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LES TRANSFORMATIONS SOCIALES ET LES GARANTIES DE LA SOCIÉTÉ

Le 15 novembre 189"., une conférence politique fut donnée à Roanne par M. Waldeck-Rousseau. Au nom des républicains de Roanne, M. II. Audiffred, député de la Loire, président de VAssocialion iiat tonale républicaine,. lui souhaita la bienvenue en ces termes :

« Vous serez appelé un jour certainement à de hautes fonctions dans l'Etat; vous ne les désirez pas; loin d'aller au-devant d'elles, vous ne les acceptei'ez que lorsqu'il sera impossible de les refuser. Nous ne les désirons pas davantaee pour vous; nous sommes tout à fait insensibles à ces sentiments de vaine et mesquine gloriole qui portent quelquefois les électeurs à désirer que leurs élus soient placés très haut dans la hiérarchie politique. Nous aimons bien trop la République et le pays pour cela. Nous n'avons qu'un désir : c'e.-t qu'elle soit bien servie. Mais permettez-moi de vous dire que, lorsque l'heure sonnei^a pour vous de prendre la responsabilité des affaires, vous serez soutenu par de sincères et vives sympathies, que votre visite parnn nous aura rendues plus vives )'. {ApplaudisxcmcnU prolonges)' .

M. Waldeck-Rousseau prit ensuite la parole et il prononça un important discours sur les questions sociales..

1. Lorsque .^L Waldeck-Rousseau fe trouva, en effet, porté au pouvoir par les événements, l'un des députés les plus ardents à le combattre fut M. 11. Audifired.

18r, POUH I.A ltl.I>rBl.lOL'E

Ml'>SIKUHS,

Les paroles que M. AudifTred vient de m'adresser me causeraient beaucoup d'embarras si je ne savais, de très vieille dale, combien il y a d'indulgence daos son amitié. Nous nous sommes connus en 1878, et nous avons été bientôt rapprochés par une même foi républicaine, un même idéal. Nous pensions l'un et l'autre que l'idée républicaine est inséparable de l'idée de progrès, — que tout progrès social est affaire de méthode, de patience et de justice, et que c'est une chimère d'en rêver aucun, si ce n'est sous la garantie d'un gouvernement respectueux de tous les grands intérêts du pays.

On parle beaucoup, depuis quelque temps, de lois sociales, et il semble, en vérité, que ce soit tout dernièrement, que, pour la première fois, des hommes politiques nouveaux se seraient avisés de réaliser toute une série de réformes tendant à faciliter l'épargne, à organiser la prévoyance, à rendre meilleure, en un mot, la condition des humbles et de ceux qui vivent du travail quotidien.

Eh bien! je ne suis que juste en rappelant que presque toutes les questions qui sont aujourd'hui à l'ordre du jour des Chambres, tout ce qui touche aux retraites, aux assurances, aux moyens de garantir le travail contre les éventualités de toute nature qui le menacent, la maladie, la vieillesse, tout l'appareil d'une transformation rationnelle et nécessaire de notre organisation actuelle, tous ces projets, ceux qui ont abouti et ceux qui sont encore en discussion, ont été, dès la première heure, l'œuvre du parti auquel nous avons l'honneur d'appartenir, AudifTred et moi, et que

plus d'un porte notre signature ! ' ( Vi/s applaudissements.)

Dès la première heure, nous avons été les serviteurs fidèles de ces idées, et si quelque chose nous a séparés de ceux qui donnent à entendre qu'ils auraient le monopole des préoccupations généreuses, c'est que nous n'avons jamais pensé qu'il fût possible, dans un

1. Voici, à titre dfxemple, quelques-uns des projets ou propositions de lois déposés du 11 novembre 1881 nu 3 mars 1885, avec les noms de leurs auteurs — auxquels il est fait allusion dans le passag»' ri-dessus :

Proposition de loi portant abrogation des livrets d'ouvriers. — M. Dautresnie. — H novembre 1881.

Propisition de loi relative aux Sociétés de Secours Mutuels ^assurance en cas d'accident, de dé(;ès; — retrait" s pour la vieillesse). — VVaideck-Rousseau. — 9 novembre 1881.

Projet àe loi relatif à la protection de l'enfance. — Ministère Gamtietta. — 2G novembre 1881.

Proposition de loi relative anx accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail. — Félix Faure. — H février 1882.

