connue, et dès lors, on ne sait trop si elle est pratiquée. On a tout au moins l'habitude d'entendre sous ce nom
un procédé interrogatif et comme on n'a pas tout à fait oublié un curieux et frappant dialogue de Platon, oii Socrate fait découvrir par un esclave sans éducation la proportion du carré construit sur l'hypoténuse d'un triangle avec les carrés construits sur les côtés de l'angle droit, on en a retenu que la méthode de Socrate consiste à faire sortir des esprits la vérité qu'ils renferment d'avance. Ainsi d'une part une sollicitation du maître, d'autre part cette confiance que le vrai est inclus dans les esprits à qui on s'adresse, voilà à peu près le bilan des idées qu'on enveloppe sommairement sous la dénomination de méthode socratique.
C'est beaucoup sans doute et la règle directrice dont on s'empare ainsi est déjà précieuse, si c'est une grande erreur dans la pédagogie courante que de pérorer tout seul, de s'imaginer qu'on verse le savoir dans les esprits comme de la matière dans un vase et si c'est une erreur plus grande et plus funeste de l'éducateur quand il manque de confiance dans les esprits qu'il enseigne. Mais ce serait peu, si on pensait faire résider tout l'art de l'éducation dans ces deux secrets. Il faut provoquer rélève à parler, il faut espérer que de
230 POUR LA PÉDÂGOGIB.
lui-même il marchera dans le droit chemin :
qui ne sent que ce sont là des aphorismes pédagogiques très rudimentaires, sujets à des réserves et qui, pour avoir d'utiles effets, demandent le secours de préceptes tout autrement fins et avisés ? Aussi se pourrait-il faire que nous n'eussions là que le dessin décharné de la méthode socratique et qu'elle fût beaucoup plus complète, beaucoup plus vivante et excitante, qu'elle allât plus avant et qu'elle fût plus haute.
Où nous en informer plus sûrement qu'auprès des témoignages qui nous sont venus sur la personne de Socrate lui-même ? La méthode même de Socrate ne serait-elle pas la vraie méthode socratique ? Dans le passage du Ménon que je rappelais tout à l'heure, ne serions-nous pas plus expressément en face de la méthode de Platon que de celle de Socrate? Nous savons que Socrate, après avoir étudié de la géométrie et des sciences, au sens strict du mot, ce qu'on en pouvait apprendre de son temps, en faisait peu de cas pour l'homme, comme plus tard Pascal ou encore Rousseau. C'est Platon qui fut tout épris de mathématiques et qui y vit le type de science sur lequel il fallait d'abord se for-
mer l'esprit ; c'est lui qui, sans être infidèle à la pensée de son maître, mais en lui donnant un développement métaphysique qu'eussent récusé sans doute l'ironie souriante et le sens pratique de Socrate, a professé que nous tenions du monde des Idées une connaissance intime de la vérité dont nous n'avions qu'à nous ressouvenir dans ce bas monde où nous sommes : tâche ardue d'ailleurs et qui ne va pas sans des tâtonnements et comme des flottements gracieux. Il serait téméraire de rejeter les renseignements qu'un aussi grand homme que Platon nous a laissés sur le maître qu'il avait aimé, surtout ceux qu'on peut tirer des dialogues dont l'objet est justement de nous faire connaître le maître plutôt que de nous inculquer la doctrine platonicienne ; mais dès longtemps on a estimé que les Mémoires, ou, comme on a l'habitude de dire, les Mémorables de Xénophon, nous mettent plus près de la personne de Socrate que les admirables inventions de Platon. Il serait hors de propos de discuter ici la valeur rigoureusement documentaire de chacune des parties des Mémorables; il se trouve aujourd'hui, par une bonne fortune, que nous avons moins besoin de savoir si tel récit de Xénophon est exact
dans tous ses détails que de nous représenter d'ensemble la figure de Socrate : or les Mémorables, comparables en cela à tel autre livre plus connu, portent ce caractère saisissant d'authenticité que la personne du maître y dépasse visiblement l'intelligence de celui même qui nous en fait un rapport.
C'était un homme singulier que celui que nous prétendons prendre aujourd'hui pour modèle. Si, par un miracle qui nous serait infiniment agréable, il nous était donné de passer une journée dans l'Athènes du v® siècle, l'homme que nous y chercherions tout de suite serait Socrate; et comme il ne sortait pour ainsi dire jamais de la ville, nous aurions les plus grandes chances de l'y rencontrer.
Il n'était pas beau ; nous le reconnaîtrions bien vite, d'après les nombreuses effigies que nous avons vues de lui, à son crâne chauve et rond, à ses petits yeux pénétrants, à son nez court et épaté, au pli spirituel de ses lèvres charnues. II serait nu-pieds, car c'était sa coutume, et son manteau de pauvre laisserait voir son corps robuste. Il aurait peutêtre à la main un bâton et il serait entouré de jeunes gens avec qui il causerait.
