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LES RÉPUBLICAINS DE GOUVERNEMENT ET LE PROGRAMME RADICAL

Devant un nombreux public réuni dans la salle du théâtre de Mnntbrison, le 25 octobre (1896), M. Waldeck- Rousseau examina ce qui difTérenriiiit les républicains de Gouvernement, autrement dit !• s tuodérés, des républicains d'opposition, c'est-à-dire les radicaux.

Messieurs,

La tâche d'un conférencier qui aurait à traiter devant un auditoire aussi notwikCQ^ une question d'histoire, de liuérature ou de philosophie, serait, sans doute, plus facile que celle que je vais accomplir. Je me rends bien compte que j'aurais peu d'autorité pour vous entretenir de pareils sujets. Vous attendez de moi autre chose, et c'est sur le terrain de la politique que je dois m'engager.

Comme j'ai toujours vécu dans le respect de toutes les convictions sincères, je suis assuré d'avance de n'en blesser aucune; ce sont mes idées personnelles que je me propose d'exposer : républicain de tradition et de raison, je suis convaincu que nos institutions réptiblicaines ne peuvent subsister et tenir leurs promesses que par l'application d'une politique vraiment gouvernementale; mon but est de vous persuader, et je veux y parvenir en employant la méthode la plus

digne de VOUS £t de moi, c'est-à-dire en parlant 'avec une sincérité entière et une franchise absolue. [ApplaudUsements.) ,

Ilya deux ans déjà, je disais aux républicains de Montbrison, qui avaient bien voulu me recevoir :

« Nous avons un même idéal, un même but, une même volonté de fonder un gouvernement digne d'une démocratie libre et sage, respectueux de tous les intérêts, ayant le culte de toutes les gloires de la France, ambitieux d'accroître encore les titres qu'elle possède à Testime et à la reconnaissance du monde. »

Le temps a marché et un grand événement s'est accompli. L'œuvre de notre relèvement national, poursuivie lentement, mais avec une résolution ferme, au prix de sacrifices que le pays tout entier n'a jamais marchandés, a reçu la consécration la plus solennelle, et nous pouvons nous tourner aujourd'hui vers la passé, non pas seulement avec hardiesse, mais avec orgueil, car remonter la pente sur laquelle l'histoire nous m.ontre que tant de peuples ont été entraînés par la défaite, c'est une œuvre glorieuse entre toutes et ce n'est pas seulement la première, c'est encore la plus difficile et la plus grande des victoires. ( Vifs applaudissemeits.)

Si, de ce côlé, la situation actuelle ne présente à notre attention que des sujets de nature à nous satisfaire, on peut se demander si nous avons été aussi heureux et aussi bien inspirés dans notre politique intérieure, et, à ne juger des choses que par leur apparence, on serait tenté d'en douter.

Vous savez, messieurs, quelles critiques s'élèvent de toute part. On reproche au Parlement tant d'heures précieuses dissipées dans l'agitation la plus stérile.

On nous montre l'œuvre de la législature actuelle

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déjà compromise. On lui rnf)roclio d'avoir été impuissante à conslitu'îr une majorité animée de quelque esprit de suite, capable de former un gouvernement durable et de le soutenir; d'avoir mis en question notre régime financier sans avoir préparé d'avanceaucun organisme nouveau qui fût prêt à le remplacer.

On reproche enfin à la législature de 1893 d'avoir surtout donné le spectacle d'une immense ambition de tout attirer vers elle, de tout subordonner autour d'elle, et, en même temps, d'une immense impuissance à résoudre les nombreux problèmes qui luiétaient soumis.

Ces reproches trop excessifs, et trop absolus sansdoute, empruntent toutefois une force réelle aux événements qui se sont déroulés sous nos yeux.

Cependant, je crois que, dans le domaine de la politique intérieure comme dans celui de notre politique extérieure, nous avo.:? obtenu un résultat qui peut être fécond en conséquences.

C'est la conviction que je voudrais vous faire partager en examinant avec vous la situation des partis politiques en France.

Pour la bien saisir, il faut remonter à la fondation du gouvernement actuel. Au lendemain de 1870, le combat s'est engagé entre tous les républicains d'une part — et ceux qui avaient voulu la République, et ceux qui l'avaient acceptée, — et, d'autre part, tous ceux qui, enchaînés par des traditions ou par des habitudes, retenus par le culte des souvenirs ou par des préventions ou des préjugés, ne désespéraient pas de restaurer une des formes du gouvernement monarchique qu'ils avaient servi, l'empire, la monarchie constitutionnelle, ou la légitimité.

