LES OPPORTUNISTES ET LES RADICAUX
accomplies, l'épilhète de radical — contre laquelle je n'ai d'autre prévention que celle que j'éprouve pour toutes les choses mal définies — prenant tout à coup une importance nouvelle, exerçant sur les esprits je ne sais quelle tyrannie, le mouvement continu, régulier, progressif, d'où étaient sortis tant et de si grands progrès, sVst arrêté. Quels principes impliquait cette dénomination?... Quelles étapes allait-elle marquer? Était-ce aussi un état d'esprit que d'être radical? N'était-ce pas, pour quelques-uns, sinon pour beaucoup, un état d'ambition?...
Deux articles figuraient dans le programme radical, dont l'application était impitoyablement réclamée par ses adeptes à tous les m-inistres modérés, et invariablement ajournée par eux-mêmes, quand ils avaient la responsabilité du pouvoir: la revision et la séparation des Églises et de l'État. Mais ces deux articles ne constituent pas une définition suffisante.
Quel homme politique parmi ceux qu'on appelle opportunistes dirait que jamais, en aucun temps, ne s'opérera la séparation des Églises fet de l'Etat? ou que, jusqu'à la consommation des siècles, nous vivrons souy. l'empire de la même Constitution?
C'est donc une question de date, de circonstance et d'opportunité, qui nous sépare? Non pas même, puisque précisément ceux qui reprochaient aux opportunistes de ne pas faire la revision ni la séparation des Eglises et de l'Etat n'ont rien eu de plus pressé que de proclamer l'inopportunité d'un débat sur ces deux questions ! ( Vi./s apidaudissemenls.)
Aussi devait-il advenir et est-il advenu que le radicalisme, dénué d'un programme de gouvernement, condamné par son passé et ses promesses à de perpétuelles surenchères, a dû, le jour où il est arrivé au
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pouvoir, subir tontes les ronijirornissions donl la démagogie im|)Ose la servitude, el s'absorber enfin dans une alliance confuse et mortelle avec un socialisnrie à la fois complaisant et violent qui n'a plus une seule des idées gén»''reuses d(> celui de 1848. (Vi/s op/ilawlissements.)
Un changement non moins signalé s'est produit dans cette autre opposition qui s'appelait la droite. Je ne pense pas qu'elle ait encore acquis la loi républicaine, mais je suis convaincu qu'elle a perdu sa foi dans une restauration monarchique, et de ce côté se dessine un mouvement qui n'est pas dû seulement à la ruine définitive de combinaisons désormais sans avenir, mais à la pression irrésistible des masses électorales, ralliées, celles-là sincèrement, sans calcul, accomplissant lentement cette unité politique qui fut l'un des buts les plus nobles de la politique de Gambetta, et, sous cette influence, toute opposition de droite est destinée ou à renoncer à toute arrière-pensée ou à disparaître. '' A pplaudissemetits . )
Quant à nous, Messieurs, nous n'avons pas à chercher un programme nouveau : il nous suffit de rester fidèles à nous mêmes et fidèles à la politique d'où le gouvernement républicain à tiré toute sa force.
En matière de gouvernement, la valeur d'un programme tient beaucoup moins à la richesse de la table des matières qu'à la direction plus ou moins rationnelle, plus ou moins juste, plus ou moins élevée des idées générales qui dominent sa conduite.
Le programme de gouvernement formulé par Gambetta dès 1872 tenait en trois mots. Gambetta disait d'abord : La République sera éducatrice. Et il ne parlait pas seulement par là des lois scolaires, de l'instruction technique de l'enfance; il entendait que
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la République doit aux générations nouvelle- l'enseignement à la fois moral et pratique de la science de la vie, de ses droits, mais aussi de ses devoirs, du but auquel doivent tendre les démocraties, des épreuves auxquelles elles doivent se préparer, des remèdes qu'elles comportent, et qui dépendent avant tout de l'initiative et de la sagesse des individus.
J'ai dit plus d'une fois, laissez-moi le répéter encore, que la prévoyance s'apprend, qu'il faut eu enseigner les lois, faire apercevoir à l'enfant la puissance de l'épargne, lui en donner le goût. On enseigne, on a raison d'enseigner à nos enfants beaucoup d'histoire, mais ce serait une histoire bien intéressante, bien simple et bien féconde' à leur faire connaître, que celle des institutions de prévoyance préparées par la seconde République : la caisse des retraites pour la vieillesse, la caisse d'assurances en cas d'accident, — et ce serait une leçon d'arithmétique bien instructive que celle qui leur montrerait quelle pension correspond au moindre versement commencé dès la jeunesse et prélevé dans une pensée d'avenir sur le travail quotidien. {Adhésion générale et applaudissements.)