Car ce fut un infatigable causeur et dans
cette ville où on parlait beaucoup, sans jamais faire de discours il devint, par sa manie et son art de causer, un des hommes les plus connus de tout le monde. Il pouvait avoir quarantecinq ans lorsque Aristophane le joua sur le théâtre comme le type de toute une classe d'hommes et en quelque sorte comme un personnage public; et sans doute la teneur de la vie de Socrate fut d'une merveilleuse unité, puisque vingt-cinq ans plus tard, à soixantedix ans, il succombait aux mêmes accusations que le poète comique avait portées contre lui. Il n'avait pas varié, l'inintelligence de ses compatriotes n'avait pas varié non plus, et comme il arrive souvent, un homme d'esprit avait servi de porte-paroles aux imbéciles et aux malveillants. La forme de la médiocrité du jugement est remarquablement stable : Aristophane avait plu au peuple en représentant Socrate dans « les nuées » ; après deux mille quatre cents ans, chez le peuple qui reproduit le mieux la finesse des Athéniens, ne souriton pas des philosophes, comme de gens qui sont « dans les nuages »?
Il est vrai que la causerie de Socrate avait de quoi irriter plus d'un ; son ironie n'était pas seulement cette simple interrogation qu'on y
veut voir souvent, en l'interprétant strictement par Fétymologie du mot ; elle était aussi Fironie telle que nous Tentendons, cuisante et laissant la piqûre dans la plaie. Si elle avait de Tabeille le vol et le léger bourdonnement, elle en avait le dard. Il faut voir dans les dialogues de Platon comme il confond les plus subtils, comme il les fait quinauds, comme il embarrasse dans son Apologie son accusateur Mélytus et le laisse tout ridicule aux yeux de l'assemblée. 11 blessa les méchants, il y en a toujours ; il indisposa les sots, il y en avait à Athènes; il rabattit les présomptueux avec une certaine idée de la science qu'il portait en lui. Ainsi il procédait toujours et en tous lieux à ce qu'on a appelé depuis « la purgation des erreurs », il n'eut pas une minute de relâche jusqu'à sa mort et si on lui avait donné la vie, il n'espérait pas, disait-il, de pouvoir se reposer. Il cherchait des exemples de la vraie science non point chez ceux qui « font les entendus » (ainsi parle Pascal), mais chez les charrons, les foulons, les armuriers, les tisserands, les cordonniers, les chaudronniers ; c^est là qu'il montrait des parangons de science simples, d'aucuns disaient grossiers, mais qu'il jugeait assez bons si par leur simplicité
même ils étaient certains; il en discourait avec une grâce attique, c'est-à-dire franche et délicate. Le dehors seul de son discours paraissait commun aux yeux qui manquaient de finesse; il en était de son discours comme de sa personne et de sa personne comme de ces boîtes de bois oii on sculptait des figures de silènes et qui recelaient les onguents les plus précieux. Souple et invincible d'esprit, nous dirions: « indémontable », c'est par là qu'il surmontait les sophistes et c'est ce côté de son génie qu'a saisi Aristophane pour faire de lui le type du sophiste. Ce fut chez lui un don divin et que nous ne saurions lui emprunter, de conserver une supériorité infaillible dans la conversation et dans des discussions qui étaient des batailles. Il l'emportait toujours, non par l'efficace d'une théorie toute prête, mais par l'avantage qu'il avait de valoir mieux que les autres et par la divination merveilleuse de l'esprit de son interlocuteur. Il était un causeur victorieux, parce qu'avec tout son esprit il avait une âme et parce qu'il était un connaisseur d'âmes.
Il les connaissait parce qu'il les aimait. Il fut un ami passionné des âmes. Quelques-uns des chapitres les plus caractéristiques des
Mémorables sont ceux qui sont consacrés à « lâchasse de l'ami ». — « Si notre choix est conGrmé par le consentement des dieux, dit Critobule, peux-tu me dire, Socrate, comment il faut se mettre à la chasse de notre ami ? — Par Jupiter, ce ne sera ni à la piste comme le lièvre, ni à la pipée comme les oiseaux, ni de force comme des ennemis; car de prendre un ami contre son gré, c'est une rude affaire : il est difficile de le retenir, même avec des liens, comme un esclave; de pareils traitements nous feraient des ennemis plutôt que des amis. — Comment .donc nous faire des amis? — On dit qu'il y a certaines paroles magiques qui, lorsqu'on les sait et qu'on les prononce, nous font des amis de qui nous voulons; qu'il y a des philtres dont la connaissance sert à se faire aimer de qui l'on veut. — Oîj irons-nous apprendre ces recettes?
— Les paroles enchanteresses que les Sirènes adressaient à Ulysse, Homère te les a dites, elles commencent à peu près ainsi :
Approche, illustre Ulysse, honneur des Achéens !
