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CONTRE LE BOULANGISME ET LES REVISIONNISTES

La France éUit troublée par la crise boulangiste. En vue de faire échec aux projets dictatoriaux du général que Jules Ferry avait appelé ■< un Saint-Arnaud de café concert », les républicains reconnurent une fois de plus la nécessité de faire l'union parmi eux. Mais ils restaient <iivisés sur la tactique à suivre contre l'ennemi, et, par malheur, le ministère Floquet, lui-même incertain et affolé, n'était pas plus capable de l'indiquer que de l'imposer. Les chefs du parti modéré signalaient tour à tour les dangers de cette situation. Elle inspirait à Challemel- Lacour, au Sénat, l'un de ses plus admirables discours, et non des moins sévères. Jules Ferry, à l'Association nationale républicaine, montrait les monarchistes s'alliant aux boulangistes pour <f égorger la République ». Et, au même moment, M. Waldeck-Rousseau intervenait dans la lutte avec une fermeté et une énergie égales. Le Cercle républicain de Lyon l'avait invité à présider, le 10 novembre 1888, son banquet annuel. Il flagella le « héros sans légende » et le nouveau parti sans nom qui se formait autour de lui pour faire triompher « des doctrines moitié démagogiques et moitié prétoriennes ». Il réclama du Gouvernement des actes de légitime défense et, examinant les propositions ou projets de loi révisionnistes, il s'écria : « L'heure n'est pas venue de reviser la Constitution, mais bien de la défendre. » Ce discours eut un grand retentissement.

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Messieurs,

C'est pour moi un très grand honneur d'avoir été invité à ce banquet républicain et j'en ressens tout le prix. Moins porté d'ordinaire à rechercher qu'à fuir les occasions de parler, je n'ai cependant rien fait pour décliner cette invitation. Je considère, en efTet, que les événements qui s'accomplissent, ceux qu'il est permis sans crainte mais sans illusion de prévoir, imposent à chacun de nous le devoir de parler avec une entière franchise, et c'est alors une heureuse fortune que de se trouver dans une ville comme celle-ci, qui unit à un si rare degré l'ardeur à la sagesse républicaine, parmi des hommes qu'aucun progrès, qu'aucune réforme n'intimident qui sont' dignes de ces noms, assez hardis pour les vouloir, assez pénétrants pour les juger, assez prudents surtout pour ne jamais sacrifier la vanité de certaines formules à l'intérêt surieur du gouvernement républicain. [Ti^ès bien! très bien! — Assentiment g(^.nerat.)

C'est de cet intérêt qu'il convient de prendre conseil. Je crois, et pourquoi ne le dirais-je pas? que nous touchons à l'heure décisive où le Gouvernement de la République tiendra dans ses mains ses propres destinées et où il en décidera pour les sauvegarder ou pour les compromettre, suivant qu'il obéira aux lois naturelles de sa conservation ou que, par une sorte d'égarement qui ne serait pas sans exemple, il retournera contre lui-même les armes que forgent contre lui ses adversaires les plus irréconciliables. [Vifs applaudissements.)

Rarement plus d'obscurité s'est mêlée à plus d'incertitude; tout le monde a le pressentiment d'une épreuve prochaine. Une sorte de vertige courbant aux

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pieds d'un héros sans légende ceux-là qui se prétendaient le plus altérés de liberté, des hommes qui no trouvaient aucune gloire républicaine assez pure acclamant le courtisan tanlcM infidèle et tantôt repenti (l'un prince dOrléans, des ferments de dictature môles à des l'erments de révolution, tous les mécontents conspirant avec tous les appétits, le délire de la servitude succédant au mépris do l'autorité, tels sont les signes qu'il est permis à chacun de recueillir, et les symptômes d'une crise qui veut et doit avoir un prompt dénouement.

Le pays s'en émeut et recueille ces présages; son instinct l'avertit qu'on menace la République. Il ne croit pas, dans son robuste bon sens, que si les monarchistes montrent tant de zèle pour remettre en question le pacte constitutionnel, c'est parce qu'il n'assure pas assez de garanties à la République, ni que les fauteurs de dictature se joignent à eux pour élever de nouveaux remparts contre les entreprises d'un nouveau pouvoir personnel. {Rires et applaudissements.)

