L'ESPRIT DE GOUVERNEMENT ET LE PARTI RADICAL
Les déléo;ués sénatoriaux et les personnalités politiques du canton de Charlieu i^Loire) s'étaient réunis, le 16 novembre ISftiJ, sous la présidence de M. le député Real pour entendre un discours de M. Waldeck-Rousseau. L'orateur exposa la situation politique créée par la constitution d'un ministère radical homo;iène, le cabinet Bourgeois, qui était arrivé aux affaires quinze jours auparavant. 11 déclara que, quoique n'étant pas radical, il suivrait celte expérience gouvernementale avec impartialité et justice, et qu'il dédaignerait de faire aux radicaux une gueri'e d'embuscades et d'embûches. Mais, analysant le programme du nouveau ministère, il exprimait tout son scepticisme sur le succès de la tentative de M. Bourgeois.
Messieurs,
Je suis très heureux et très touché de recevoir votre hospitalité. Je reste sous le charme de votre beau pays, qui rend un témoignage si éclatant de l'ingéniosité, de la ténacité et de l'industrie de vos compatriotes. En venant ici, je me suis arrêté devant le buste de l'un de vos amis les plus éminents et les plus aimés, et je n'ai pas perdu le souvenir de la douleur profonde que nous avons tous ressentie lorsque nous l'avons accompagné à sa dernière demeure, ce qui prouve que Brossard n'était pas seulement un homme de bicMi
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mais encore une grande figure au milieu de vos populations, car des liens de cette solidité ne se forment <|u'entre des hommes de cœur. {AppUuidi.sseinenla.)
Messieurs, je ne viens pas ici pour prononcer un discours politique. Nous sommes à un moment qui (îveille, chez les uns beaucoup d'espérances, et, chez les autres, beaucoup de craintes. Je voudrais me reporter un peu en arrière, regarder dans le passé, passé très consolant, très fortifiant, et qui se présente aussi naturellement à moi-même que le souvenir de rhomme dont je viens de parler.
Quand je suis entré dans la politique, c'est le premier que j'ai vu au moment du retour des Chambres à Paris, et je me rappelle encore l'émotion que nous avons ressentie lorsque nous avons entendu celte parole de Gambetta : >. L'heure des réformes est venue, il s'agit d'aboutir. » Nous avions de grandes espérances : je n'avouerai pas qu'il n'y eût là aussi de grandes illusions. Nous apercevions beaucoup de choses utiles à faire, et c'est à cette époque, dès 4882, que s'est élaboré le véritable programme républicain, programme si riche que, bien loin d'être épuisé, presque tous les projets de loi qui sont discutés en ce moment, après des fortunes diverses, après des lenteurs, des hésitations, ont leur point de départ et leur source dans le mouvement dont je parlais tout à l'heure. Beaucoup de ces projets n'ont pas abouti et il est bon de se demander pourquoi. Cette stérilité d'un instant a des causes qu'il faut rechercher.
Il y a deux genres d'opposition dont peut souffrir l'esprit de réforme : d'abord celui qui consiste à nier le principe de la réforme, à dire que celle-ci présente des intérêts en contradiction avec l'essence de nos lois. Ce n'est pas cette opposition qui est le plus à craindre.
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L'autre consiste à dire qu'on ne fait jamais assez, et à mettre perpétuellement sur les propositions qui sont faites de nouvelles et plus hautes enchères.
Je ne crois pas me tromper en disant que si, dans Tarsenal de nos projets de lois, il en est tant encore qui attendent une solution, c'est que, au lieu de se mettre d'accord sur la méthode et le point de départ, on a voulu tout faire à la fois et aller trop vite au point d'arrivée. Quand on élève une maison on tombe facilement d'accord sur les conditions premières, mais si l'on veut s'occuper immédiatement du toit, des derniers travaux, aussitôt les dissensions commencent. C'est un peu ce qui a été fait : on a eu l'esprit trop prompt, une volonté trop absolue pour résoudre des questions dans le but de donner satisfaction à toutes les aspirarations à la fois. C'est de là qu'est venue la déconvenue qui, je l'espère, ne sera pas de longue durée.