— Mais, Socrate, n'est-ce donc pas là le chant magique à l'aide duquel les Sirènes retenaient les autres hommes et les empêchaient de se
dérober à leurs séductions? — Non, ce chant ne s'adressait qu'aux seuls amis de la vertu. — ...Tu veux dire sans doute, Socrate, que, si nous voulons acquérir un bon ami, nous devons être également honnêtes en paroles et en actions? — Croyais-tu donc, dit Socrate, qu'un méchant homme pût se procurer des amis vertueux?... » Et après s'être étonné qu'on mette plus de soin à acquérir des maisons, des champs, des esclaves, des troupeaux, des meutes, qu'à acquérir un ami qui est la plus précieuse de toutes les richesses, après avoir raillé les hommes qui, lorsqu'on leur demande le nombre de leurs amis, mettent sur la liste des noms qu'ils effacent ensuite, tant ils sont mal renseignés sur cet article, tandis qu'ils savent sur le bout du doigt l'inventaire de leurs meubles et de leurs biens, il ajoute : « Essaye de devenir bon, Critobule, et une fois bon, mets-toi à la poursuite des cœurs vertueux. Peut-être pourrai-je bien t' aider quelque peu dans cette poursuite, étant un homme qui s'entend à aimer. Il est étonnant, quand j'envie l'amitié de quelqu'un, comme je m'emploie à lui inspirer la même affection que je ressens pour lui... Le soin que je mets à plaire à qui me plait m'a donné, je crois,
â38 POUR LA PEDAGOGIE.
une certaine expérience de la chasse aux hommes * ! »
Paroles vraiment délicieuses et qui éclairent toute une vie I II a fait la chasse aux hommes, la chasse aux âmes et il les a gagnées. Les amis tiennent une place plus visible dans sa vie et dans ses affections que les êtres à qui il est uni par les liens familiaux. Aussi bien ^intérieur de la maison de T Athénien, du Grec est toujours un peu dans Tombre, tandis qu'il se meut dans la pleine lumière du dehors.
Quand Socrate est à l'heure de boire la ciguë, on emmène sa femme et ses enfants et il emploie ses derniers moments à causer avec ses amis. L'amitié est le seul ressort ordinaire des peines qu'il se donne ; contrairement à l'usage de tous les autres maîtres de ce temps, il n'accepte aucun salaire de ses disciples, qui ne sont tels que parce qu'ils sont ses amis ; son désintéressement de ce côté est sans réserve. S'il consent à offrir à l'Aréopage la caution de ses amis, on sent que c'est parce qu'il ne fait aucun cas de l'argent et au contraire beaucoup d'estime des sentiments et des services de ses amis.
* Liv. II, ch. VI, trad. Talbot.
Mais comme nous avons vu qu'il ne conçoit pas Tamilié sans la vertu, il n'y a pas, en effet, une vertu qui lui soit étrangère, et d'abord les vertus mêmes qui ont leur lieu dans la famille. Sa patience envers sa femme fait l'admiration de son temps et sert de texte aux historiens anecdotiers. 11 n'y a rien de plus émouvant que les paroles par lesquelles il clôt son Apologie, ce vœu suprême qu'il fait après avoir été condamné à mort : que les enfants qu'il laisse, un jour soient vertueux ! Il est un citoyen excellent, un soldat irréprochable et intrépide qui remporte le prix du courage ; il sauve la vie à ses compagnons, sa contenance tient en respect les ennemis victorieux qui le suivent. Au péril de sa vie, il résiste tantôt au peuple, tantôt aux tyrans qui prétendent obtenir de lui des actions injustes. Patriote tout pénétré de l'amour de son pays, il est en perpétuel souci d'Athènes, de la décadence d'Athènes et tout en se gardant, c'est lui qui le déclare, de ce que nous appelons d'un mot : <l faire de la politique », il travaille infatigablement à réformer sa cité sur un certain idéal de vertu, de sagesse, d'activité honnête et réfléchie, de hiérarchie et d'ordre raisonnable qui dut le rendre odieux à tous les
partis. Le gouvernement aristocratique ou oligarchique va presque jusqu'au point de le faire tomber sous une perfide atteinte, il meurt sous Tattaque de la réaction démocratique.
Ainsi se découvre un homme de cœur, ainsi transparaît une probité ardente sous une figure sarcastique ou souriante qui, d'ailleurs, ne prit que parla mort sa physionomie définitive. Là, c'est l'acceptation nette, haute, héroïque, toute droite de cette idée : que notre sacrifice à ce que nous croyons est plus utile que toute ruse, tout retour ultérieur que nous voudrions nous ménager, toute revanche entrevue et cherchée au prix d'une capitulation du moment. C'est un pressentiment, une divination des vérités plus hautes que tout ce que voit la prudence du monde, un mouvement de la conscience d'une portée qu'on ne peut pas exagérer, une invention considérable de la moralité et qui, comme l'a indiqué Lamartine avec l'intuition du poète qui passe la critique, achemine à la charité de mourir pour les autres.
Et c'est encore la probité qui fait le passage à l'œuvre intellectuelle de Socrate. C'est probité intellectuelle de douter là oii on ne sait pas, c'est-à-dire pour l'homme en une multi-
tude de choses, et c'est la même probité d'affirmer là où on sait.