A ce moment, nous ne formions qu'une seule armée

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merveilleusement unie, acceptant sans contestation la direction d'un véritable homme d'Etal, de Gambetta, chez lequel, il ne faut pas se lasser de le dire, l'incomparable orateur, le tribun fougueux n'étaient que les serviteurs dociles d'une pensée toujours mûrie et toujours maîtresse d'elle-même. {Applaudissements unanimes et bravos répétés. )

Gambetta avait rendu à notre parti un premier et grand service en l'amenantà reconnaître la nécessité de se discipliner. 11 lui en avait rendu un autre plus incomparable encore en l'amenant à introduire dans sa politique non plus seulement des aspirations et pour ainsi dire des élans, mais une méthode scientifique et rationnelle empruntée à l'expérience elle-même.

Notre première conquête, ce futalors la Constitution républicaine, je n'hésite pas à le dire en dépit des critiques qui, tant de fois, ont été élevées contre elle. On se plaît à répéter que la Constitution de 1875 a été l'œuvre d'une assemblée monarchiste; les uns en concluent qu'elle ne peut dès lors être que détestable; d'autres, frappés des résultats qu*'elle a produits, se demandent comment elle a pu assurer au gouvernement républicain vingt-six années d'existence et le défendre contre tant de périls.

La vérité est qu'on se trompe en disant que la Constitution a été l'œuvre des légitimistes, des orléanistes ou des bonapartistes. Elle a été l'œuvre d'une majorité formée avant tout par tous les républicains de l'Assemblée nationale et par une minorité de représentants des opinions dynastiques qui eurent à ce moment, il faut leur rendre cet hommage, le courage de faire passer leur patriotisme avant leurs préférences personnelles, et qui, comprenant que ce serait folie que de tenter une restauration déjà rendue impossible par

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un courant d'idées chaque jour plus inésislibli;. voulurent donner à leur pays un gouvernement établi d'après les lois essentielles et communes à tous les gouvernements, lois de durée et d'harmonie, avec le suffrage universel pour base, la séparation des pouvoirs comme règle fondamentale, deux Assemblées comme garantie contre les brusques mouvements de l'opinion, un président élu par le Congrès. Et comme le gouvernement auquel toutes ces conditions d'ordre et de durée se trouvaient assurées n'était autre que la République, il ne faut pas être surpris que la Constitution de 1875 ait assuré sa conservation, même contre les coniplols monarchiques du 24 et du IG mai, puis, plus récemment encore, contre des conjurations plus obscures, par là même plus dangereuses, et contre les entreprises de l'esprit néo-césarien. ( V^fs opplaudissenienls ( t (isxentiinont Cjéni'ral.)

Après le 16 maî^^innion demeura encore quelque temps la règle de notie parli. Mais, suivant la parole même de Gambella, « l'ère des diflicultés allait s'ouvrir ». Jusque-là, il nous avait suffi de résister, maintenant il nous fallait agir. Nous avions été seulement Topposition, il fallait devenir le gouvernement.

Autre chose est de s'unir contre l'ennemi commun, autre chose est de se mettre d'accord sur des principes d'action. Il se trouva que des républicains excellents, qui avaient toujours vécu dans l'opposition, en avaient pris le pli ineffaçable.

N'ayant jamais rencontré dans le pouvoir qu'un ennemi, ils ne voulurent point apercevoir qu'ils étaient cependant devenus le gouvernement et le pouvoir.

Dès lors, on vit se dessiner et s'accentuer peu à peu la ligne de démarcation qui n'a pas tardé à partager en fractions très inégales notre grand parti républi-

cain : ils s'appelèrent les radicaux, et ils nous appelèrent les modérés.

Je ne comprends pas bien qu'on éprouve le besoin de se défendre contre cette qualification; la modération est un des attributs de la force, l'une des formes essentielles de la justice. Il y eut, en réalité, des républicains d'opposition et des républicains de gouverne ment; les premiers s'absorbèrent dans la critique, les seconds eurent la lourde tâche de refréner les impatiences et de subordonner leur politique à la lente évolution des esprits.

Dans le conflit qui ne tarda pas à s'engager, il semblait que la lutte lut bien inégale. Instruits par l'expérience, convaincus que rien n'est plus dangereux que de susciter des espérances qui peuvent être déçues, préférant ne pas promettre toujours tout ce que nous aurions pu donner, plutôt que de ne pas tenir tout ce que nous aurions promis, nous voulions procéder avec méthode, construire assise par assise tout l'édifice nouveau.