Proposition de loi relative au contrat d'&'-sociation. — Waldeck-Housseau. — 11 février 1882.

Proposition d- loi relative à la réduction des bei'res de travail dans les usines et manufactures. — Richnrd Waddington.

— -25 mai 1882.

Proposition de loi relative à l'hygif-ne et à la sécurité des ouvriers. — Félix Fanre. — 11 novembre 1882.

Projet de loi relatif aux accidents dont les ouvriers sont victimes. — Ministère Ferry. — 24 mars 1884.

Projet de loi relatif à la réorj^anisation de la Caisse des Retraites pour la vieillesse. — Tirard. minisire des Finances.

— le- mni 188!.

Projet de loi relatif à la Caisse nationale des Retraites pour la vieillesse. — Tirard, ministre des FinaU' es. — H m. i 1883.

Projet de loi portant création d'un fonds commis n de garantie des Cais^e^ ii'Ei argne privées. — Tirard, ministre des Finances. — 14 juin 188:^.

Projet de loi relatif aux Conseils de Prud'hommes. — Hérisson, ministre du Conmerce. — 29 juillet 1884.

Projet de loi relatii au travail dans les usinas et manufactures. — Rouvier, ministre du Commerce. — 3 mars 1885.

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pays comme le nôtre, de réaliser une réforme sociale aux dépens d'un des j^rands intérêts qui font partie intégrante de notre vie nationale, ou de réaliser un seul progrès en dehors des garanties que réclame l'ordre lui-môme. [Trrs hlon! Irfm bien!)

L'ordre est le plus ancien et il sera le plus éternel des besoins de l'humanité, parce qu'il est l'expression, la synthèse de son instinct de justice et de son instinct de conservation. L'un et l'autre existent au même degré, soit à i'état latent, soit à l'état apparent, dans toutes les classes, et ceux-là mêmes qui les contestent en doctrine seraient les premiers à réagir dès que le fait accompli leur en ferait ressentir le contre-coup et les conséquences. On n'améliorera jamais le sort des ouvriers en menaçant la liberté des patrons ; on ne fera rien de bon ni d'utile pour le travail en alarmant le capital; on ne fera rien d'efficace dans l'ordre financier si on diminue la sécurité du capital.

Je viens de prononcer à deux reprises un mot qui est la cible de l'école socialiste. Mais la plus simple réflexion vous a dès longtemps montré que le capital sans cesse dénoncé n'est pas autre chose que la somme des efforts accumulés par le peuple le plus laborieux qui soit, la récompensée de son admirable activité. La propriété est partout inviolable, mais nulle part, peutêtre, elle n'a plus de droits au respect que dans notre pays, parce que les titres de la fortune française sont d'hier, parce qu'elle a passé pour s'y rajeunir et s'y transformer dans le creuset de la Révolution, parce qu'elle a subi l'influence d'une législation qui sans cesse la morcelle pour la répandre. Elle est d'hier, et le capital, ce coupable, est, au suprême degré, le fruit du travailde l'homme, de ceux qui l'ont précédé dans la vie, qui pour lui ont peiné, épargné, souffert ; il est

le gage de la prospérité de sa race et la raison d'être de son propre labeur. [Assenlimenl général et apjdaiidissements.)

C'est donc à rendre le travail plus fécond, à perfectionner son organisation économique que doit tendre l'effort des républicains, et c'est cette préoccupation que tous nos amis, qu'Audiffred et moi nous n'avons cessé de porter dans l'œuvre législative. Qu'il me soit permis de dire ici combien, dans la réalisation de cette œuvre commune, il s'est toujours montré patient et résolu; rien ne l'a découragé, ni les épreuves innombrables que subit un projet devant les commissions, ni la multiplicité parfois énervante des amendements, et si quelques-unes de ces lois sociales sont arrivées à une formule définitive, si les lois concernant les ouvriers mineurs ont enfin été votées, c'est surtout à son activité et à sa persévérance qu'on le doit. {Vifs applaudissements.) Aussi, quand nous l'avons placé à la tète de l'Association réprblicaine,. nous n'avons fait que rendre un hommage mérité à des efforts dont tout le monde aujourd'hui peut mesurer l'importance. {Nouveaux applaudissements .)