Le pays regarde, il attend du Gouvernement une de ces paroles qui rallient au drapeau toutes les fractions du parti républicain. (7Vè.v bien! Irrs bien! — Vive adhésion.) Il attend aussi des actes de légitime défense, et on lui répond en lui disant : >' L'ennemi ne fait tant de bruit à la porte que parce qu'elle demeure fermée; les calculs de la haute politique commandent de la lui ouvrir. » (Rires.)

A l'agitation révisionniste devenue l'arme des partis, pour ne pas dire des factions, on lui propose de répondre par la revision. [Trcs birn! très bien! C'est cela! —Nombreux applaudissements.)

Messieurs, quand on parle de revision, il ne s'agit pas de savoir si l'Assemblée de 1875 a donné à l'orgr.-

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nisation de la démocratie française sa force définitive; si son œuvre, échappant à la loi qui pèse sur tontes les œuvres humaines, échappe à la règle éternelle de l'évolution et du progrès : le problème, envisagé sous cet aspect, ne relève plus que du jugement de la philosophie, et encore serait-elle impuissante à le résoudre; car, si abstraite qu'elle se fasse, si absolues que soient les vérités auxquelles elle s'attache, elles lui apparaissent dans leur forme actuelle, et quelque chose d'humain, c'est-à-dire de soumis au changement et au progrès, se mêle fatalement à ses expériences, à ses jugements. Mais la question ne se pose pas ainsi; la politique envisage le moment présent; elle n'agit pas dans des milieux que la seule raison gouverne, gravitant, pour s'en rapprocher peu à peu, autour de vérités absolues dont rien n'altère l'influence. Elle est obligée de compter avec les temps, avec les passions et les erreurs humaines, avec le conflit des intérêts, et avant d'assurer l'évolution son premier devoir est d'assurer la vie. {Assentiment unanime. — jipplaudiss'inents répétés.)

Eh bien! je me demande si, en rouvrant aujourd'hui l'ère des disputes constitutionnelles, on s'est suffisamment préoccupé de ce premier et suprême devoir. Messieurs, quand le cabinet sest formé, on la mis en demeure, on lui a dit : « Vous avez promis la revision, revisez. » Il a vu le piège, il a compris quels secrets desseins se cachaient derrière ces aspirations vers un idéal plus parfait, ot il a répondu qu'il choisirait son temps et son heure. Nous avons compris qu'il entendait par là choisir le temps et l'heure où la revision ne pourrait plus être un piège tendu sous les pas de la République. [C'est cela! Très bien! — Applaudissements rt hravos.)

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Il était d'ailleurs absolument naturel et légitime que le cabinet eût confiance dans la vertu de ses maximes et dans l'efficacité de son action. Ces émotions passagères, ces brusques mouvements d'opinion, cette popularité croissant en raison directe de la diversité des gages donnés à tous les partis, tout cela allait s'eiTacer et disparaître, et si l'on avait pu vous dire ; « Le pays nous a compris, il nous a répondu; le vent de folie qui soufflait s'est perdu dans les sables lointains, la République est de nouveau triomphante, l'idole d'un jour est renversée comme tant d'autres; » cette question de revision fût restée une question de parti exerçant la sagacité de nos différentes écoles et le génie inventif des modernes Sieyès. On aurait eu à rechercher si la majesté du plan qui nous est soumis, la nouveauté des conceptions qu'on nous dévoile justifiaient bien la réunion des deux Assemblées à Versailles.

Mais ce langage n'a pas été tenu et il ne pouvait pas l'être. Le suffrage universel a-t-il fait justice? ou bien une triple élection a-t-elle montré que parfois le suffrage universel n'a pas de plus redoutable ennemi que lui-même? [Applaudissements.) Et c'est cet instant qu'on choisit. Le hasard n'eùt-il pas été plus prévoyant et plus avisé?

La question qui se pose n'est donc pas celle de savoir si dans un avenir plus ou moins lointain l'expérience et les progrès accomplis détermineront les progrès logiques et nécessaires.

Ce qu'il faut se demander, c'est ceci ; A l'heure présente, à l'heure qui sonne, quand à travers tous les démentis éclatent la certitude et la preuve d'un pacte qui réunit dans une haine commune les ambitions les plus irréconciliables jusqu'ici, est-il prudent, est -il

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