Les radicaux, au contraire, avaient les mains pleines de promesses et de réformes; le jour où ils daigneraient les ouvrir, une transformation soudaine s'accomplirait : nouveaux Prométhées, ils avaient dérobé l'étincelle créatrice, et, forts d'une investiture supérieure qu'ils ne devaient d'ailleurs qu'à eux-mêmes, assis sui la montagne ils nous regardaient avec compassion-combattre dans la plaine!

Tous les gouvernements qui se sont succédé dans la période à laquelle je me reporte vécurent sous le feu de cette opposition, interrompue ou variée seulement par la formation de ce qu'on a appelé des ministères de concentration, composés d'éléments disparates, organisés bien moins en vue d'accroître l'action du

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pouvoir que do la neutraliser, trop dépourvus eu tout cas de siguificatiou pour que pût se faire lexpérience de la politique radicale au point de vue de ce qu'elle peut apporter d'activité et de puissance dans le gouvernement.

Celte expérience ne s'est accomplie qu'au commencement de cette année.

Un ministère homogène et radical sest enfin constitué. Il a dû immédiatement regarder autour de lui, rechercher quelles étaient les forces de son parti. Or, comme toutes les grandes réformes politiques étaient depuis longtemps accomplies, comme il était dans sa tactique et dans sa raison d'être d'aller en s'exagérant sans cesse, il était advenu que peu à peu, insensiblement, le parti radical était sorti de ses frontières. Â force de dénigrer toutes les œuvres des républicains de gouvernement, il avait fait souche de socialistes, et n'était plus, dans le Parlement, qu'une minorité ne vivant plus déjà que par la pusillanimité complaisante des uns ou la tolérance intéressée des autres. Ainsi le nouveau cabinet était nécessairement amené à se porter soit vers les républicains de gouvernement, soit vers les socialistes.

Il était déjà beaucoup plus près de ceux-ci que de ceux-là. Alors, obéissant à la loi d'attraction, c'est de leur côté qu'il chercha l'appui et l'appoint qui lui étaient indispensables.

Je ne dis rien qu'il ne soit facile de justifier.

Ce n'est pas dans le programme lu par ce cabinet aux: deux Chambres qu'il faut chercher sa pensée.

Ce programme était très réservé; il disait la nécessité de sortir des tâtonnements et des contradictions où depuis deux ans le Parlement ne cessait de se débattre; la nécessité de voter le budget; il faisait

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appel à la bonne volonté des républicains; on n'y rencontrait ni la séparation de l'Église et de l'État, ni la revision de la Constitution, ces ingrédients sans lesquels jusque-là le programme radical eût à ses propres yeux semblé manquer de prestige.

C'est dans un autre document qu'il faut chercher la pensée gouvernementale : le président du cabinet qui venait de se former ne tardait pas, en effet, à se rendre à Lyon, et à la faire connaître '.

Ce qu'on pourrait appeler le programme de Lyon tenait tout entier dans cette proposition maltresse : l'impôt ne doit point être demandé seulement proportionnellement à tous, dans la mesure des besoins de l'État; il doit être un régulateur de la fortune; il doit tendre à rendre moins inégale la lutte pour la vie entre ceux qui possèdent la richesse et ceux qui ne la possèdent pas.

C'est là, messieurs, toute la doctrine socialiste.

Si on abandonne la doctrine de la Révolution française qui veut que l'État ne puisse réclamer de contribution que dans le but d'assurer les services publics et que chacun y participe suiva*nt ses facultés; si limpôt doit régler le développement de la fortune individuelle, si à mesure qu'elle s'accroît elle doit supporter des charges différentes, on crée des classes, on introduit l'action de l'Etat dans la formation ou la conservation de la richesse, on supprime l'un des attributs les plus essentiels de la liberté individuelle : c'est là, je le répète, la doctrine socialiste tout entière. {Adhésion générale et applaudissements.)

Le parti socialiste ne s'y est pas trompé, et il a

1. Allusion au discours prononcé à Lj'on, le 12 janvier 1896, par M. Léon Bourgeois, président du Conseil, et dans lequel était exposé le programme du ministère radical.

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laissé aux esprits lro|) limides on trop désireux de paraître iiardis, ce qui est bien souvent la même chose, le soin de s'y méprendre.