Messieurs, malgré le témoignage qu'il a bien voulu me rendre tout à l'heure, on ne persuadera personne,

— du moins personne parmi ceux qui ne veulent pas être persuadés — que vous n'ayez pas devant vous un très grand ambitieux. Vainement j'ai quitté volontairement la politique, vainement je n'y suis rentré,

— je puis ici le dire — que par votre ordre, je n'en suis pas moins, paraît-il, un très grand ambitieux... même un très grand conspirateur. Il y a quelques nuits à peine, je réunissais chez moi, on l'a dit, plus de 300 sénateurs... (Rires et applaudissements.) J'ai organisé des conciliabules... je jette les bases d'une

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Opposition sysl(''ni;ilifjin!... j'élabore niijlrirnment des programmes de gouvernement... il me larde de revenir à ce pouvoir si regretté! A ces élucubralions je ne veux répondr(! que pour vous.

A l'heure actuelle, tout liomme politique soucieux de son propre intérêt tend à s'éloigner des fonctions publiques, de tout ce qu'elles entraînent avec elles, — je ne dis pas de dangers, parce que nous sommes d'une race qui ne s'émeut pas du péril, — mais de déceptions, d'injures et de basses polémiques.

C'est donc le devoir seul, le sentiment d'un devoir certain à remplir qui, seul, peut ramener un homme politique à reprendre le pouvoir quand il en a fait l'expérience, et ce qui merassure, ce qui me laisse une entière sérénité, c'est que je ne nie sens pas du tout sous l'iiifluencedecettepression descircousiances. Je peux donc parler des choses politiques avec la plus entière indépendance, et nulle part, peut-être, il ne serait plus facile et plus aisé de le faire quici, au milieu de vous.

Si je suis heureux de me trouver au milieu de vous, Messieurs, c'est d'abord parce qu'il m'est permis de vous remercier directement, de vive voix, du témoignage de confiance que vous avez bien voulu m'accorder l'année dernière et qui restera, je l'ai dit dès la première heure et je le pense encore, la récompense la plus glorieuse et la plus précieuse qu'un homme politique ait pu recevoir. [Applaudusemenis )

C'est aussi parce que le corps électoral sénatorial représente, avec une précision remarquable, tout à la fois les tendances politiques du pays et le très légi time souci qu'il a de ses intérêts matériels.

Quand, en 1884, il s'est agi de régler le mode électoral du Sénat, nous sommes restés fidèles à cette pa-

role de Gambetla : " Le Sénat doit être le grand conseil des coiiiinunes de France »\ nous nous sommes attachés à celte idée que l'élecleur sénatorial devait être pris dans la représentation de la commune, et ce qui nous a permis de taire triompher cette idée, c'est qu'il n'élait pas difficile d'apercevoir qu'il n'est pas d'élection qui se fasse avec plus de liberté, avec une plus exacte connaissance de celui qu'on nomme, avec plus de précision dans la volonté de l'électeur, que l'élection municipale. Quand il nomme ses conseillers municipaux, le sull'rage universel demande à ses futurs élus deux choses : la première c'est de représenter l'opinion publique de la commune — et c'est pour cela que vous avez voulu d'abord choisir des républicains. [Très bien.' Tri^s b'cnW

La seconde, c'est de connaître exactement les intérêts matériels du pays, les besoins de ses agriculteurs, de ses commerçants et de ses industiiels. Le suffrage universel veut que celui qui le représentera dans le Conseil municipal ne soit pas seulement le reflet de ses opinions politiques; il exige qu'il ait fait ses preuves e( il ne lui confie avec tant de spontanéité son mandat, que parce qu'il a montré, de longue date, qu'il sait administrer ses propres affaires et que dans la gestion qui lui est confiée il a[)purtera la mémo sagacité, la môme fermeté, la même prudence. Et c'est bien pourquoi la commune française représente au plus haut degré l'accord entre la conservation des intérêts sociaux et l'évolution continue vers le progrès, notre aspiration à tous, ce qui revient à dire qu'elle est essentiellement républicaine et conservatrice. ( Vifs (ipp iiiidissements.)

Je sais que le titre de conservateur a été quelque l)eu suspect, et non sans raison. Il n'est pas de plus

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beau litre qui ait été plus mal porté. J'ai fait partie, pendant dix années, de la Chambre des députés, et j'ai vu les oppositions dynastiques se fondre dans cette raison sociale : les conservateurs. Je ne crois pas que jamais qualification ait été moins justifiée.

