L'ORGANISATION DU PARTI REPUBLICAIN
Le 18 juin 18^7, la Revue PoUiique et Parlementaire donnait, dans les salons Ledoyen, à Paris, un grand banquel j)i(''>idé par M. Waldeck-Rousseau.
De noinlireuses personnalités du monde politique, des sciences et des lettres, assistaient à ce banquet, notamment MM. Jules Cazot, sénateur, ancien ministre, questeur du Sénat, prés'dent du Comité Central des Associations Gambeitistes, et un ^rand nombre démembres des Comités de l'Association Gambettiste ; Sanshœuf, président de la Fédération des Sociétés alsaciennes-lorraines; Eugène Etienne, Paul Deschanel, Georges Berger, Béerais, Jo>eph Reinach, Gotteron, Dulau, Paul Delombre, Ayn.ird, Fleury-Ravarin, Drake, De Kerjégu, Renault- Morlière, Boudenoot, Flandin, députés; Guérin, sénateur, ancien Garde des Sceaux; Escudier, Villain, conseillers municipaux; Marcel Fournier, directeur de la Revue politique, organisateur du banquet; etc., etc..
M. Waldeck-Housseau, dans son discours, fit valoir la nécessité d'organiser le pacii républicain gouvernemental, laissant entrevoir la création prochaine d'une association constituée à l'égal des grands clubs anglais.
Messsieurs,
La tradition veut que le président d'un banquet parle le premier, mais elle veut aussi, et c'est ce qui me rassure, qu'il ne garde la parole que fort peu de temps. Je suis très heureux de l'occasion qui m'est fournie d'exprimer aux fondateurs et aux écrivains de
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la Revue Politique et Parlementaire tous mes remerciements pour les grands services qu'ils ont rendus, et ceux qu'ils rendront encore, et parmi lesquels il n'en est pas de plus grand que d'avoir déjà imposé à l'attention, sinon même à l'opinion, la pensée qui, je le crois bien, a présidé à leur œuvre elle-même : à savoir que la pratique du gouvernement parlementaire, son fonctionnement rationnel et progressif, ne peuvent, au delà d'une certaine période, être abandonnés à des initiatives éparses, demeurer dans l'ordre des faits instinctifs, mais qu'ils sont, au contraire et avant tout, affaire d'observation, de méthode, d'organisation et de science positive. Vifs applaudissements.)
La seule vertu et la ^eule magie des principes, des efforts isolés dissemblables et par là discordants, ne suffisent pas à créer un parti de gouvernement capable dexercer sur la politique son influence, de conduire les événements, de les traverser quand il ne peut pas les conduire, vainqueur aujourd'hui, vaincu demain peut-être, mais toujours vivant. Les principes veulent être définis et affirmés, traduits en formules concrètes, envisagés dans leur application à l'heure présente ou à Iheure prochaine : autour deux il faut grouper tous les éléments personnels et matériels nécessaires pour les défendre et les propager, et ce sont là des œuvres qui ne peuvent s'accomplir que par une action centrale, par une organisation tout à la fois très centralisée et très décentralisatrice : très centralisée parce qu'elle doit réunir tous les moyens par lesquels on peut agir sur l'opinion; très décentralisatrice parce qu'elle doit être pourvue de tous les moyens de pénétration, d'expansion et de rayonnement. [Assentiment unanime et applaudissements.)
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Nous sommes ù la l'ois tr».'S loin d très près de cel idéal. Nous eu sommes très loiti si l'on en juge par ce (\m s'est passé dans ces dix dernières années; il est arrivé que, de plus en plus, beaucoup des hommes politiques de notre parti ont du ne compter que sur euxmêmes; il leur a lallu employer tontes leurs forces, toute leur activité à conquérir dans les périmètres électoraux une situation prépondér nte. à se constituer une clientèle et à former des liens d'attachement personnel, bien fragiles, et, on peut le dire, sans cesse menacés d'être rompus. {Tri}s bien! Iri's bien !)
