LA PRESSE D'OPPOSITION
parmi les austères censeurs qui en sont prodigues, il en est peut-être qui, retrouvant les témoins de leur première jeunesse, seraient embarrassés de se rendre un pareil témoignage.
C'est quelque chose, après quinze ans, de n'avoir pas eu à renier un seul de ses amis, de n'avoir été renié par aucun d'eux. [Non! non! Applaudissemenfs.) Et cependant, que d'événements depuis 1871 1 Que de questions se pressaient! On pouvait alors se demander quelle serait la forme du gouvernement et si ce pays serait assez réfléchi pour comprendre les leçons du passé, assez résolu, assez patient, assez discipliné pour fonder un gouvernement durable.
Eh bien! messieurs, aujourd'hui, dans ce département qui deviendra républicain comme les autres, on peut affirmer que la- République est fondée; elle achève en ce moment son tour de France. {Vifs applaudissevients .)
La seule question qu'on puisse se poser et qui se pose naturellement ici, est celle de savoir combien de temps les quatre ou cinq départements qui résistent encore prolongeront une opposition stérile, mauvaise pour le bien public, funeste surtout à leurs intérêts : car il n'est pas possible de concevoir qu'une partie de celte France, si unie par ses mœurs comme par ses intérêts, puisse, sans inconvénient, se soustraire au mouvement qui entraîne le reste du pays, — que la branche se détache de l'arbre sans péril; — pas plus qu'on ne saurait admettre qu'il y ait pour les agriculteurs, les commerçants, les industriels de ce pays, un autre intérêt ou une logique diflerente de cet intérêt raisonné qui, du Nord, du Midi, du Centre, de l'Est, a fait autant de pays républicains. [Applaxidnsemenls répétés.)
C'est là, messieurs, une question de temps, et j'' crois que le parti républicain pfut beaucoup pour avancer l'heure de la conquête : beaucoup par son exemple, beaucoup par son union, beaucoup par sa modération.
Dans nos pays où l'on ne se donne qu'après réflexion, on rie viendra vers vous qu'après vous avoir étudiés, après vous avoir jugés, après vous avoir connus. Eh bien! laissez-moi vous le dire, je crois que les républicains qui pourraient faire estimer et aimer la République ne se montrent pas assez, ne parlent pas assez, ne se font pas assez connaître; ils ne diseut pas assez ce qu'ils sont, ce qu'ils veulent et ce qu'ils réprouvent.
Dans ce département comme partout, il y a dans notre parti une immense majorité d'hommes sages, de républicains de bon renom, dont le passé, dont les services, les intérêts engagés, prouvent assez que le gouvernement qu'ils servent est un gouveinement d'ordre, de prévoyance, de justice. Mais ici, comme ailleurs, ce ne sont pas eux qui parlent, qui s'agitent, et il arrive alors que ce public hésitant, circonspect, attentif, est amené à juger le Gouvernement républicain, non par ce qu'il est, mais par ce qu'on le fait dans les déclamations et les dénigrements d'une opposition sans mesure, qui se dit républicaine, et qui attaque les républicains avec tant de violence que les feuilles dites conservatrices, désespérant de l'égaler dans l'injure, se bornent aujourd'hui à la reproduire. — {C'est vrai! Très bien! — Applaiidissemen's.)
Et si vous rencontrez des difficultés particulières dans ce département, n'en revient-il pas une part aux défiances surexcitées, aux soupçons semés avec une passion devant laquelle il ne semble pas qu'on puisse
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trouver grâce? {Marques nombreuses d'assentiment.
Si j'insiste sur ce mal, c'est qu'il faut chercher quel sera le remède.
Messieurs, comme il est entendu que nous sommes un gouvernement très despotique, qui laisse d'ailleurs ses adversaires déverser l'injure avec ce courage particulier que donne limpunilé certaine, nous croyons, nous disons hautement que le remède à ces écarts, à ces excès, ne consiste pas à restreindre la liberté de parler, d'écrire, de se réunir. *
Nous croyons qu'il consiste, au contraire, à généraliser l'usage de ces libertés, à les faire passer dans le domaine public. (Ap/ilaudissements.)
Ce que nous avons aujourd'hui, c'est bien moins la liberté de la presse et la- liberté de réunion que l'usage des droits qu'elles confèrent pour un trop petit nombre de citoyens. Elles n'existent guère qu'à l'état d'industrie plus ou moins fructueuse aux mains d'un petit nombre de spécialistes. {Cest vrai! — Vifs applaudissements.)
Chacun d'eux s'agite, se remue, parle, écrit avec une autorité incomparable; il reprend, gourmande, censure; en un quart d'heure il résout, sur le coin d'une table, les questions les plus ardues. Ecoutez-les ; ils sont l'opinion publique! Cherchez derrière ce mince rideau de tirailleurs, vous trouverez des milliers d'électeurs qui ne connaissent même pas de nom ces prétendus mandataires.