A l'heure dont je parle, nous avions une très grande fortune : nous étions sous l'impression d'événements encore récents qui nous enseignaient la sagesse; nous avions en outre, ce qui est bien précieux, la direction des républicains de la veille, de ceux qui avaient l'expérience politique parce qu'ils avaient vécu en 1848 et sous le second empire, et nous les écoutions avec fruit, nous recueillions leurs leçons avec profit. Si nous sommes encore en face de certaines difficultés, si nous traversons certaines épreuves, c'est peut-être parce qu'on a fait à la riiaxime « Place aux jeunes! » une part trop importante en politique, et parce que nous n'avons pas suffisamment gardé la place qui est due à ceux de nos ancêtres qui sont les véritables fondateurs de la République. ( F//> applaudhsements.)
Je ne crois jtas que les difficultés que nous avons à traverser soient de nature à inspirer de crainte aux
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véritables républicains. Il faut regarder avec franchise le chemin parcouru, et, si l'on a commis des fautes, les reconnaître. On tournera d'autant plus fièrement son regard vers l'avenir qu'on sera plus juste pour le passé.
Aujourd'hui, nous allons faire l'e.xpérience d'une politifpie nouvelle qui,commeje le disais en commençant, éveille les espérances des uns et les craintes des autres. Je n'ai pas mission de tracer la conduite de personne. Je viens ici, messieurs, pour mexpliquer devant vous avec sincérité et comme avec des amis. Je crois que nous devons faire cette expérience avec beaucoup de sang-froid et d'impartialité. Nous devons accorder à ceux qui Tentrepi'ennent une justice qu'on ne nous a pas toujours rendue : nous ne devons pas nous livrer à une guerre d'embuscades, d'embûches. S'il s'est rencontré quelquefois dans le parti républicain des hommes qui ont cru servir leurs idées en jetant le discrédit sur leurs adversaires, c'est là une méthode qui nous semble indigne de nous 1 ( Vifs apfjlaudissem^nts.)
Encore une fois, je ne parle au nom de personne et je n'ai l'ambition de conseiller personne. J'exprime ici mon opinion réfléchie. Je dis : Observons les événements, et, tout d'abord, examinons le programme du nouveau gouvernement. Messieurs, la langue française permet dédire beaucoup de choses, et les mêmes choses dans des termes bien différents, et, par conséquent, un programme n'exprime pas toujours nettement les idées qu'on entend servir. Ainsi, je trouve dans celui du nouveau cabinet bien des lois qui sont pour moi de vieilles connaissances : un projet de loi sur l'armée coloniale, — c'était là une des premières pensées de Gainbelta, — puis un projet de loi sur les
associations. Je ne voudrais pas sembler toujours revendiquer un droit de propriété littéraire, mais enfin, en 188-2, j'ai en Ihonneur de déposer une proposition de loi sur les associations qui dort encore dans les archives législatives... Il y a ensuite une loi relative à la prévoyance sociale : personne n'a été plus attaché, personne n'a marqué plus de sollicitude que les républicains de la veille, que les vieux républicains dont j'ai parlé, et nous-mêmes sous leur direction, aux lois de prévoyance sociale. Il n'y a rien là, par conséquent, qui constitue une nouveauté pouvant différencier une politique dune autre.
A l'inverse, je ne trouve pas dans la déclaration ministérielle les articles de foi qui faisaient partie, autrefois, du catéchisme radical. Il n'y est pas question de la séparation de l'Eglise et de l'Elat. Il n'y est pas question de la révision de la Constitution pour arriver à une chambre unique. En voici bien assez, et peutêtre trop! pour montrer que ce n'est pas le programme d'un cabinet qui constitue l'intérêt d'une expérience politique concluante : c'est dans les actes, dans les faits, dans la pratique de chaque jour qu'il faut le suivre et lejuger.
On peut être très radical et très gouvernemental : j'ai peut-être quelque mérite à le déclarer, puisque je ne suis pas radical. On peut être, dis-je, très radical et très gouvernemental, parce que toutes les réformes politiques peuvent être entreprises presque par tons les partis, parce que il en est certaines qui se concilieraient au besoin avec les garanties que réclament les grands intérêts nationaux, avec ce qui est, pour ainsi dire, le tuf de notre société française. Où la ligne de partage entre les partis commence à se dessiner, c'est dans l'application des maximes; où ils commencent à
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se distinguer, c'est dans l'usage qu'ils lont du pouvoir, c'est par les intérêts qu'ils servent et par ceux quils menacent. {A/jplaudissiunenls ni/jélcs.)