Mais comment se fera le départ des choses où il nous faut douter et de celles où il nous est permis de savoir? Par un principe dont Aristote nous a laissé la formule suivante :
« Socrate pensait qu'il n'est pas possible que rien soit en vain* », c'est-à-dire que^ selon Socrate, tout avait son but, sa destination.
Voici une illustration de cette idée dans un passage des Mémorables : « Ne te semble-t-il pas, dit Socrate, que celui qui, dès l'origine, a fait les hommes, leur a donné dans une vue d'utilité chacun des organes au moyen desquels ils éprouvent des sensations, des yeux pour voir ce qui est visible, des oreilles pour entendre ce qui peut être entendu ? Les odeurs, si nous n'avions pas de narines, à quoi nous serviraient-elles? Y aurait-il une sensation de ce qui est doux, de ce qui est amer, de tout ce qui est agréable à la bouche, si la langue n'avait été créée pour le discerner? En outre, ne trouves-tu pas qu'on doive regarder comme un acte de prévoyance que la vue étant un organe faible, elle soit munie de paupières,
* Arist., Magn, Mor., I, i.
qui s'ouvrent au besoin et se ferment durant le sommeil; que pour la protéger contre les vents, elle soit munie d'un crible de cils ; que les sourcils forment une gouttière au-dessus des yeux, de sorte que la sueur qui découle de la tête ne puisse leur faire mal ; que l'oreille reçoive tous les sons sans se remplir jamais ; que, chez tous les animaux, les dents de devant soient propres à couper et les molaires à broyer les aliments qu'elles en reçoivent ; que la bouche, par où les animaux introduisent la nourriture qu'ils désirent, soit placée près des yeux et des narines?...* » Par ces considérations et beaucoup d'autres analogues, Socrate s'élevait à l'idée d'une Providence qui a tout agencé pour le bien et qui veille avec une exactitude suprême au fonctionnement du moindre détail. Tout est utile, tout sert. Mais il ne s'ensuit pas que l'homme puisse tout savoir, bien au contraire; car, placé à ce point de vue de l'utilité, Socrate estime qu'il y a une infinité de choses qu'il n'est pas utile à l'homme de pénétrer et que, par conséquent, les dieux ne lui ont pas donné les moyens de connaître. C'est pour cela qu'il raille les spé-
* Xénophon, Mém., I, iv. .
culations des savants de son temps sur la nature du soleil et autres objets qu'il juge inaccessibles à nos investigations et qu'il pouvait dire avec une bonhomie qui n'avait rien d'affecté, encore qu'elle fût un peu narquoise, qu'il ne savait rien.
Mais dès là que tout est utile et que la Providence a tout disposé pour le bien de ses créatures, il faut que l'homme puisse savoir ce qui lui est utile, sinon il serait entre tous les animaux le plus inepte, le plus imbécile et au-dessous d'eux. Encore, la Providence nous a-t-elle assujettis à une condition singulière et qui nous distingue des autres créatures : c'est que nous ne pouvons savoir ce qui nous est utile qu'en nous en donnant la peine.
Et de cette idée sortent deux conséquences dont l'une devait paraître toute naturelle aux concitoyens de Socrate et l'autre étrange et qui nous paraîtront telles à nous-mêmes ; seulement ce qui dut sembler étrange aux Athéniens, c'est ce qui nous paraîtra naturel et ce qui leur parut naturel va nous sembler étrange.
Si les dieux prennent de nous un soin constant, ils nous doivent des avertissements dans tous les cas où nous ne pouvons prévoir l'événement : aussi nous en donnent-ils ; c'est à
nous de prendre la peine de les saisir et d^en pénétrer le sens. Et Socrate recommande instamment de s'adonner à la science de la divination.
Et si les dieux veulent que nous prenions de la peine, c'est donc que le travail est conforme à leur volonté et à Tordre qu'ils ont mis dans le monde. C'est assez que le travail soit utile pour que Socrate le prise et le conseille; et l'homme qui étudie l'antiquité, qui y constate contre le travail, au moins depuis le temps de l'invasion dorienne, un préjugé universel dont les plus grands philosophes ne sont pas exempts, entend avec surprise de la bouche de Socrate des paroles comme celles-ci : « Lesquels crois-tu les plus estimables, des gens libres qui sont chez toi ou des esclaves qui sont chez Céramon ? — Mais je pense que ce sont les gens libres qui sont chez moi. — N'estil donc pas honteux que Céramon vive dans l'abondance avec des hommes de rien, tandis que toi, qui as des personnes beaucoup plus estimables, tu es dans le dénûment? — Non, par Jupiter; car il nourrit des artisans et moi des personnes qui ont reçu une éducation libérale. — Les artisans ne sont-ils donc pas ceux qui ont appris à faire quelque chose d'utile ?