Il y avait alors, dans la Chambre des ùéputés, aux extrémités de ce croissant qu'on appelle Thémicycle, une extrême gauche et une droite extrême, et, chaque fois qu'une question grave s'agitait, s'il se présentait une solution excessive, de nature à inquiéter le pays, à frapper d'avance de stérilité tout esprit de réforme, les deux pointes du croissant se rejoignaient aussitôt avec la précision que donne une longue habitude... {Applaudùsernen (s.)

Je ne crois pas qu'alors ceux qui s'appelaient les conservateurs aient jamais marchandé leur consentement à ceux qu'on appelait alors les intransigeants, et j'ai eu quelque raison de connaître comment ils combattaient les gouvernements modérés. Mais l'appellation dont je parle n'est pas la seule qui ait cessé d exprimer une réalité.

Il ne me semble pas que les appellations politiques qui ont alimenté tant de controverses, fait répandre tant de paroles et couler tant d'encre inutile, représentent avec exactitude aujourd'hui les partis différents auxquels on avait coutume de les appliquer.

Jusqu'ici, pendant très longtemps, les républicains de gouvernement, dont je m'honore d'avoir toujours fait partie, ont été les opportunistes. Il y avait, dans ce néologisme, une définition très précieuse. On entendait par là que le parti des républicains de gouvernement croyait que chaque chose doit se faire en son temps, que la vie politique ressemble beaucoup i) la vie humaine, que son œuvre doit être patiente, succès-

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sive, faite de progrès quotidiens. Nous pensions qu'on ne construit pas un édifice tout dun bloc, qu'il faut rélever pierre par pierre. C'est cette méthode qui a été appelée l'opportunisme. Le titre n'était pas pour nous déplaire. On nous l'avait donné, nous le gardions avec fierté. Mais, aujourd'hui, nous sommes obligés de convenir que l'opportunisme dépasse de beaucoup les limites de notre parti, il a fait conquête sur conquête... Telle question qui semblait hier d'une urgence extrême, dont la solution ne pouvait pas être différée d'une minute, est devenue, brusquement, une question intempestive dont il serait malaisé et malséant de s'entretenir... [Mires et applaudissements répétés.)

On songeait, il y a quelques semaines, à modifier profondément, par voie budgétaire, notre magistrature. On pressait le dernier cabinet, il n'y avait pas une heure à perdre!... Une crise se produit et nous entendons une voix très sage qui s'élève : « Non, on ne fait pas des réformes pareilles par voie budgétaire, il convient d'attendre. » {On rit.}

J'ai connu des époques où la révision de la Constitution, la séparation de TEglise et de l'Etat étaient aussi d'une urgence dont on n'a pas l'idée : aussitôt que se formait un ministère modéré, on portait ces questions brûlantes à la tribune, on proposait d'en voter l'urgence. Ceux qui votaient contre étaient traîtres aux vœux du pays. Il en était ainsi en 1882, ^n 1885, il y a dix ans! Sur tous ces points, un grand apaisement s'est fait; l'urgence a disparu à mesure que se sont écoulées les années, et si quelque téméraire pense que ce qui était pressant il y a dix années l'est encore plus après dix ans, on lui fait comprendre que son impatience manque d'opportunité.

Notre doctrine a donc fait de très grands progrès,

l')i l'iilJ; L\ lil.l'LlJl.lul 1.

{'\ môme de tels [)rogrcs que l;i qualité (ropitorluniste.s ne sul'fil plus à nou.s disliuguer des autres fraclums du parti républicain, [lîires et apiflaudissemenls.)

Une autre appellation me paraît avoir perdu en même temps et par voie de conséquence sa signification tranchante et superbe. C'est celle de radical. Si on le soumet au contrôle de la grammaire, ce mot doit s'entendre diin système qui ne se contente pas démonder quelques branches, de faire quelques remannements aux institutions politiques, mais qui veut aller jusqu'à la racine des choses, et tout de suite, qui n'admet pas de composition ni d'atermoiement. Le radicalisme est le Verbe nouveau, il est parce qu'il est. il est celui qui est... Or voici qu'il se fait tacticien, diplomate. Il observe le temps, il consulte l'état de l'atmosphère. Hier, encore, au nom des principes, il semait sous les pieds du pouvoir toutes les épines et les ronces et tuus les cailloux du chemin. Nous le trouvons aujourd'hui, semblable à la nourrice qui veille sur les premiers pas* d'un nouveau-né, plein de sollicitude, écartant le grain de sable qui pourrait faire trébucher le nouveau ministère. {Hllavlh; générale et ap- ])lau'iis^€m.ent-< />rolongés.)