Or, pour parler franc et net, je ne vois qu'une question posée, celle de savoir si le parti républicain radical a une sphère d'influence, un programme, une clientèle qui lui permettent de gouverner par luimême, ou si, au contraire, il ne peut emprunter quelques chances de durée qu'à des concessions qui lui seraient funestes. En un mot, il s'agit de savoir si. dans l'expérience qui va être laite, le gouvernement radical ne devra sa durée, son existence, qu'à l'appui du parti socialiste. {C'est cela! 7Vès him! applaudissements.)
Si les réformes qu'on va tenter aboutissent par une marche plus rapide que celle qui a été suivie, si, en y mettant plus d'absolu, on arrive à les résoudre, nous aimons assez le progrès pour être prêts à nous en applaudir, et ceux qui veulent l'ordre et la paix seront les premiers à s'en louer. [Nouveaux applaudissements.)
Mais si, pour durer, il faut, soit ouvertement, soit sous le masque, soit par des promesses pour le lendemain, soit par des habiletés qui ne tromperont personne, emprunter à certain parti un appui nécessaire, s'il faut que le cabinet vive de la longanimité des socialistes et des espérances qu'il leur permettrait de concevoir, alors l'expérience sera concluante, et le pays jugera. Il peut être désireux de savoir enfin ce que peut le radicalisme, il peut admettre même que l'on remanie certains organismes de la société, mais il ne tolérera jamais qu'on touche à tout ce qui est la charte de notre société. Il s'agit donc de savoir à quelles audaces de radicalisme il faut s'attendre. Ne
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voudra-t-on attaquer que les ouvrages détachés? Nous le verrons. Mais ce qui est impossible, c'est délaisser enlever une seule pierre de ce que j'appelle la citadelle. La citadelle, c'est tout ce qui constitue la société française, ce sont les garanties données à l'ordre, c'est la liberté individuelle, c'est le droit de propriété individuelle, et c'est parce que nous avons toujours veillé à la garde de ces grands intérêts que nous avons pu traverser la crise la plus funeste et en sortir victorieux. (Applaudissements unanimes.)
C'est cette expérience qu'il faut attendre du développement naturel et normal des faits. Il y a quelques points sur lesquels des inquiétudes peuvent déjà s'éveiller. J'en ai déjà dit un mot, hier, à Roanne. Je veux parler de la question d'impôt qui, selon moi, est la pierre de touche avec laquelle il est aisé de reconnaître un gouvernement radical ou un gouvernement socialiste. L'impôt doit respecter l'égalité et la proportionnalité, deux qualités qui en sont l'essence.
Tout ne se fait pas à ciel ouvert ni avec bruit. On ne commence pa^ toujours par arbor^ir un drapeau sur lequel on écrit ce qu'on veut faire. Il n'est pas douteux que si l'on proposait de voter l'impôt progressif, l'immense majorité du Parlement protesterait. Mais Certains projets peuvent se dissimuler — j'allais dire (( se maquiller » — et j'ai vu avec regret une première atteinte portée au principe de la proportionnalité de l'impôt dans le projet de loi sur les successions déposé par le cabinet Dupuy et repris par le cabinet Ribot. En quoi consiste cette atteinte? Le voici. Une succession s'ouvre qui comprend deux maisons, qui tombe dans l'héritage de deux personnes. Elles paieront deux droits. Mais si ces deux maisons arrivent à la même personne, elles paieront plus de deux droits.
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Il est vrai que nous sommes très ino;énieux. C'est ainsi qu'un homme de finances — un de mes amis — que j'eslime et dont je reconnais rinlelligerice, ayant ;i défendre celle théorie de l'impôt proj^ressil" et voulant répondre à ses propres scrupules, disait : « Non, ce n'est pas là un impôt progressif: si vous le prenez à la base il est progressif, mais si vous le prenez à la lêle, il descend : il n'est pas progressif, il est « dégressif », {litres et ripplavdissenients). Cela prouve qu'en aucune manière l'esprit français ne perd jamais ses droits, mais, au fond des choses, c'est l'utopie et If sophisn e que je signalais.
A mon sens, ce sont là des questions sur lesquelles les républicains devront se départager; il faudra prendre un pnrti, non pas que ces mesures doivent entraîner des désordres profonds, mais c'est l'avanlgardie, c'est la marque d'un même esprit, et c'est pour cela que la proposition cesse d'être une mesure radicale pour devenir une mesure socialiste.