Par la voix de ses orateurs ou de ses écrivains les plus autorisés, alliés à la fois arrogants et fidèles, accordant sans hésitation leur concours mais ne résistant pas au plaisir d'en faire sentir le poids, il déclara qu'il appuierait la politique ministérielle, non pas parce qu'elle répondait à toutes ses conceptions, mais parce qu'elle leur ouvrait la brèche; il tint sa parole, et comme le cabinet radical travaillait pour lui, sans le voir ou sans vouloir le voir, son appui ne lui a jamais lait défaut.

Faisons un pas de plus et nous arrivons à l'heure présente. Le ministère radical est tombé, l'obscurité qu'entretenait une politique équivoque se dissipe.

Il apparaît alors plus clairement que jamais qu'à raison des événements accomplis, de l'évolution qu'on vient de lui faire faire, le parti radical a définitivement perdu son autonomie, qu'il n'a plus de doctrine qui lui soit propre, et qu'il ne garde une apparence de vitalité qu'à la condition de s'absorber de [ilus en plus dans le parti socialiste. Ses alliés de la veille ne lui ont pas épargné l'amertume de cette conslat.ition. Le leader incontesté du parti socialiste disait an mois d'avril dernier : •

« Le parti radical est un parti fini, son rôle est terminé. De ceux qui le composent, les uns viennent à nous, les autres resteront à l'état de coterie impuissante, obligée de faire chaque jour, si elle ne veut perdre jusqu'à sa raison d'être, un nouveau pas vers les idées socialistes. »

Il n'y a là qu'une constatation, rigoureusement exacte, sous une réserve cependant que je me hâte de

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formuler; non, il n'est pas exact de dire que lous ceux qui appartiennent au parti radical iront au parti socialiste : dévoués avant tout aux institutions républicaines, et sentant que leur conservation et leur développement ne peuvent se concilier avec le socialisme, c'est aux républicains de gouvernement qu'ils reviendront. {Applaudissemen's.)

Les faits sont d'ailleurs plus forts que les témoignages. Nous vivons sous un régime de libre discussion, d'incessante propagande. Or, le même homme politique qui avait formé le cabinet radical a, depuis sa chute, précisé le programme qu'il eût voulu réaliser et qu'il se propose de reprendre, dans un discours d'autant plus digue d'attention quil exprime sans nul doute des idées longuem'ent réfléchies. Y a-t-il dans ce discours un corps de doctrine qui distingue les radicaux des républicains modérés d'une part, des socialistes de l'auire?

il place au premier rang les lois sur les accidents du travail et sur la création d'une caisse de retraites ouvrières.

Ces lois, que le discours dont je parle appelle les lois ouvrières et qui seraient mieux nommées les lois de prévoyance sociale, sont-elles donc, par hasard, des conceptions du parti radical? les pensées qu'elles traduisent sont-elles des pensées d'hier ou d'aujourd'hui? Et si des œuvres de ce genre n'étaient pas avant tout des œuvres de justice et, par là même, ne pouvaient être le monopole de personne, qui donc aurait le droit de les revendiquer comme siennes?

Qui donc a tout d'abord saisi l'opinion publique et le Parlement ensuite des projets qui tendent à organiser l'épargne, à prémunir l'ouvrier contre le chômage produit par le risque professionnel, contre les cou-

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séquences, si lerribles |»f)iip lui, de la vieillesse? Sans doute, parmi les lois qui intéressent la classe ouvrière des villes et des campagnes, on ne refusera pas une place à celle sur les Sociétés de secours mutuels. Or, le premier projet ayant pour but de leur donner une constitution plus large et plus libre a été élaboré pendant le ministère Gambetta, et déposé par moi, après sa chute, le 9 novembre 1882. Le projet de loi sur la protection de Tenlance a été déposé par le niinistère Gambetta le 26 novembre 1881. Un projet de loi relatif aux accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail a été déposé le 11 février 1882 et il porte la signature de M. Félix Faure. Une proposition de loi relative à la réduction des heures de travail dans les usines et manufactures a été déposée le 25 mai 1882; elle porte la signature de M. Richard Waddington. Une proposition de loi relative à la sécurité des ouvriers date du 11 novembre 1882; elle a été déposée par M. Félix Faure. Un projet de loi relatif aux accidents dont les ouvriers sont victimes a été déposé par le ministère Ferry, le 24 mars 1884. Un projet de loi portant organisation de retraites pour la vieillesse a été déposé par M. Tirard, ministre des finances, le l^'' mai 1883. Un projet de loi relatif aux conseils de prud'hommes a été déposé le 20 juillet 1884 par M. Hérisson, ministre du commerce du ministère Ferry, et le dernier projet de loi relatif au travail dans les usines et manufactures a été déposé le 3 mars 1885 par M. Rouvier, au nom du ministère Ferry.