Aussi n'est-il pas peut-être d'élections générales à l'occasion desquelles on n'ait pu observer cette contradiction singulière : plus de 300 candidats devenus députés se présentaient avec la même pensée, avec la même foi, la même conviction politique, et il n'en est pas deux peut-être qui aient soumis aux électeurs un programme identique.
A une époque malheureusement lointaine pour moi, mais heureusement plus rapprochée pour beaucoup d'entre vous. Messieurs, à lépoque où j'étais au collège, il y avait deux façons de comprendre le jeu : on formait un camp, ou on jouait chacun pour sa poche. {Rires.) Je ne sais si ce mot provincial était familier aux collèges de Paris, mais ce que je sais bien c'est que, depuis trop longtemps, les candidats de notre parti jouent chacun pour sa poche. {Aouveaux rires et aj)plaudissenicnts.)
Je n'emploie cette expression, bien entendu, que dans le sens le plus désintéressé, le plus élevé, et, je n'ai pas besoin d'ajouter, le plus onéreux... [Vifs apjilavdissemen ts.)
S'il fallait en apporter une constatation en quelque
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sorte maférielle et authentique, nos archives parlementaires sont là pour la fournir.
Il y a quelques années, un de nos collègues, M. Barodet, frappé de la confusion qui régnait dans les sphères parlementaires, pensa qu'il y avait un moyen très simple d'y mettre un terme; rien de plus simple: il suffisait de dresser Tinventaire des programmes politiques, des professions de foi, pour savoir quelles idées, quelles pensées de réformes, avaient réuni le plus grand nombre de suffrages.
L'inventaire a été dressé, et voici ce qu'il a fait apparaître. Sans doute tous les candidats d'une même opinion avaient puisé au même fonds commun, mais non pas la même chose : jchacun avait pris l'article qui lui paraissait le plus approprié au goût de sa circonscription et de sa clientèle... i App/audisscments. et 7'ii'e.s.)
Ce qui était considéré comme très essentiel par celui-ci était condamné par celui-là, et ce que les uns mettaient en première ligne, les autres le plaçaient au dernier plan. De telle sorte qn-e nos bibliothèques se sont enrichies de plusieurs gros volumes sans que l'expérience entreprise ait jamais permis d'en déduire une conclusion pratique.
Ceci montre en langage familier que, jusqu'à présent, nous avons bien su faire des élections de circonscriptions, mais que nous n'avons jamais su faire des élections de parti! [Vive adhésion el «pp au'ii^soinmis unanimes.)
C'est pour cette raison même que, durant ces mômes dix années, il n'a point existé dans les Chambres, bien qn'(in y rencontrât sans peine une majorité de tendance animée des mêmes intentions, dirigée par les mêmes désirs, une majorité de gouvernement.
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Car chaque député tiiaul toute sa force non de sou parti mais de son élection, ohlif^é dès lors, avant tout, de ménager son influeiice personnelle, vit, l'oreille attentive aux moindres mouvements, aux moindres critiques qui s'élèvent dans le milieu (|ui l'a choisi; le vote de plusieurs ne demeure fidèlement et fortement subordonné qu'à l'intérêt électoral, et, dans cette situation précaire, nul ne se sent porté à risquer la popularité si laborieusi'menl acquise, ni disposé, aux heures de crise, à voler au secours de la défaite.
La Revue Politique ci /'arlemerilaire faisait remarjuer, il y a quelques jours, dans un article qui a été Tobjet d une juste attention, que des ministères appelés Casimir-Perier et Charles Dupuy ne sont pas tombés parce que le nombre des radicaux ou des socialistes à la Chambre s'était accru, mais parce qu'une partie de la majorité cessa de les soutenir. Ce que je dis est tellement vrai que, le lendemain du jour où ces hommes politiques avaient été renversés, la même majorité se reformait pour quelques mois encore autour d'un cabinet différent seulement par les personnes, et tel président du Conseil qui avait été renversé était acclamé comme président de la Chambre. {7'rès bien! très bien! et applaudissements.)