Ce n'est donc pas par les mots contenus dans un programme qu'on peut être fixé sur la conduite d'un gouvernement. Je l'ai dit et je le répète : c'est par ses actes. On ne se fixe pas non plus par des débats solennels, par les déclarations faites dans des tournois oratoires dont nous sommes très friands, mais dont je connais la vanité. On se livre là à des joutes enfiévrées où l'habileté triomphe toujours : notre belle langue se prête 'merveilleusement à présenter les mêmes idées sous des aspects différents... J'ai peut-être mauvaise grâce à dire du mal de la parole, puisque j'en vis, mais je veux dire ceci : la parole est utile pour éclaircir un point de droit, elle n'est pas faite pour étudier des questions générales, pour renseigner sur la conduite politique d'un gouvernement. De telle
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sorte qu'un tournoi vint-il à se produire dans le Parlement, nous ne"*^erions pas édifiés sur cette question : le cabinet est-il radical ou tend-il à devenir socialiste? C'est donc par une observation attentive des faits, c'est en mesurant chaque jour ses actes, que nous devons juger le cabinet. S'il fait appel à une diplomatie, à des calculs profonds, à des ententes plus ou moins mystérieuses, le pays ne tardera pas à se prononcer parce que nous serions en présence de manifestations non équivoques. En effet, nous sommes un pays de clarté, un pays dans lequel on ne veut pas, par des dehors trompeurs et habiles, être tenu dans une demi-obscurité, et, quelle que soit Topinion professée par un homme 'politique, on peut dire que le pays lui a su toujours gré de dire nettement ce qu'il voulait. [Apjdiiudhscments.) Il approuvera, ou il blâmera, mais ce que la France pardonne le moins, c'est l'hypocrisie. [Nouveaux npplawhssements.) Or, elle peut èlre dans les paroles ou encore dans la manière d'être. Il est une seule chose qui ne trompe pas, c'est l'acte, c'est le fait brutal. Dans lès questions qui mettent aux prises les intérêts individuels, il n'y aura pas d'erreur : on verra où le Gouvernement met sa main; par ses actes, on constatera s'il tend vers le socialisme, et si, par des concessions déguisées, il cherche à acheter ses complaisances. Quand la lumière sera faite, il ne sera besoin ni de concerts arrêtés, ni de diplomatie, pour mettre fin à l'expérience : la volonté du pays s'imposera.
Nous sommes un pays de clarté et aussi de bon sens et de sagesse. Si, très souvent, dans les polémiques des journaux et dans les discussions des orateurs, on entend des plaintes très vives contre les méprises de l'esprit français, contre la brusquerie
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avec laquelle il passe d'une opinion à une aniro. on n'est pas juste pour nous, car s'il se produit, à certains moments et dans tous le pays, je ne dis pas un courant, mais une de ces inlluences qui ne durent qu'une minute, le jour où le Français voit clair, il se ressaisit immédiatement. Il est facile de se rappeler que nous avons traversé une époque où des malaises, des mécontentements, s'étaient coalisés pour devenir une sorte de maladie nationale; mais le jour où le citoyen a vu qu'on abusait de sa crédulité pour favoriser une entreprise inavouable et inavouée, le pays s'est retourné et a fait justice. ( Vifs app/avdissements.)
C'est pour cela, messieurs, que je garde une très grande confiance dans l'avenir. L'avenir, à mon avis, ce n'est pas demain : nous mesurons trop souvent la croissance d'un peuple ou d'un régime à notre propre avenir. Mon, nous travaillons beaucoup moins pour nous que pour notre race. L'histoire d'un peuple compte par époques et non par minutes.
Les hommes ne sont que les agents d'un jour, c'est un titre de gloire suffisant davoir apporté sa parcelle à la réalisation du progrès. Tâchons d'aller plus loin que nos pères, certes, mais gardons cette pensée que, ce que nous ne ferons pas, d'autres le feront. Le grand devoir des républicains, c'est encore moins de se liàter que de ne rien compromettre. Si nous pouvons laisser à nos fils, à nos petits-fils, le soin de parfaire la tâche commencée, il est une chose que nous ne pouvons pas faire sans forfaiture, c'est de laisser toucher à l'œuvre que nos pères avaient accomplie. {Applaudissements répétés.)