De telle sorte qu'on voit, spectacle inattendu, le radicalisme, si sévère jadis pour les conceptions du pouvoir, fermer des mains qu'on croyait pleines pour de prochaines semailles et se contenter d'arroser les modestes plantations des ministères précédents. [Noiiveaux rirrs et applaudissements.)

Ces divers phénomènes marquent sufflsamment les modifications profondes que le temps a produites. Certains mots ont perdu leur sens de convention. Je ne sais de quel nom les radicaux pourront s'appeler. Quant à notre parti, ce sont les événements, le rôle

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qu'il est appelé à remplir, qui délerminent clairement, fatalement, l'appellation qui lui convient; il sera, il est, avec un sens que rien ne peut obscurcir, républicain et conservateur.

Être républicain conservateur, c'est aujourd'hui, ce sera à coup sûr demain, s'attacher inébranlablemenl aux principes de la Révolution française pour les défendre contre de nouvelles entreprises avec la même ardeur et la même fermeté que nous avons mises à les défendre jadis contre la réaction. [Vifs applaudissemenls.)

Je ne redoute pas du tout une complète transformation sociale. Je ne crains pas non plus de voir, non pas adopter, mais même prop.oser une nouvelle formule sociale par laquelle l'Etat se substituerait à toutes les initiatives, à tous les individus, absorbant, pour en répartir les produits, toute la fortune nationale. Mais il y a dans l'œuvre socialiste deux choses bien distinctes : le rêve, la chimère, l'utopie — admirables sujets à mettre en discours français — et l'action habile, mesurée, oblique, par laquelle on affaiblit d'abord et l'on fausse ensuite les inslitutions et les principes qu'on n'ose pas heurter de front. Il ne faut pas craindre ce que le socialisme peut fonder. Il faut redouter les ruines qu'il peut faire.

Ce n'est pas dans un catéchisme réactionnaire que le droit de propriété a été proclamé comme le premier des Droits de l'homme, c'est dans la Déclaration de 1789. Le droit de propriété n'est pas seulement le droit d'acquérir et de conserver, c'est encore le droit de développer. {Applaudissements un/Diimes.) Eh bien! Messieurs, on ne nous demandera pas, on ne demandera pas à la Chambre de voter une nouvelle constitution sociale dans laquelle l'État, absorbant la

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propriété foncière, la propriété industrielle, la propriété agricole, deviendra le seul propriétaire, sauf à faire participer ensuite les citoyens, dans la mesure (le leurs besoins, de leurs capacités, aux produits «le cette propriété collective. Non, c'est là l'utopie, la chimère. Mais la Révolution de 1789 ne s'y est pas méprise; le droit de projjriété ne va pas sans une consécration inscrite dans le même monument, dans cet acte de naissance des démocraties modernes, il ne va pas sans l'égalité devant l'impôt.

Eh bien! peu à peu, très habilement, très patiemment, voici qu'on nous a conduits sur le chemin de l'impôt progressif et, par définition, on peut dire qu'il y a un antagonisme invincible entre le droit de propriété, tel qu'il est reconnu par la Révolution française, et la progression de l'impôt.

Ce n'est pas seulement le droit de propriété qui est inscrit au frontispice de la Déclaration de 1789, c'est également la liberté individuelle.

La liberté individuelle, c'est le droit, sous le contrôle de la loi, d'être maître chez soi.

On peut adjninistrer bien ou médiocrement sa fortune, comprendre bien ou mal ses intérêts, mais seuls les individus sont juges de l'usage qu'ils doivent faire de cette liberté. Pas plus qu'il n'est permis à un industriel de contraindre un ouvrier à travailler chez lui, pas plus il n'est possible que des ouvriers imposent un des leurs à cet industriel. {Applaudissements.)

Ce que j'exprime ici sous une forme abstraite, le bon sens français l'a dit sous une forme populaire : charbonnier est maître chez iuil [Nouveaux applaudissements.)

Or, on ne proposera pas de transformer la France en

un atelier d'ÉJat où il appellerait les uns ou les autres suivant des désignalions arbitraires ou suivant son propre choix — non! c'est l'utopie, la chimère. Mais de plus en plus, au mépris de la liberté individuelle, on demande l'intervention de l'Etat dans les conflits dintérêt privé : il y a quelques jours à peine, sans la prudence et la sagesse d'un vieux républicain, en vertu d'un ordre du jour d'une Chambre des députés, son président était chargé de départager un industriel et ceux qu'il emploie. [Applaudissomenls repaies.)