Nous sommesjtrès loin, disais-je, dune organisation politique parfaite, et nous sommes aussi, je le crois, tout près d y parvenir, parce que les inconvénients que je signale et les maux dont nous souffrons ont frappé tout le monde. Et l'on est bien près de trouver la solution quand le besoin de l'obtenir se manifeste comme aujourd'hui d'une façon si impérieuse.
Nous avons été un admirable parti d'opposition, et rien ne s'explique mieux, le fait même de l'opposition étant un programme virtuel. Il s'agissait exclusivement
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de défendre le régime républicain et de combattre la réaction. La même foi politique, la même communauté d'attachement aux idées que seules nous considérons comme justes, suffisaient à assurer notre unité parlementaire.
Il n'en a plus été de même le jour où la victoire a été remportée, où le régime républicain a été placé hors de toute atteinte, où il a fallu non plus résister, mais agir. Alors l'ordre dispersé, maintenu par accoutumance et peut-être par intérêt égoïste, ou par ombrageuse susceptibilité, n'a plus suffi, et il est manifeste qu'il faut songer à une nouvelle formation. {Assentiment général et applaudissements unanimes.)
Assurément de grands eflorts ont été faits. Nous avons des comités républicains dont Taclivité a été considérable; les hommes qui les dirigent ont montré beaucoup d'initiative et beaucoup de courage; ils ont imprimé et répandu de nonibreuses brochures. Des discours éloquents ont été prononcés, et ce n'est pas quand j'aperçois M. Paul Deschanel à mes côtés que j'éprouverais le moindre embarras à dire qu'ils n'ont pas été moins remarquables parla beauté de la forme que par la force des pensées. {Aonvf'nj.r (ip/ilmn/isscmenis.)
Kt cependant il faut reconnaître que tous ces efforts n'ont pas produit les résultats qu'on élail eu droit d'en attendre, ([u'ils n'ont pas établi d'une façon suffisante ce qu'en ce siècle de téléphone on doit appeler la communication avec le pays. '7rès bien ! irrs Inen!) Il faut quelque chose de plus. Ce qui manque à nos co:iiités républicains, c'est de trouver leur place, leur poste stralégique, dans une organisation d'ensemble.
Nous avons 1res près de nous un grand exemple à méditer. Je |)uis parler de l'Angleterre sans iiartialilé.
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Jo suis Irop do lii presquilc hrctonri • pour subir en sa laveur un avoufiN» oiitraînemctil : il y a entre nous, si j'ose parler ainsi... une vieille querelle, un siècle de guerres et de grands coups d'épée... mais, quand il s'agit (\() parlementarisme, il y aurait qm-lipie puérilité à refuser de tourner les yeu.v vers un pays où des mœurs parlementaires plusieurs fois séculaires soutiennent, presque sans conslilufion, tout l'édifice du gouvernement représentatif.
Les partis anglais ont un organisme que nous n'avons pas, les cluhs — un mot qui est toute une définition — les clubs où s'élabore toute la politique des partis, où tout se prépare, se discute, se lésout d'avance, jusqu'au thème des séances de la Chambre des Communes, où chaque orateur du parti reçoit ses instructions, où tout est si bien réglé qu un homme d'État, illustre entre tous, a pu dire, ce i;ui semble un paradoxe et ce qui n'est qu'une vérité, qu'il avait assisté à bien des séances, entendu beaucoup de discours éloquents, mais que jamais son vote n'en avait été modifié. Cela veut dire que dans ce pays tout est prévu, calculé, librement débattu, de sorte qu'on n'y connaît pas ce tléau de nos séances : l'imprévu et les surprises. (.4 p/ilaudissemenls).
Rien n'est laissé à cet imprévu; rien n'y est permis à l'indiscipline. On y travaille très loyalement et très ouvertement à renverser ici un ministère conservateur, là un ministère libéral, mais la pensée n'y vient jamais qu'on pourrait soi-même servir mieux au pouvoir sa propre cause que ne le font les amis, les chefs que le parti y a p'acés... Ceux-là tomberont peut-être demain : ils seront remplacés par des adversaires; jamais par des coreligionnaires politiques, et quand la fortune aura tourné, ils reprendront la direction des