— Assurément. — La farine n'est-elle pas chose utile? — Tout à fait. — Et le pain? — Tout autant. — Eh! bien, et les vêtements d'hommes et de femmes, les tuniques, les chlamydes, les exomides? — Tout cela est fort utile. — Et les personnes qui sont chez toi ne savent rien faire de tout cela? — Au contraire, elles savent tout faire, je crois. — Eh! bien, ne vois-tu donc pas qu'en exerçant une de ces industries, en faisant de la farine, Nausicydès ne se nourrit pas seulement, lui et ses esclaves, mais un grand nombre de porcs et de bœufs, et qu'il met assez de côté pour s'acquitter souvent des prestations publiques? En faisant du pain, Cyrenus nourrit toute sa maison et vit largement; Deméas de Colytte, en faisant des chlanides, la plupart des Mégariens des exomides, trouvent de quoi se nourrir. — Oui, par Jupiter ; mais tous ces gens-là achètent des esclaves barbares qu'ils forcent de travailler à leur guise, tandis que moi j'ai affaire à des personnes libres, à des parentes. — Comment ! parce qu'elles sont libres et tes parentes, penses-tu qu'elles ne doivent rien faire que manger et dormir ?
Vois-tu que les autres personnes libres, qui vivent dans une telle oisiveté, aient une meil-
246 roui hk PBDAG06IE.
leure existence? trouves-tu qu'elles soient plus heureuses que celles qui s'occupent des choses utiles qu'elles savent? Te semble-t-il que la paresse et l'oisiveté aident les hommes à apprendre ce qu'ils doivent savoir, à se rappeler ce qu'ils ont appris, à donner à leur corps la santé et la vigueur, à acquérir conserver tout ce qui est nécessaire à la vie, tandis que le travail et l'exercice ne servent de rien ? Ont-elles appris ce que tu dis qu'elles savent comme des choses inutiles à la vie et dont elles n'auraient que faire, ou au contraire, pour s'en occuper un jour et en tirer parti ? Quels sont donc les hommes les plus sages, de ceux qui restent dans l'oisiveté ou qui s'occupent de choses utiles? les plus justes, de ceux qui travaillent ou qui, sans rien faire, délibèrent sur les moyens de subsister? Mais, en ce moment, j'en suis sûr, tu ne peux aimer tes parentes et elles ne peuvent t'aimer : toi, parce que tu les regardes comme une gêne pour toi ; elles, parce qu'elles voient bien qu'elles te gênent. De tout cela, il est à craindre qu'il ne résulte une haine d'autant plus vive et que la reconnaissance du passé ne soit amoindrie. Mais si tu leur imposes une tâche, tu les aimeras en voyant qu'elles te
LA MÉTHODK SOGRATIQUË. 247
sont utiles et elles te chériront à leur tour, en s'apercevant qu'elles te contentent ; le souvenir du passé vous sera plus agréable, votre reconnaissance s'en augmentera et vous deviendrez ainsi meilleurs amis et meilleurs parents*. » Toute la fin du chapitre est charmante: Xénophon nous montre raifoclion, la gaîté, le contentement, la confiance succédant, dans la maison d'Âristarque, à la gène et à la mésintelligence par la vertu du travail.
Voilà donc un philosophe ancien affranchi de tout préjugé contre le travail, même manuel, que l'opinion publique considère alors comme une œuvre essentiellement servile.
Nous ne saurions déchoir en suivant la loi que les dieux ont faite à toutes les créatures de se porter vers ce qui leur est utile, nous nous conformons plutôt à l'intention de la Providence qui a voulu que dans le monde tout eût sa destination, son utilité et rendît service; mais alors que les animaux savent d'instinct ce qui leur convient, il faut que l'homme se donne la peine de penser et travaille de son esprit pour se mettre en possession de ce qui peut lui être avantageux. De là ce bel apho-
* Xénophon, Mémor., II, vu.
248 POUR LA PÉDAGOGIK.
risme socratique qui nous a été conservé par Aristote dans sa Morale à Eudème : « Rien ne prévaut contre la prudence *. » A cette condition 'd'en prendre la peine, de faire rendre à son esprit le travail dont il est capable, puisque la Providence a tout ordonné pour le bien, nous devons trouver dans notre pensée le secret de tout ce qui nous est bon et les moyens de parvenir à la connaissance ou science de tout ce qui contribue à notre bien. Les sophistes, ordinairement nomades et frappés de la diversité humaine, en disant que l'homipe est la mesure de toutes choses, ont paru signifier variabilité et incertitude ; Socrate, enfermé dans son pays, appliqué à se connaître selon le précepte delphique et parfois replié sur lui-même comme en extase, il trouve dans rhomme la mesure de la science.
Quand il interroge les autres hommes, nous le voyons toujours à la recherche de quelque connaissance. S'il aime à fréquenter les artisans, c'est qu'ils ont quelque chose à lui apprendre, des exemples de science à lui fournir, il leur demande ce qu'ils savent. Remarquons-
* Arist., op. cit., VII, xiii.
le en passant, Socrale a Thabitude de demander aux gens bien plutôt ce qu'ils savent que ce qu'ils pensent : dans le premier cas il est docile, tandis que dans le second cas il a pour Tordinaire l'intention de substituer son propre sentiment à quelque erreur. C'est que, sans doute, il se sent aussi riche ou plus riche que personne en fait de pensée, il a, de ce côté-Ià et sans présomption, une maîtrise dont il se sert pour dégager des esprits la vérité et c'est un des aspects bien connus de sa maïeutique.