Cette sèche énumération est plus forte que tous les développements oratoires et, quand on parle de mettre à l'ordre du jour des préoccupations publiques ce qu'on appelle les lois ouvrières, n)us avons bien le

droit de dire qu'elles sont notre œuvre et qu'elles sont bien à nous. [Applaudissements.)

Qui donc a réussi à faire voter tout dernièrement par la Chambre ce projet de loi sur les Sociétés de secours mutuels déposé en 1882, sinon M. Audiffred, l'un de vos députés? La loi sur les délégués mirieurs, qui donc l'avait proposée? Elle portait la signatnre de Brossard, d'Audiffred et la mienne. Qui donc Ta fait aboutir? Audiffred encore! La seule loi relative à la liberté d'association qui ait reçu la consécration législative, celle sur les syndicats professionnels, qui donc l'a défendue?... quelles oppositions ai-je dû combattre? Au Sénat, ce fut l'opposition de la droite. A la Chambre, ce fut celle, plus dangereuse, qui, sous prétexte d'atteindre au miçux, dénonçait le bien comme suspect de modérantisme! Et quel plus grand obstacle a rencontré le vote de presque toutes les lois contenues dans la nomenclature que je vous ai lue et qui sont encore devant le Parlement après dix, douze et quinze années, sinon cette politique du dénigrement et des .surenchères?

Ainsi tout l'appareil nouveau» de la légishition de prévoyance existe, il a été préparé par les républicains de gouvernement et ce n'est pas en s'avisanl de parler aujourd'hui des lois o ivriôres que le radicalisme parviendra à se difiérencier des autres républicaius. ( /'rès bien! trrs bien! cl a/>plai(dis->emenls.)

Le second article du même programme, c'est la réforme des octrois. Quoi! c'est là une idée qui apparli(înl en propre au parti radical? un signe visible et particulier qui l'individualise?... iNuii seuloinent la jiensée de réformer le régime dti> octrois n'appartient pasplusà une fraction qu'à l'autre du parti républicain, mais nous ne pouvons même pas dire ([u'cllt; apj)ar-

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lionne en propre à la République. Elle est aussi vieille que rinstilijlion elh'-inôrno, et savcz-voiis quel est celui qui, le premier depuis 1870, a soulevé cette question devant le Parlement? c'est M Laroche- Joubert, en 1877 ! M. Laroche-Joub(;rt était un grand industriel. Radical? oh 1 non pas! il était bonapartiste, et il est mort iidèle à l'empire!

Si la réforme des octrois était un article de foi spéciiil au radicalisme, comment, là où il exerce sa prépondérance, ne l'a-t-il pas réalisée? Je pense que le Gnnseil municipal de Paris n'est pas suspect de modérantisme; il est au moins radical, et il garde le système de l'octroi. Pourquoi? Parce que, avant tout, il faut qu'une commune ait des ressources, pourvoie à ses services, parce qu'il n'y a en cette affaire qu'une question fiscale et qu'on n'a point encore trouvé la combinaison nouvelle qui sera substituée au régime actuel.

On met alors en ligne la transformation du systè.me actuel des prestations en nature.

Est-ce encore là une idée qui appartienne en propre au parti radical et i|ui puisse le dilîérencier du parti gouvernemental? Il n'y a pas un conseil général en France, à quelque opinion qu'il appartienne, qui n'ait agité cette question: on se demande s'il serait préférable de transformer en contribution financière ce qui est aujourd'hui une contribution en nature, et tous les départements, quelle que soit l'opinion qui y domine, ont fait entendre sur ce point des avis différents et opposés. Les uns ont pensé que la contribution financière serait préférable, les autres qu'elle serait plus lourde.

Il y a sur ce point, je le répète, une controverse dans laquelle les différences d'opinion s'établissent.

non pas à raison de ce quon est radical ou gouvernemental, mais à raison de lappréciation que chacun peut faire de l'augmentation ou de la diminution de charges qui se produirait pour les contribuables.

Voici maintenanl la revision! Quelle révision? quelle heure entend-on lui assigner? qui donc soutit^nt ou que la Constitution n'est pas révisable ou qu'elle ne sera jamais revisée? Si elle est une conceplion de la politique radicale, comment le dernier cabinet l'a-t-il passée sous sib-nce? comment ne l'a-t-il pas proposée? Ah ! je sais bien, ce cabinet a été renversé par le Sénat, et l'on trouverait ingénieux de faire en sorte d'éviter pour l'avenir un pareil accident...

