‹ Pour la RépubliqueChapitre 68 sur 82 · L'ORGANISATION DU PARTI RÉPURLICAIN · texte numérisé non relu

L'ORGANISATION DU PARTI RÉPURLICAIN

affaires, riches d'expérience, d'autorité conquise dans l'exercice du pouvoir, riches de crédit aussi et non pas seulement aux yeux de l'Angleterre, mais du monde. [App laudissenii^ n Is .)

Eh bien! ce que font nos voisins, ne pouvons-nous pas le faire? Je ne me résigne pas à le croire, mais je pense aussi que nous n'arriverons pas à une organisation complète tant que notre parti n'aura pis quelque chose de semblable à ce qu'ont les Anglais ; sa maison.

Je voudrais quelle fût vaste, assez vaste pour qu'on pût y réunir les sénateurs, les députés de la même opinion, pour que l'ardeur des uns s'y rencontrât avec la maturité d^s autres. {On rit.)

Je voudrais qu'elle eijt en outre, pour chacun de nos comités républicains, une place, une cellule, pour que chacun d'eux arrivât, en quelque sorte, à s'y classer, à se spécialiser et à faire ce qu'il peut le mieux faire. Je ne voudrais voir disparaître aucun de ces comités, parce que chacun d'eux a sa fonction, son rôle, sa raison d'être, mais je voudrais voir se rapprocher, se combiner, dans un effort commun, toutes ces unités tactiques et précieuses.

Je voudrais aussi que cette maison — encore idéale, mais que nous construirons bientôt, j'espère — eût une organisation qui la mît en rapport avec la presse. Il y a ici des journalistes; ils ne me démentiront pas quand je dirai que toute entreprise destinée à agir sur l'opinion ne [)eutpas négliger l'instrument de propagande le plus efficace.

Je voudrais, en outre, qu'elle eût son service d'informations, son agence politique. Je voudrais qu'elle eût aussi, dans tous les départements, des membres correspondants qui seraient certains de trouver, dès

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qu'ils viendraient à Paris, dans un local agréable à fréquenter, les conseils do ceux (piils désireraient consnller et auxquels ils ajjporteraient aussi leurs renseignements et leurs informations.

Je voudrais encore que celte maison fût pourvue d'un rouage qui, déjà, grâce à Tingénieuse activité de M. Marcel Fournier, commence à fonctionner : un vaste secrétariat avec des archives bien classées et un grand nombre de collaborateurs très au courant des choses de la politique et toujours prêts à documenter ceux qui voudraient traiter une question.

Je crois celte création possible. Ce qui nous manque, ce ne sont pas les ressources, et j'en parle avec l'expérience d'un homme qui a souvent demandé de l'argent {Rires). Ce qui manque, c'est, chez ceux à qui on peut en demander, la vision très éclairée de l'emploi qu'on en fera. ( Vif.s a pjjlaudisseînenlsel asnen tinuml cj énéraL

Ce ne sont pas non plus les ardeurs ni les bonnes volontés qui font défaut I Ils sont nombreux, ceux qui, derrière nous, jeunes, actiîs. courageux et instruits, ne demandent qu'à prendre leur poste dans les batailles électorales. Aujourd'hui, ils n'ont que l'embarras du choix; mais ils ont cet embarras 11 faut

assigner à chacun son rôle, sa fonction.

Il y a là. Messieurs, un sujet que j'ai cru utile de livrer à vos méditations, et quand bientôt, je l'espère, on vous sollicitera de passer de la périoile de la méditation à la période de l'action, je vous jirie de réserver bon accueil à cette demande.

Aussi, pour conclure, je bois avec confiance à cette nouveauté : ^ l'organisation de notre parti républicain. » [Bravos et appaudissements répétés.)

Bien que les élections tçénérales de 1898 fussent encore éloignées, tous les partis, dès 1897, déployaient une grande activité dans leur propagande respective. A Châlons-sur-Marne, le 18 octobre, M. Léon Bourgeois critiqua vivement la politique du cabinet Méline et des républicains modérés. M. NValdeck-Rousseau lui répondit, le 24 octobre, par un grand discours politique qu'il prononça à Reims, c'est-à-dire dans le département même du chef du parti radical. Il parla devant un auditoire de plus de deux mille personnes, où l'on remarquait un grand nombre de députés et de notabilités qui avaient répondu avec lui à l'appel de l'Association républicaine 4e Reims.

Messieurs,

M. le président de cette réunion vient de me décerner des éloges qu'à coup sûr je ne mérite pas et que je ne puis accepter sans réserve.