Et aussi — c'en est un autre aspect moins remarqué — il interroge les autres hommes pour savoir quelle âme il a en face de lui, pour en dégager la vraie forme et, puisque la Providence n'a rien mis au monde qui soit sans usage, lui indiquer sa vocation, sa voie, la direction, l'emploi où elle sera utile à ellemême et aux autres. C'est ainsi que nous le voyons dans les Mémorables faire d'Arist arque un chef d'atelier et un entrepreneur de tissage, du journalier Eleuthère un intendant, d'Archedème un homme d'affaires, de Charmide un politique, de Diodore un bienfaiteur déh'cat, les engageant tous à l'action, ce qui ne l'empêche pas de retenir à l'occasion les présomp^ tueux dans leurs entreprises.
2S0 POUB LA PfiDAaOOIB.
Or, si nous pouvons savoir tout ce qui nous est utile, même accidentellement par la divination, nul doute que nous ne puissions savoir aussi ce qu'il nous est le plus utile de savoir toujours, c'est-à-dire ce qui est bon et beau (pour Socrate c'est tout un), ce qui est juste, pieux, sage, courageux, en un mot tout ce qui est vertueux. Tout cela les dieux ne nous le donnent pas à connaître par divination, comme les événements contingents qui dépendent des circonstances, parce que ce sont là choses dont nous avons toujours affaire :
ils en font l'objet d'une révélation permanente en nous comme le besoin que nous en avons et ils nous le font savoir très certainement, si nous travaillons à le démêler. Et cette science, ce savoir, puisque cela est utile, on peut le communiquer aux autres, l'expliquer. Socrate travaille à établir des définitions morales, indique ce qu'il croit être la science morale. Et puisqu'il n'est pas moins utile de savoir ce qui est bon pour la cité que ce qui l'est pour l'individu, on doit pouvoir le savoir aussi et par les mêmes procédés. Dans les Mémorables^ les recherches et les définitions relatives à la politique suivent immédiatement celles qui concernent la morale et sont rap-
portées dans le même chapitre*. Mon illustre et vénéré maître, M. Boutroux, reprenant une indication de.Grote, nous a présenté Socrate comme le fondateur de la science morale : on pourrait peut-être le donner aussi bien. pour le fondateur de la science politique, si on était convaincu que celle-ci est une science comme on croit que la première existe. Et cette science politique, on doit, selon Socrate, pouvoir l'expliquer et la communiquer comme l'autre.
Avouons-le, Messieurs, rien ne va plus malaisément que cette exigence de Socrate, qui veut qu'on puisse rendre raison de tout ce qu'on fait en matière politique. Il est douteux aux yeux du philosophe moderne que l'activité d'une nation puisse être jamais pleinement rationnelle et que la vie politique puisse se régler sur un raisonnement clair. Heureusement, et c'est ici que Socrate homme est en quelque manière supérieur à Socrate philosophe, la science telle qu'il la conçoit est pour lui moins dans la théorie ou l'idée que dans r.acte : il n'y a pour lui savoir, science véritable que dans le mode d'action. Ainsi on a
* Xénophon, Mémor., I, vi.
252 POUR LA PÉDÀGOGUK.
la science de la piété quand on est pieux, de la justice quand on est juste, de la sagesse quand on est sage, du courage quand on est capable de se montrer courageusement dans l'occasion. Est-ce la science qui produit Tacte? Ce fut un adage dans Técole socratique que personne n'agit mal volontairement; la conduite mauvaise y fut donc rapportée à une ignorance. Mais à cette époque, le libre arbitre de rhomme n'est pas encore strictement distingué de l'intelligence. Quand Socrate met la science à la racine de l'action, il fait une démarche philosophique digne d'être méditée ; mais sa pensée regarde la volonté plutôt que l'entendement. A tout prendre, ce n'est pas tant ici le savoir qui entraîne l'action que l'action qui constate le savoir.
Par exemple, c'est en mourant comme il fait que Socrate montre qu'il a su toute sa vie ce que c'était que la justice, la loi, la vertu. C'est cet acte, accompli par lui simplement, qui prouve qu'il était savant en ces sortes de choses ; c'est cet acte qui fonde en droit ses théories, qui fait qu'elles sont bonnes, loin qu'elles puissent avoir de la valeur indépendamment de son acte et dans l'hypothèse où il aurait choisi de vivre injuste et lâche. Si un
tliéoricien du courage fuit dans le danger, c'est donc qu'il ne sait pas ce que c'est que le courage ; si un théoricien du juste manque au juste, c'est donc qu'il ne sait pas ce qui est juste. Le cordonnier est celui qui fait un soulier, parce qu'il sait comment il faut le faire, outre qu'il peut éduquer un apprenti. De même l'artiste en bien prouve la valeur du philosophe, outre qu'il est capable de former à sa suite des disciples hommes de bien. L'homme même, ici Socrate, s'ajoute à la valeur de la spéculation, il lui est supérieur, puisqu'il la démontre ; le sujet apparaît comme un principe excellent et nous dirions : comme la clef de voûte de la théorie qu'il soutient.