11 faut réduire le Sénat à n'être plus qu'une Assemblée ayant seulement un^lroit de remontrance; il sera vis-à vis de la Chambre des députés ce que les anciens parlements étaient vis-à-vis de la royauté. Les projets qui auront élé votés à la Chambre lui seront communiqués, il pourra les examiner; s'il les trouve mauvais, il émettra le vœu qu'on les améliore, son action si;ra par là même ipuisée; surtout il ne pourra plus renverser un ministère! Mais s'il a fallu que le cabinet radical tombât pour se rappeler ainsi un arlicle essentiel de son programme, qu'y a-t-il de moins radical que déjuger les choses par le profit qu'on en peut espérer?

Est-ce que la revision est même une plate-forme spéciale aux républicains? Tous les partis anticonstitutionnels la réclament avec une égale ardeur. Ceuxci veulent changer la forme du gouvernement, ceux-là veulent y introduire les principes de la déin)cratie césarienne. La revision a été une plate-forme d'opposition dynastipie, elle est devenue la plate-forme préférée de l'opposition boulangiste, et ce n'est assuré-

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ment pas en inscrivant dans son programme une revendication commune à tous les ennemis de la République que le jtai'ti radical voudrait se différencier d'avec les républicains de gouvernement. [Vif assentiment et app/audissi'mc/iLs.)

C'est alors qu'on rencontre la raison essentielle de reconnaître qu'à l'heure actuelle, entre les républicains de gouvernement et ceux qui acceptent le programme dont je viens déparier, il y un conflit fondamental et qui ne tient plus à des questions d'opportunité, de rapidité ou de lenteur dans la solution, mais à des questions de principes.

Si nous n'avons rien trouvé jusqu'ici, dans la manifestation politique que j'analyse, qui puisse donner au radicalisme l'individualité qui lui manque, nous arrivons maintenant aux concessions qui le montrent faisiint chaque jour un nouveau pas vers les idées socialistes.

11 réclame l'impôt sur le revenu.

Oh! ces mots en eux-mêmes ne disent rien qui puisse froisser la raison ou alarmer la prudence : tous les impôts actuels sont des impôts perçus sur le revenu, mais ils sont proportionnels et déterminés par les signes extérieurs de la richesse, par ce qui est visible, ils sont, on l'a vingt fois rappelé et il faut le redire, des impôts établis sur les choses et non pas sur les personnes.

Or, l'impôt sur le revenu dont le parti radical se réclame, c'est l'impôt sur certains revenus, à partir d'un certain revenu, marquant une première étape dans la voie de la progression, ayant pour but, d'après le programme de Lyon, d'atténuer les inégalités sociales. C'est l'impôt progressif en germe et en puissance avec toutes ses conséquences logiques pour de-

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main. Si on établit une première inégalité entre ceux qui ont et ceux qui n'ont pas 2.000 francs de revenu, pense-t-on sérieusement persuader à ceux qui n'ont que 2.000 francs de revenu qu'ils doivent payer le même impôt proportionnel que ceux qui ont 20.000, 100.000 ou 500.000 francs de rente! (lui, c'est bien l'impôt progressif, la consécration du droit qu'aurait l'Etat de déterminer quelle est le mesure au delà de laquelle la propriété cesse d'être respectable et doit être poursuivie, frappée, réduite!

Je conviens que par là le programme radical diffère du nôtre, mais c'est pour s'absorber, comme une tentative timide, dans la conception plus hardie du socialisme lui-même.

Ainsi se dégage alors cette vérité, à savoir que tout ce qui, dans le programme radical, correspond à de véritables progrès conformes aux inductions de la raison et aux principes de la justice sociale, est depuis longtemps voulu, tenté, entrepris par ceux qu'il dénigrait avec tant de hauteur, alors que ce qui seulement le distingue du parti suivant lui modéré — c'est, avec des palliatifs qui font sourire ses alliés d'hier, au socialisme qu'il l'emprunte. ( Vifs applawlissements.)

ïl serait facile de fortifier encore celte démonstration par un autre exemple. Un autre homme politique * , un autre ancien président du Conseil a développé, à son tour, ce qu'il appelle non plus le programme radical, mais le programme radical-socialiste, et il -est intéressant d'observer comment, avec les mêmes idées et presque les mêmes formules, celui-ci se défend d'être socialiste et celui-là prétend l'être.

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