C'est la destinée ordinaire des gouvernements d'avoir affaire à une ou même à plusieurs oppositions. L'opposition est si facile! Le Gouvernement ne fait rien qui vaille! Parlc-t-il?il impose ses volontés; c'est de la tyrannie! Se tait-il? c'est de la défaillance! Jai pensé un instant, — permettez-moi ce souvenir per-
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sonnel, — ne pouvoir répondre à l'invitation de la municipalité du Puy : c'était du dédain! Mais je m'y rends: c'est de la prétention!... (Hilarité d vifs applaudissements.)
Et tenez, messieurs, il en a été de môme pour ce banquet auquel vous m'avez convié. Je n'eusse pas accepté votre invitation, on aurait dit que c'était par crainte de voir les populations manifester leur éloignement pour la République. J'accepte, c'est bien plus gravç, et l'heure est mal choisie pour une telle fête alors que le Gouvernement viole la Constitution 1...
Car il y a peu de jours encore, dans quelques chaires de l'intransigeance où paraissent s'être réfugiées toute infaillibilité et toute lumière, on enseignait que nous foulions aux pieds la Constitution. On s'avisa, après coup, de la lire : peut-être eùt-on mieux fait de la lire avant, mais la lire après marque un effort méritoire, {Vive hilaritf'.) Alors la thèse change : nos torts étaient moins graves, mais ils étaient certains. Il paraît que nous n'attachions pas assez d'attention à la question du Tonkin.
Je n'en veux dire qu'un mot, messieurs : le Gouvernement exécute scrupuleusement un mandat qu'il a reçu du Parlement. Il s'efforce, comme il le doit, de mener à bonne fin des négociations pacifiques, et peut-être aurait-il trouvé moins de difficultés si, dans les calculs de la diplomatie, on n'avait jamais pu faire entrer le concours bien rnal avisé d'une certaine opposition. [Vifs applaudissements.)
La conclusion, messieurs, de tout ceci, c'est qu'il faut que la majorité des républicains sages se familiarise au plus vite avec l'usage des libertés que nous avons si chèrement conquises.
Ne semble-t-il pas qu'il en soit comme de certaines
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terres longtemps et sévèrement gardées? Après que l'interdiction a été levée, les bons citoyens n'en approchent encore qu'en tremblant; et qui en profite? Un petit nombre de citoyens plus hardis, et, laissezmoi le dire, beaucoup de braconniers. {Applaudissements répétés.)
Au point de vue de l'orientation politique, ces abus inévitables n'ont assurément que peu de portée. On n'est homme politique qu'à la condition de ne s'en point émouvoir, de ne point se laisser distraire par les clameurs et de savoir, au delà de cette fumée, discerner sa route. [Applaudissements .)
Mais, au point de vue de la propagande qu'il faut faire dans un département comme celui-ci, ils peuvent être un véritable danger; c'est pourquoi il vous faut montrer plus de résolution, plus d'initiative, plus d'esprit d'entreprise que partout ailleurs. {Applaudissements.) Il faut qu'on se réunisse, qu'on s'entretienne, qu'on se connaisse. Il faut avoir le courage d'aller audevant des polémiques et des discussions. {Très bieiil)
Ne sortirons-nous pas de ce banquet avec plus de confiance? Ne rentrerez-vous pas chez vous avec plus d'espoir? Parmi ceux qui sont venus à ce banquet, n'en est-il pas qui auront vu bien des préventions s'évanouir? Il faut donc, c'est l'avenir de la République qui l'exige, transporter les discussions politiques de l'intérieur des villes dans les campagnes.
C'est aux agriculteurs surtout qu'il faut bien dire que, s'il est un gouvernement qui soit le leur, c'est celui de la République, parce que c'est le Gouvernement du nombre, et, messieurs les cultivateurs, vous êtes le nombre, vous vous appelez légion, vous êtes la vraie force, la vraie majorité! {Applaudissements prolongés.)
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II y a dans la vie des peuples des heures marquées, des évolutions cerlaines; l'adhésion de la France à la République n'a pas élé le résultat d'un mouvement irréfléchi, un enlliousiasme fragile; c'est après des années d'examen, d'observation, que le Gouvernement républicain s'est imposé par les garanties mêmes qu'il a l'ourniesà ce pays laborieux; et lorsque tant d'hommes d'ordre, de travail, tant d'esprils intelligents et réfléchis, sont venus à la République, on peut dire hardiment que là est la vérité, que là est l'avenir. (Applaudisscmenls prolonges.)
En buvant à tous les républicains de ce déparlement je bois donc, messieurs, à l'heure prochaine où la France entière n'aura plus qu'une même foi politique, comme elle n'a qu'un même intérêt national. {Afiplaudissements prolongés. — Cris de ; Vive la Réj^ub tique! — Vive Waldeck- Rousseau!)