LE ROLE DES CHAMBRES ET LE ROLE DU GOUVERNEMENT
Le Cprcle républicain de Saint-Étieniie invita M. Waldeck-R'ius-eau à un banquet (11 mars 1«9d). Le nouveau sénateur le la Loire dit que, s'il s'était éloigné du Parlement pendant plusieurs années, r'est que la p<»litique n'est ni un but, ni une carrière, et qu'on ne doit y rester qu'autant (|u'on peut s'y croire utile. Ensu tn il examina ce que 'loit être le rôle réciproque des Chambres et du Gouvernement dans une République.
Messieurs,
On m'aurait assurément beaucoup surpris en mantionçaiit il y a une année que ce département, que je n'avais jamais traversé qu'en voyageur ou en plaideur, viendrait un jour me demander de le représenter au Sénat. On me surprendrait davantage encore anjourdhui. 9près que j'ai pu m'asseoir à ce banquet républicain, à côté d'amis déjà anciens, au milieu d'amis nouveaux, en me di'sant que nous n'avons pas déjà longtemps vécu, pensé, e^^péré ensemble. {App 1(1 u il issemp.n L s . i
Si j'ai rencontré si promptement vos sympathies, permettez-moi de suite d'en rapporter tout le mérite à la mémoire de l'iiomme d'Etat dont tout a l'heure on rappelait le souvenir resté si vivant paimi vous, et dont le nom n'a fait que grandir depuis qu'en entrant
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prématurément dans riiisloirc, il y a enfin n-ncontré uiio lardivc justice. (App/nndiasnments prnlonfiés.)
Il n'avait certes pas à m'apprendre qu'il faut aimer font à la fois son pays et le gouvernement de la République; mais c'est par lui surtout que j'ai compris quelle grandeur l'un et l'autre peuvent atteindre à la condition de rester indissolublement unis. Il ne les séparait jamais dans sa pensée et il mettait à les servir des dons merveilleux, cette chaleur d'àme qui se communiquait à tous, ce cœur que les sentiments généreux ont seuls fait battre. 11 avait pour l'un et l'autre un culte passionné. On ne l'a point approché sans hériter quelque peu de sa tradition, et si nous nous sommes si facilement compris, c'est parce que je me suis ellorcé de conserver fidèlement quelque reflet et quelîiue lueur de ce grand foyer de lumière. [Applnudisseifienls et acclamnlions.)
C'est peut-être aussi — on en disait un mol tout à l'heure — parce que dans les dix-huit années que j'ai données à la vie publique il m'a été permis de montrer que je n'y étais ni attaché, ni retenu par aucun mobile personnel
La politique n'est pas un but, elle ne doit surtout pas être une carrière. [Vifs applaudissements et assentiment unanime.)
Elle est un service public; on n'y âoit rester qu'autant qu'on peut s'y croire utile. {Nouveaux anplnudissements.) Il est bon de retourner à son métier, à sa profession, de quitter la scène et de monter un peu dans les galeries [Rires et bravos), d'entendre ce qui s'y dit, de savoir ce qui s'y pense. Enfin il est des heures oîi le meilleur moyen de bien servir les doctrines auxquelles on est resté attaché, c'est de laisser les faits accomplis produire toutes leurs conséquences
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et s'épuiser tous leurs résultats. /'/■("■.•; hien! très bien ! '
La politique, Messieurs, est faite d'expériences successives et contradictoires, et celle qui sest poursuivie depuis un certain nombre dannées n'est pas, je le crois, du moins, pour affaiblir les idées qui nous étaient les plus chères.
A l'époque à laquelle mes souvenirs me reportent, c'était, surtout, Messieurs, du côté du pouvoir que se tournaient toutes les critiques, et cela était, en vérité, assez naturel. Nous avions été un grand parti d'opposition ; nous en avions conservé les habitudes; la poussière du combat n'était point encore tombée sur le sol, et il arrivait que beaucoup d'excellents républicains continuaient de tirer sur la citadelle, oubliant qu'ils y avaient mis garnison. {Rires. — Applaudissements répétés.^
Le pouvoir semblait entraîner avec lui, et tout naturellement, l'impopularité. La vie de Gambetta en fournit un exemple tellement démonstratif qu'il importe de le recueillir.