Or, si la justice est la forme intérieure des avertissements que nous donnent perpétuellement les dieux sur ce qui nous est constamment utile, nous voyons paraître par là en Socrate l'homme religieux, celui qui fut au cœur de la personnalité de Socrate, qui fut en lui ce que Rabelais appelle : « la moelle de l'os )). Si on appelle morale indépendante une morale qui se passerait de l'idée religieuse ou de tout mysticisme, rien ne ressemblerait moins à Socrate que l'adepte ou l'apôtre d'une telle morale ; en quoi, disons-le, Socrate est
154 POUR LA PKDAGOGIB.
très sage, car une telle morale n'existe pas. Je veux dire qu'il n'y a pas de science morale qui soit indépendante de quelque idée mystique plus ou moins clairement aperçue de ceux qu'elle hante, que la morale, pour être scientifique, rationnelle, doit être rattachée à l'ordre métaphysique el idéal des choses invisibles et qu'aux raisonnements sur la morale doit s'ajouter cette invincible confiance intérieure d'où procèdent les actes, qui n'attend pas sa confirmation du succès empirique des faits, qui s'élance par delà le démenti brutal que lui assènent les événements adverses et qui si visiblement brûlait en Socrate qu'elle l'illumine du dedans comme une lampe.
11 fut essentiellement un homme religieux, un mystique. Rien de plus mystique, j'entends: qui atteste une confiance plus spontanée dans un ordre ou dans un Bien caché, que ce principe qui selon Aristote était sa croyance : qu'il ne se peut pas que quoi que ce soit soit en vain. Car rien n'est plus aventureux aux yeux du sceptique ou même du froid observateur des faits que cette induction de Socrate, la plus générale de toutes celles qu'il essayait^ puisqu'aussi bien l'induction était un de ses procédés habituels, une des formes de sa mé-
thode qu'on a retenues. Ne semble-l-il pas au contraire qu'il y ait dans ce grand univers une inBnité de choses et de séries d'événements qui ne servent à rien, qui ne se connaissent pas elles-mêmes et qui n'ont ni raison ni but : des doctrines philosophiques tout entières et dès l'antiquité, dès avant Socrate, se sont fondées sur cette idée que tout dans le monde était, à y bien regarder, absurdité, vanité, illusion. Socrate ne l'entend pas ainsi : il veut, en dépit des apparences, que tout serve, que tout ait sa destination, son utilité et comme sa solidité dans cet appareil immense où il n'entrevoyait que l'agencement de quelques pièces. De cette croyance fondamentale qui n'admettait aucune restriction lui venait sa foi imperturbable dans la vérité, sa confiance naïve dans la valeur de toutes les âmes, l'amour dont il se portait au-devant d'elles, son intrépidité morale et intellectuelle dont l'ironie était une manifestation tantôt redoutable el tantôt délicieuse. En ce point nous touchons le nœud vital d'où se propage toute sa complexion d'esprit; de là nous pouvons nous représenter comment il se sentait baigné au dehors d'un grandiose mystère condescendant, capable de se déchirer à propos, par
exemple lorsque l'oracle de Delphes laissa venir jusqu'à lui celte assertion qui Témut si longuement : qu'il était le plus sage des hommes ; nous concevons comment, doué d'un organisme sain, sous ce front inaccessible à tout vertige vulgaire, voici que s'ouvraient des extases ; nous imaginons comment il pouvait sans surprise entendre en lui, au milieu du train quotidien de sa vie, les avertissements familiers d'un ami divin. Nous avons toute transparente devant nous sa personne dont sa doctrine ne fut que comme un rayonnement et une émanation, sa personne par laquelle il donna toute sa force à sa doctrine, exerça un ascendant si incontesté sur tous, même sur ses adversaires et agit à jamais sur l'histoire humaine.
Vous pensez peut-être. Messieurs, que nous nous sommes laissé emporter bien loin à l'occasion de cette méthode socratique avec laquelle on a l'habitude d'en finir dans les livres en deux mots ou en deux lignes. Pourtant ne vous paraît-il pas que nous en sommes dès à présent mieux instruits que ceux qu répètent les formules brèves et pour ainsi dire mnémoniques où on prétend l'enfermer et ne pourrions-nous pas, du modèle que nous avons
VU vivre devant nous, retenir quelques enseignements qui formeraient la vraie méthode socratique et éclaireraient notre tâche d'éducateurs d'une lumière inattendue et incorrup* tible ?
Je ne tire point de leçon de sa mort: il faudrait être digne de prescrire l'héroïsme. C'est beaucoup si elle inspire la force d'être des martyrs, c'est quelque chose si elle ôte le goût d'en faire.