Il est bien étrange, en vérité, qu'aujourd'hui, en 1895, nous soyons obligés de parler des principes de 1789, mais il est plus étrange qu'on les oublie.

Un autre de ces principes, c'est encore l'égalité de tous les citoyens devant tous les droits et devant toutes les fonctions. Eh bien! on ne nous proposera pas non plus de constituer une sorte d'ancien régime renversé, dans lequel tous ceux qui possèdent seraient suspecis et frappés d'incapacité politique. Non, c'est là le rêve, l'utopie! Mais l'action dont je parlais lout à l'heure se fait déjà sentir. Arrière ceux qui participent aux grandes entreprises de notre pays, industrielles, commerciales ou financières ! Il suffit qu'elles entretiennent avec l'Etat des relations pour que l'incapacité s'impose. Première et timide affirmation de cette doctrine que pour légiférer il ne faut point avoir dans la vie d'intérêt positif, d'intérêt capitaliste, bien entendu! Comme si l'idée de la représentation n'impliquait pas la représentation de tous les intérêts, même de toutes les passions... comme s'il n'y avait pas près de six cents députés — comme si aucun intérêt pouvait dominer l'ensemble de tous les autres intérêts!

De sorte que, par la force même des choses, l'attachement aux idées fondamentales et primordiales qui

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sont noire charte sociale de 1789, est dAj.'», qu'on le veuille ou non, la jilalé-forme de résistance et toiil un programme de gouvernement.

On peut se demander, et avec tristesse, comment nous en sommes venus là, à quelles causes on peut attribuer des modifications aussi profondes et un changement aussi complet dans les préoccupations delà politique moderne.

A mon sens, ce que j'ai appelé le parti républicain conservateur, l'immense majoriléde notre pays, souffre quelque peu par sa faute ; si tant de terrain a été perdu que nous en sommes à nous adosser, pour combattre, à la Révolution française, c'est par timidité ou par indifférence. Nous n'avons jamais su élever assez haut la voix.

Je Tai déjà dit et je le répèle ici : les hommes politiques sont un peu comme les jeunes gens : ceux qui se conduisent le mieux sont toujours froissés de se l'entendre dire:»!! semble qu'il y ait dans ct^t éloge quelque chose qui amoindrisse ou qui blesse. Eli bien 1 le parti républicain que nous sommes a toujours eu quelque dépit d'entendre faire l'éloge de sa modération, de ses qualités conservatrices. Dans une Chambre à laquelle j'ai appartenu, il y avait une majorité de plus de 300 membres. Un orateur incisif montait à la tribune, il la menaçait de la traiter de modérée. Sous cette terrible apostrophe elle pliait et ne se reformait que si on lui montrait combien elle était hardie! Tant il est vrai que les hommes les plus conservateurs par raison et par une juste intuition des besoins d'un régime démocratique, semblent émus de ne point passer, eux aussi, pour de grands mauvais sujets politiques! [Rires et a/plaudissemerJs.)

Un tel état tient encore et surtout à l'absence d'une

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direction précise, à l'état d'anarchie intellectuelle qui naît de l'absence d'un gouvernement.

J'ai dit, dans cette région même, à quelles condi^ tions un gouvernement peut se constituer, ce qu'il demande de clarté dans les vues, de précision et de sobriété dans le programme, mais ce n'est pas assez dire que de déterminer comment se forme un gouvernement. Il faut encore considérera (pielles conditions seulement il pourra vivre. Ce n'est pas assez pour son parti de lui donner sa confiance : il faut encore qu'il lui donne son concours. Il faut qu'il le fasse vivre, qu'il le soutienne. Il faut qu'il entre dans la politique, dans l'action politique.

Si vous ne faites pa? de la politique, c'est contre vous que la politique se fera. Si le parti républicain conservateur ne se défend pas lui-même, personne, personne, entendez-le bien, ne suffira pour le défendre. Sous la monarchie de juillet, quand on demandait des renseignements sur un bon citoyen, les préfets répondaient parAcette formule : » Bon prère, bon époux, paie bi^ ses contributions, ne fait pas de politirpie. » Rien n'était plus naturel sous un régime censitaire.