Personne, je crois, n'avait été plus porté, plus acclamé par l'opinion. A la fin de l'Empire on avait salué en lui l'adversaire du césarisme : on avait déjà compris que, derrière l'éclat de sa parole, il y avait une méthode scientifique, efficace et féconde. Pendant la guerre il avait été l'âme de la P'atrie ; il avait compris, dans son génie profond, que le jour où il n'était plus permis d'espérer la victoire, nous avions encore un devoir à remplir : c'était de demander à la défaite la seule chose qu'elle pût nous laisser, c'est-à-dire l'honneur.( Appkiadisse.ments. — MouveincnPproloniié.\
Plus tard il avait été pour la démocratie le guide le plus sur, trouvant avec uu bonlieur merveilleux ces
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formules concises dont on a dit à juste titre qu'elles frappaient la monnaie de l'opinion Eh bien ! Messieurs, ce que n'avaient pu faire ni des injures inexpiables, ni des calomnies qui ne pèseront dans l'avenir que sur la mémoire de ceux qui les ont proférées, le seul fait pour Gambelta d'atteindre le pouvoir suffit à l'accomplir et marqua la fin de sa puissance. Il semblait que le pouvoir exécutif, ce fut l'ennemi; on lui mesurait, avec une avarice singulière, sa part d'activité el d'indépendance. On crai.rnait qu'il ne fût trop indépendant et, pour employer le mot, trop fort.
Depuis, beaucoup de temps s'est écoulé, on a usé d'autres méthodes; l'autorité s'est faite très humble, cherchant en quelque sorte à se laisser oublier elle s'est faite très déférente ; alors une torpeur générale s'est emparée de tout l'organisme social. On formait des projets immenses, on n'en réalisait jamais aucun. Il ne semblait pas qu'il y eijt de programme assez vaste et les législatures s'épuisaient sans qu'on en eût voté un article. On voulait élever d'un coup le monument complet de toutes les réformes et l'un après l'autre les ouvriers quittaient leur œuvre avant même qu'elle eût commencé de sortir du sol... (Vloe adhésion et app'awiisseinents .)
Alors il s'est produit dans notre pays un mouvement dont j'ai parlé ailleurs, une impression d'inquiétude et d'impatience. On a eu comme la sensation de l'impuissance. Et tous ceux qui sont attentifs à enregistrer et à saisir ces vagues murmures, ces souffles rapides, ces brèves paroles qui sont les précurseurs des grands mouvements d'opinion, comprennent déjà que pour demain de nouveaux devoirs se préparent, et qu'il appartiendra peut-être aux républicains de gouvernement et de raison de prendre la défense de l'idéal et
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(le la liberté contre un retour trop prononcé dans un s eus contraire. [Assenliment général et applaiidisse- 7ite)iis.)
On a comparé souvent avec justesse les oscillations de l'opinion à celles du pendule. Plus on l'entraîne dans un sens, plus il est ramené vers l'autre. Le rôle de l'homme d'Etat sera de l'arrêter au point précis où il marque le respect de l'autorité mise au service delà République. {Vifs a}iplandis-emp)its.)
On a dit autrefois : les hommes ne sont rien, les principes sont tout. C'est là une fort belle maxime; elle s'inspire des sentiments les plus élevés; elle est cependant dans une certaine mesure inexacte; car, s'il est vrai qu'un homme sans prii cipe soit un ennemi public, il n'est pas moins vrai que les principes et les doctrines ne sont que lettres mortes s'il ne se trouve pas des hommes résolus et convaincus pour les appliquer. {Assentiment imaninte et a/ plaudissempnts.)
C'est en cela qu'apparaît le rôle du Gouvernement, et je crois que les résolutions qu'il convient de prendre peuvent se résumer d'une façon bien simple. Il faut laisser à chacun des pouvoirs de l'Etat la sphère d'a£tivilé qui lui est réservée, être bien convaincu qu'il ne peut pas y avoir d'action gouvernementale féconde sans un respect absolu du principe de la séparation des pouvoirs que nous avons vus à certaines heures beaucoup trop confondus. {Approbation g^néra/c]
Chacun d'eux a d'ailleurs un rôle si considérable qu'en vérilé lonle jalousie est inconcevable et déplacée. Le rôle des Chambres? Mais il est le plus^ grand, le plus vaste et le plus élevé qui se puisse concevoir. C'est déjà une des plus admirables fonctions de l'intelligence de l'homme que de répandre sa doctrine,
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que d'ôtrf3 un semeur d'idées; c'est [une fonction plus hante encore de dennauder au pays sa pensée pour en faire la loi, c'est-à-dire la règle commune, celle qui s'impose à tous i^t profite à tous. Les Chambres ont ce rôle considérable de préparer l'œuvre législative, de lui donner leur consécration; elles ont un autre rôle non moins essentiel, qui est d'exercer un conirùle incessant sur les actes des ministres; mais leur (onction n'est pas de chercher à gouverner à leur place. — Le >'ôle du Gouvernement consiste à être le véritable chef de son administration, à en être l'inspirateur et le guide, à établir entre elle et lui une solidarité véritable, à lui inspirer le dévouement aussi, et à obtenir de ceux qui sont [ilacés sous sa direction d'être quelque chose de plus que ces guides très dévoués et très sûrs attachés par exemple aux grands hôtels, et qui appartiennent au premier passant et au premier voyageur, (/{irrs pI applaudissements.)