Le premier conseil que nous recevons de Socrate, c'est d'aimer le travail pour tous les biens dont il nous enrichit et qui sont d'abord la santé, la bonne humeur, Faisance, la concorde. Est-ce à dire que Socrate nous enjoigne d'aimer le travail avec désintéressement? Il faut nous entendre sur ce mot. Si on signifie par là qu'il ne faut pas aimer le travail pour l'utilité qu'il nous procure, on est loin de Socrate, car, pour lui, tout doit être utile et le travail surtout. La santé, la bonne humeur, l'aisance, la concorde, tout cela est-il inutile? Mais si on veut à toute force que notre travail nous rapporte toujours de l'argent, on voit que ce n'est pas où tendait essentiellement Socrate, puisque pour sa part, il n'en prenait point. Tranchons le mot: Socrate veut que
nous travaillions parce que cela est vertueux et que, selon lui, la vertu est ce qu'il y a : d'utile par excellence. Nous le voyons pauvre,
sans souci de fortune, repoussant de lui toute rémunération. Appliquons convenablement cet exemple à notre métier : nous apprendrons à aimer avant toute chose dans notre métier notre métier même, nous saurons nous souvenir de nous avancer en public sans brandir toujours devant nous un cahier de revendications, ce qui pourra être d'un effet rare en de certains temps (ceci soit dit, bien entendu, sans blâmer celles qui sont justes) et nous réclamerons comme une douceur particulière de dévouer notre vie à la plus intéressante et aussi à la plus aventureuse des tâches, celle de préparer l'homme dans le jeune homme ou dans l'enfant.
Aimer le travail, c'est un précepte qui concerne tous les états et tous les hommes. Tous les hommes peuvent aussi faire leur profit de l'exemple que leur donne Socrate, d'aimer passionnément et à la fois tout ce qui nous paraît vraiment digne d'être aimé, notre famille, nos amis, notre patrie, la sagesse; mais cet exemple déjà s'adresse particulièrement à nous, s'il ne nous suffit pas comme à
d'autres d'éprouver ces sentiments pour notre compte et à part nous et si nous avons le devoir d'en faire comprendre la beauté, la justesse et d'en faire concevoir la flamme aux jeunes esprits qui nous approchent.
Et de plus en plus, c'est vers nous, éducateurs, que s'incline l'enseignement de Socrate. Si nous savons y entrer, en recevoir la sève, nous obéirons de grand cœur et chaque jour de notre vie à l'idée de faire pénétrer partout le plus de raison possible. Mais comme nous savons bien qu'en ceci il ne se peut pas que nous n'ayons des déboires et que la porte du raisonnement n'est pas toujours la plus ouverte pour aller aux cœurs, nous voudrons que la valeur de notre doctrine éclate par notre exemple, et pour ainsi dire par notre personne, dans la sûreté, la persévérance, le courage, la dignité facile et ferme de notre conduite pratique.
Surtout nous aimerons les âmes, nous serons amis des âmes, ou plutôt, dans le sens fort du mot, amateurs d'âmes. Du même coup nous serons préservés d'une lèpre qui nous menace, le pédantisme. Qu'est-ce que le pédant? C'est un être déplorable qui, infatué de son savoir, y rapporte tout comme à la norme
i60 POUR LA PÉ0A6OGUS.
unique des actions et des conditions humaines. Il y a des pédants à tous les degrés de Thitellectualité. Le bon Socrate était bien éloigné de cette étroitesse d'esprit» lui qui prisait si fort les charrons, les charpentiers, les armuriers, les écuyers, les foulons. Homère, qui chantait les héros et les dieux, ne dédaignait pas un porcher; il avait bien raison. Heureux ceux d'entre nous que les circonstances mettent en fréquent contact avec les travailleurs manuels ! Us savent une foule de choses que nos livres ne nous enseignent pas, ils ont réponse aux difficultés de chaque instant qu'apporte la vie laborieuse et tandis qu'ils admirent avec naïveté notre science qu'ils croient plus grande et plus sûre qu'elle n'est, ils nous donnent l'occasion de prendre silencieusement près d'eux des leçons de modestie, si nous ne sommes pas des sots. Dès lors nous sommes guéris de la manie de les vouloir tous à notre image et à notre ressemblance; et si c'est notre devoir et notre goût de susciter en chacun d'eux l'homme, nous comprenons du moins qu'il y ait un homme laboureur ou un homme bouvier aussi bien qu'un homme professeur et mieux qu'un homme cuistre. Puisse Socrate nous inculquer le meilleur de sa mé-
Ihode, rintelligence de cette vérité que la nature, merveilleuse artiste, ne fait pas tous les hommes identiques ! Apprenons de lui qu'en nous connaissant, c'est-à-dire en nous surveillant nous-mêmes, nous pouvons quelque chose pour acquérir le sens et comme le tact de l'utile diversité des esprits, que le grand secret de notre état qui est en même temps un principe de libéralisme fécond, c'est d'apercevoir qu'il y a beaucoup de formes d'âmes, et nous serons aussitôt persuadés que nous devons solliciter chaque âme vers sa forme propre et en respecter pour cela absolument l'essence native et profonde.
Janvier 1902.