Aujourd'hui, sous un régime de suffrage universel; il ne pourrait pas y avoir une plus détestable définition du bon citoyen que de dire : « ne fait pas de politique ». Quand la parole et l'écrit jouent un rôle décisif, c'est n'exercer qu'une partie de ses droits, c'est ne remplir qu'une partie de ses devoirs, que de se borner à exercer tous les quatre ans ses droits d'électeur.

Nous avons voté la liberté de la presse et la liberté de réunion. Voyez l'usage qui en est tait! Si un étranger voyageant en France cherchait à établir la force

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numérique de chaque parti en comparant le tirage respectif des journaux, il arriverait à conclure que vous, l'immense majorité du pays, vous n'en êtes que la portion la plus infime.

Et la liberté de réunion? Qui donc en use? N'est-ce pas cette majorité de républicains si nombreuse qu'en elle s'absorbent presque toutes les forces de la nation, qu'il conviendrait d'appeler la grande muette? Parfois elle s'émeut, elle interroge Ihorizon , elle cherche celui à qui elle donnera sa confiance... Vaine préoccupation! C'est en elle, en elle seule, qu'est le remède!

Messieurs, le jour où les gens de bien feront, pour se défendre, la dixième partie de l'agitation qu'on fait pour les menacer, ils seront les maîtres. Ils sont le nombre et ils sont la force.

Mais il ne suffît pas de porter en soi cette puissance, il faut la traduire en actes, il faut, pour tout dire, qu'un gouvernement représentant ces grandes idées : l'ordre, le progrès, la liberté, ait derrière lui la légion de ses témoins attestant que la grande majorité de la France ne comprend pas autrement l'ordre, le progrès et la liberté. Applaudissements répétés.)

Ce n'est pas d'aujourd'hui que je tiens ce langage. On m'a jadis très agréablement plaisanté, parce que j'avais dit dans une de nos Assemblées : « On ne fait pas assez de politique en France. » J'entendais parla que ce sont toujours les mêmes personnes et les mêmes minorités qu'on voit faire de l'agitation.

Eh bien ! Messieurs, vous êtes à l'abri de tout soupçon. Vous ne pouvez pas, comme les membres d'un simple comité, être soupçonnés d'être issus seulement de votre propre initiative ou de votre seule ambition. Vous êtes les fils du suffrage universel; il n'est pas un

de VOUS qui ne soit un représentant du suffrage universel, il n'est pas un de vous qui n'ait'été élu parce que depuis longtemps il s'était imposé à l'estime, à la confiance et à la considération de ses concitoyens . Personne n'est donc mieux placé que vous pour faire entendre la voix du pays. Si vous approuvez la marche (les affaires publiques, applaudissez hautement; si vous ne l'approuvez pas, blâmez et parlez encore hautement. Saisissez toutes les occasions, faites-les naître. Il n'est point besoin de la venue dans votre département d'un homme politique pour faire entendre votre opinion et paraître votre volonté. Alors, reprenant courage, notre grand pays retrouvera son élan, sa confiance.

La nature l'a comblé de ses dons. Elle lui a prodigué toutes les richesses que peut féconder le travail de l'homme. Notre race a toujours ces qualités maîtresses qui l'ontfait émerger de l'obscurité des premiers temps avec une vocation historique si forte qu'elle a été la première dès qu,'elle a commencé d'être ellemême. Nous avons l'esOrit d'invention : nous avons mis notre signature au pied de toutes les grandes découvertes scientifiques. Nous avons la patience, l'esprit de labeur. En face d'une crise économique qui a surpris nos agriculteurs, nos industriels et nos commerçants, on les a vus, après une courte hésitation, trouver de nouvelles méthodes, transformer leur outillage, et se montrer, non pas égaux, mais supérieurs à euxmêmes.

Eh bien! il ne faut pas que tant d'efforts et tant de génie soient perdus! que l'oppression des minorités pèse avec l'inquiétude sur toutes ces forces d'expansion; et, pour qu'il n'en soit pas ainsi, il suffira que votre pensée s'affirme, qu'elle domine les rumeurs de

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qnelqnes-un.s, qui ne semblent imposante, que grâc au silence qui les entoure: il faut qu'un gouvernemenl conlorme à vos aspirations ait cette force incomparabl.. que donne l'assontiment des masses prolondes 1. concçurs et le soutien de limmense majorité d''un peuple républicain. {Adhésion unanime et amjlaudissemenls prolongés.) '

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