Messieurs, quand vous m'avez fait l'honneur de me nommer, on a rappelé le souvenir d'une œuvre qui ne m'a laissé aucun regret, bien qu'elle ait été très diversement appréciée. Je veux parler d'une circulaire du mois de novembre 1882; on en a beaucoup parlé; je voudrais bien en dire un mot à mon tour.
Le jour où j'ai écrit cette circulaire je n'ai pas fait une grande découverte : j'avais vu des républicains excellents, choisis parmi les meilleurs, des hommes ayant la supériorité de l'intelligence, obligés de passer toute une partie du jour courbés sur une certaine espèce de correspondance. Il y a dans Paris un très grand monument et dans ce monument une salle longue, longue, où se trouve une grande table : tout autour de cette table ceux qui représentent les forces vives du pays passent de longs moments la plume en
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main. Il n'est pas besoin de regarder par-dessus leur épaule pour savoir ce qu'ils écrivent. Ils écrivent ceci ; Monsieur le Ministre, j'appelle votre plus bienveillante attention sur la demande formée par M. X. [Rire général.)
II s'est alors trouvé un ministre de l'Intérieur curieux qui a voulu savoir combien il lui arrivait de ces lettres par jour. Il en a fait établir le compte et au bout d'une semaine la statistique constatait 1.30 lettres par jour, soit 1,300 par dix jours et, si je sais calculer, 3,900 pour un mois. 11 voulut savoir encore ce que devenaient ces orrespondances. On lui dit que ses prédécesseurs, en hommes avisés, avaient fait établir une formule âutographiée très aimable : " Je prends note », ou bien ; « Je prends une note très particulière de la demande que vous m'avez adressée ». {On rit.)
Il s'est demandé enfin comment il était possible d'expédier tant d'affaires dans une seule maison, s'appelàt-elle le ministère de l'Intérieur. On lui répondit que €es lettres étaient renvoyées aux préfets qui seuls pouvaient utilement s'enquérir des titres et de la capacité des postulants. Et c'est après avoir ainsi voyagé dans les préfectures que les demandes revenaient des préfectures à Paris. Il demeura convaincu qu'un grand nombre s'égaraient en route. Alors il pensa qu'il était bien plus simple de dire à ses collègues de s'adresser directement aux représentants du Gouvernemant, de vouloir bien considérer que les préfets n'étaient plus les ennemis de la République. Il faut croire que cette conception était un peu hâtive; car, lorsque je la soumis à Gambetta, il réfléchit et me dit bientôt : — C'est très bien ! avec cela nous vivrons cinq ans, ou nous vivrons trois mois. C'est cette dernière prédiction qui s'est réalisée. Mais je crois bien que
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notre chute a tenu à beaucoup d'autres circonstances. [Rire.s et applaiidisstririctUs. ;
La moralité de tout ceci, c'est qu'on ne fausse pas impunément des rouages qui peuvent si aisément fonctionner; c'est qu'il ne faut pas que les alTaires s'instruisent au sommet de la pyramide pour des cendre à la base et (|u'ii faut les prendre à la base pour les porter au sommet; c'est, en un mot, qu'il faut mettre beaucoup d'ordre, de précision et de méthode même dans la défense, non pas seulement des intérêts généraux, mais aussi des intérêts particuliers. 7'/v',s bien! très bien!)
Messieurs, il me semble que tout ce que nous avons jju observer depuis un certain temps doit ramener les républicains, ceux qui veulent obtenir du régime actuel du mouvement, de l'activité et du progrès, à une conception plus nette des idées gouvernementiiles; qu'il faut, une fois pour loutes, s'affranchir de ce préjugé qui veut que la République et le principe gouvernemental ne puissent pas faire bon ménage ensemble. Ils sont étroitement liés l'un à l'autre et on ne pourrait pas les séparer impunément.
Lorsqu'on les sépare, aussitôt se produit cette langueur dont je parlais tout à l'heure; il arrive ainsi que, pour avoir faussement compris l'indépendance, on tombe dans l'inertie ; les mécontentements s'éveillent et l'on se trouve aux prises avec ce genre particulier d'opposition qui naît des déceptions répétées. Il y a, pour qu'il en soit ainsi, des raisons qui tiennent à la logique ; il en est qui tiennent au caractère de notre race.
Un écrivain qui a beaucoup étudié l'Allemagne, qui a beaucoup vécu avec sa jeunesse, a été extrêmement frappé de la diversité qui préside chez elle aux conceptions spéculatives et' aux manifestations de la vie