Gambetta voulait encore que la République fût gouver)ienienlale. c'est-à-dire que tous les intérêts trouvassent en elle la même somme de protection, sinon même une somme de protection supérieure à celle que pouvait leur assurer aucun autre régime.
Il entendait par là que , dans le gouvernement républicain, le pouvoir législatif doit avoir plus de contrôle, le pouvoir exécutif plus de force, les collèges électoraux plus d'initiative ; il voulait que chacun de ces trois pouvoirs fonctionnât dans sa sphère, sans empiétement de l'un sur l'autre, parce qu'en dehors
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(le rharmonio qui naît de leur séparation on arrivf> fatalement à rimpuissance.
Il disait encore — et celte parole plus qu'aucune autre doit être méditée :
La République doit être répnrairice. Ce n'est point qu'après avoir été l'àme de la Défense nationale, il rêvât d'ouvrir de nouveau l'ère des épopées sanglantes ou qu'il lût moins avare qu'aucun autre du sang généreux de la France. Mais il croyait avec raison que c'est par la puissance morale qu'un pf^upio retrouve sa suprématie; il sentait que si la République restait fidèle à sa tâche, si elle donnait à l'Europe l'exemple d'une démocratie ordonnée, féconde, soucieuse de sa dignité, jamais agressive mais jamais humiliée, l'heure viendrait de la justice immanente et qu'alors, non dans la guerre, mais dans la paix, se cicatriserait la blessure... [Mouvement prolongi^ et fi/tplaudissements.)
Je ne dis pas que jamais on ait été infidèle à cette pensée, mais peut-être n'a-t-ell ; point été toujours assez présente, peut-être n'a-t-on pas assez aperçu que les peuples comme les individus n'accomplissent rien de grand, ne savent point accepter la loi du sacrifice sans un idéal qu^n ne saurait jamais placer trop haut.
Dans la vie politique pas plus que dans la vie privée il n'y a de résignation généreuse, de stoïcisme fécond, sans une grande pensée et sans une grande espérance. Chacun de nous n'accepte la loi du travail, les servitudes de la vie, ses déceptions, l'effort quotidien, le recommencement des entreprises, que parce qu'il veut plus honoré le nom qu'il a reçu, pour donner plus d'indépendance, plus de bien-être aux siens, pour leur rendre moins dur le combat pour la vie. De même, il ne faut pas demander à un peuple d'accepter
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avec résignation tout ce qui est le pénible cortège des évolutions politiques sans lui proposer un but, dont la noblesse le soutienne et le console. A ceux-là surtout qui souffrent, à ceux pour qui le poids du jour est plus lourd, il faut dire qu'il n'est pas de sacriûce inutile, qu'il n'est pas jusqu'à leur misère qui ne puisse tourner à la grandeur de la patrie. [Ap//laiidissemenfs.)
Que serons-nous dans l'avenir? Nous serons des républicains, vous l'avez dit, monsieur le président, et s'il faut nous parer à notre tour de ceriaines qualifications, j'ajoute : il est des points sur lesquels nous serons des républicains intransi2;eanls. iNous serons intransigeants sur toutes les idées et sur tous les principes de la Révolution française {applaudisse^ menis unnnimes), intransigeants sur toutes 1 s vérités fondamentales et primaires qui sont l'essence d'un document trop oublié, la Déclaration des Droits de riiomme et du citoyen.
Nous serons intransigeants sur la séparation des pouvoirs, en dehors de laquelle il fi'y a que désordre et tyrannie.
Nous serons intransigeants aussi, en ce qui concerne ces deux principes sans lesquels il n'y a pas de société humaine perfectible ni de civilisation véritable : j'ai nommé la propriété individuelle et la liberté individuelle. [A iiplaudissemonts répéléa.)
Pour toutes les questions qui naissent du cours du temps, du développement national lui-même, je dirai volontiers : continuons d'être opportunistes! Ce mot ne m'a jamais lait peur; il n'est pas très français, mais il contient, sous forme de néologisme, un hommage rendu à un sentiment très français, le bon sens. [Très bien ! 1res bien !)
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Etre opportuniste, c'est agir avec opportunité, au moment opportun, c'est attendre que la récolte soit mûre, c'est ne point tenter d'imposer au pays une réforme qu'il n'ait pas déjà dans son esprit voulue, mûrie, acceptée.
C'est de ces pensées, qui ne sont en réalité qu'un rappel à la véritable doctrine républicaine, un retour vers un passé consolant parce qu'il n'a été ni sans utilité ni sans grandeur, que je souhaite de voir s'inspirer le Comité du xiii" arrondissement. Je souhaite que son exemple soit suivi et que tous ceux qu'anime une même ambition de constituer une politique sans timidité, sans témérité, qu'aucune chimère ne séduit, qu'aucun progrès ne déconcerte, se groupent dans une pensée de fidélité aux traditions qui ont fait la grandeur de la République. [Applaudisseinenls répétés.)