LES OPPORTUNISTES ET LES RADICAUX
Le 13 juin 1896, une réunion d'électeurs des V'= et XIIF arrondissements de Paris se tint au restaurant Vianey en vue de la réorganisation du parti républicain modéré. M. \Yaldeck-Rousseau s'attacha à démontrer que l'expérience faite par le cabinet Bour^'eois avait été décisive, et qu'il en résultait, selon lui, une preuve nouvelle de l'impuissance du ^arti radical. Les seules réformes sérieuses contenues dans le programme radical avaient été empruntées à Gambetta et à ses disciples. Aussi M. ^^aldeck-Rousseau engageait-il ses amis à coiitimier de se dire et d'être de vrais « opportunistes », c'est-à-dire d'être des hommes décidés à n'appliquer les réformes qu'au moment opportun — lorsqu'elles sont acceptées par le pays.
Messieurs,
Voire président rappelait tout à l'heure, en termes qui m'out trouvé profondément sensible, que j'ai eu le très grand honneur d'être l'un des collaborateurs de Gambetta. Laissez -moi vous dire que c'est son nom et son souvenir qui m'amènent surtout au milieu de vous. Ilserhblebien que le moment soit venu pour tous ceux qui sont restés fidèles à sa politique, pour tous ceux qui ont pu en mesurer la valeur aux fautes commises et aux épreuves subies depuis qu'on s'en est écarté, de se grouper autour de ce nom qui dans la pensée des républicains sincères éveille le souvenir d'une vie
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entièrement consacrée à la consiihilion de l;i lirpiihlique et à la grandeur du pays.
J'y vois un très grand avantage, qui est — à une éj3oque où tant de contradictions et d'équivoques naissent de qualifications nnulliples et sonores, mais dépourvues de sens précis — de dissiper tout malentendu en nous raltacliant à une politique qui a son histoire, une tradition, qui se définit et se personnifie par ses résultats; car on ne rappellerait point un seul des progrès accomplis depuis 1878 jusqu'en 188") sans y trouver l'action directrice, régulatrice, ou de Gambelta lui-même ou de celui qui releva son drapeau, c'est-à-dire de Jules Ferry. ( Apfdaudis.scments.) Ce qui me paraît aujourd'hui très indiqué et très possible, je ne l'eusse pas considéré comme aussi facile il y a quelques années. En effet, après la mort de Gambetia, suivant de si près sa chute, après la dispersion de la majorité gouvernementale que Jules Ferry avait su réunir, après lémiettement des véritables forces républicaines, il était nécessaire, inévitable, de laisser aux événements le temps de produire toutes leurs conséquences; il en est des crises politiques comme de certaines maladies : il faut qu'elles accomplissent leur évolution.
C'est peut-être le seul point oîi je me sois trouvé en quelque contradiction avec Jules Ferry : il était effrayé des dangers que pouvait présenter l'expérience d'un gouvernement choisi parmi ceux qui avaient usé tous les ressorts de l'opposition sans s'élever à aucune conception gouvernementale : je ne méconnaissais pas les périls d'une pareille épreuve, mais elle mapparaissait comme un mal nécessaire.
Il eût été souhaitable qu'on la fit plus tôt. On ne Fa point tentée d'une façon topique, décisive, avant ces
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derniers temps, car je* ne considère pas comme une expérience vraiment claire et démonstrative celle qui fut à peine ébauchée par un républicain pour lequel j'ai toujours proclamé montrés grand respect, M. FIoquet, c'est-à-dire par un homme beaucoup trop nourri des principes de la Révolution j)our être tenté de les déserter comme ils devaient Têtre plus tard.
Elle s'est réalisée récemment, et je ne regrette pas qu'elle se soit accomplie. Elle a rendu un grand service. Elle a, sur l'étal des partis, jeté une grande clarté. Gomme après certaines commotions atmosphériques, après ce que les marins appellent un grain, l'air ambiant est devenu très limpide, et c'est dans une lumière très crue que se dessinent aujourd'hui les forces, les tendances, la vitalité ou l'impuissance des uns et des autres.
Tout a changé autour de nous sans que nous changions nous-mêmes.
.La coalition sous l'effort de laquelle Gambelta est tombé était bien composite, elle comprenait bien des élémenl'S divers : la droite, ce qu'on appelait alors — et voyez combien cela semble loin! — l'intransigeance, puis UD parti aux contours mal définis, les radicaux.
Je me suis très souvent demandé — et il faut se le demander aujourd'hui plus consciencieusement que jamais — où commence le radical et où finit le républicain sans épithète dont parlait tout à l'heure votre honorable président; je ne me flatte pas d'être encore arrivé à le comprendre. Toutes les réformes que nous avons accomplies entre 1878 et 1885 ne sont-elles pas précisément les réformes les plus radicales et je puis dire les seules réformes radicales qui aient jamais été accomplies? ( l ifs applaudissemenls.)
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Ce l'ut d'abord celle rélorme considérable, radicale, qui a Iransformé de fond en comble noire instruction nationale; toutes les lois d'enseignement, qui donc les a fait triompher? Tout le programme de cette vaste réforme est formulé dans le discours que Gambetta prononçait à Bordeaux en 1872, et, s'il a été réalisé, c'est [lar les efforts successifs, jamais lassés, df* cette même majorité qu'une opposition systématique poursuivait de ses critiques et de ses railleries et dont l'œuvre peut, hélas! souffrir la comparaison avec cello de ces dernières années! [Assenliraent unanime ci vifs applaudissements .)
C'était aussi une grande et radicale réforme que de proclamer l'égalité de tous devant le service militaire, non point seulement par une pensée de justice, mais encore dans une pensée patriotique à laquelle il n'est pas un de nous qui n'ait donné son adhésion !
C'était bien une réforme radicale, je suppose, que de transformer aussi complètement que nous l'avons fait le régime de la presse, et si radicale que ceux qui .sont frappés surtout des résultats immédiats se sont demandés si elle ne l'était pas trop, et si la presse qu'on avait voulu affranchir avait quoi que ce soit de commun avec cette industrie meurtrière, faiseuse de scandale, marchande de diiYaniatioii, attachée, semblet-il, à abaisser les esprits et à flétrir les générosités de notre race.
Ce fut encoro une réforme radicale que de rétablir dans ce pays, où plus de vingt citoyens ne pouvaient se réunir, le droit de s'assembler comme ils le voulaient sans autre formalité que de faire connaître à l'autorité publique, responsable de l'ordre, que tel jour, en tel lieu, se tiendrait une réunion publique...
Et, chose singulière ! quand ces réformes ont été