Je n'ai d'autre prétention et d'autre ambition que d'être un serviteur dévoué de la démocratie française. Je le remercie cependant d'avoir bien voulu rappeler que j'ai été le collaborateur de Gambetta et de Jules Ferry; ce sera l'honneur de ma carrière politique que d'avoir été associé à leur œuvre, d'avoir senti, peutêtre de plus près qu'un autre, battre leurs cœurs généreux, et ce n'est pas l'un des moindres sujets détonnement qui me sont fournis par l'heure présente

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que d'entendre invoquer leurs noms dans l'intérêt de ce parli-là même qui leur fit une guerre sans trêve, sans pitié et sans justice, qui brisa et méconnut en eux les deux incomparables forces et les deux gloires les plus pures de notre République. (A ih-sion unanime et vifs npplaniiissemenls .)

C'est peut-être pour la première lois que l'opinion publique en France aura déclaré ouverte la période électorale près de huit mois avant la date des élections, et c est au moment où, sous limpulsion d'un cabinet dont l'autorité ne fait que grandir (Applaudissements répétés), la Chambre s'est enlin ressaisie, qu'il lui faut, comme au personnage dune comédie bien connue, ne plus entendre parler que de sa mort. [Rires.)

Si nous étions ici pour disserter sur la raison d'être des choses, il serait aisé d'expliquer celte apparente injustice. Toutes les fautes se payent et s expient.

Ainsi, à 1 heure actuelle, il existe une majorité gouvernementale; Ihonneur de l'avoir formée et, pour ainsi dire, arrachée du plus obscur des remous parlementaire, revient au ministère et spécialement à l'homme d'Etat éminent qui le préside... (Apploudissements et braro-.) Mais les éléments dont elle s'est enfin constituée ont été pendant trop longtemps si flottants, si épars, si insaisissables, que 1 opinion s'est habituée à regarder bien au-delà de la présente législature; de l'étape qui s'achève, elle n attend et ne souhaite plus quun bien : que cette législature s'accomplisse dans le calme, comme ces journées qui ont mal commencé, qui finissent mieux et permettent d'espérer un clair lendemain. [Applaudi-semenls .)

Et c'est pourquoi aussi elle ne comprendrait pas, elle n'admettrait point — je parle ici avec la franchise

ile langage dont on peut user quîind on est dans le rang — c'est pourquoi, dis-je, elle nadraetlrait pas que quelque nouvelle aventure, que quelque coalition nouvelle de rancunes ou d'ambitions rejetât le pays dans l'incertitude, et, s'il en était ainsi, quelles que soient les dispositions des pouvoirs publics, quel que soit leur dés r ferme et certain de ne point abréger le mandat législatif, ce ne serait point la succession du ministère qui s'ouvrirait par la volonté d une majorité de rencontre, mais la succession de la Chambre qui serait ouverte par la volonté du pays. {Assetitinieul général. — Applaudissem<'nts répétés.)

Ce n'est pas que l'opinion en France soit, comme certains le prétendenl, antiparlementaire. Nulle part, en aucun pays, e le n"a fait à ses élus un plus large crédit, et mis en eux, au même degré, toutes ses complaisances. C'est avec eux qu'elle a livré ses premières batailles et gagné ses premières victoires. Tant qu'il s est agi de constituer l'ensemble des lois qui forment aujourd'hui notre statut moral, elle s'est reconnue en eux, elle a vécu en eux et les a soutenus de toute sa puissance. Pour <^ue, à\ine certaine heure, elle ait semblé s'en détacher, il a fallu ([n'exagérant leur rôle, érigeant leur mandat en apanage et leur investiture en carrière, ils en vinssent à constituer peu à peu une sorte d'oligarchie tellement absorbante qu'on ne pouvait ni la discuter ni la combattre sans être immédiatement convaincu de lèse-majesté nationale. {Ap/'lau'jisxrmenis prolongés.)

A ce moment tout fut subordonné à l'intérêt du mandataire : subordonné, le pouvoir exécutif; subalternisés, le préfet, le sous-préfet. Pas un fonctionnaire ou un employé qui ne dût recevoir l'attache du député, épouser sa querelle, défendre sa brigue: ainsi se for-

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mail |)i'U à peu une nouvelle sorte de tyrannie, naïve et inconsciente au point (prellf eût volontiers répondu, à ceux qui prétendaient la c(tni battre ou la réduire, av(îc ce vers bien connu du poète :

Qui méprise Coltin n'estime pas son roi.

{Tout le monde ril et applaudit.)

En tenant aujourd'hui ce langage, je ne sacrifie pas au goût du jour : je n'obéis pas au souffle du moment; je sais de vieille date ce qu'il en a coûté, par exemple, au ministère Gambetta d'avoir adressé à ses préfets la circulaire du 24 novembre 1881 [Applaudissements), d'avoir manifesté « la volonté de constituer une admi- M nislration forte et imdépendante dans laquelle cha- <( que fonctionnaire retrouvât l'autorité qui lui est <( impartie. » (1)

Je sais encore comment on peut être accusé de viser à la tyrannie pour avoir dit, trop tôt sans doute : « qu'il « faut accuser de l'état d'inertie douloureuse dont « nous souffrons non la Constitution, mais la dévia- « tinn continue et persévérante de la pensée constitu- « tionnelle., l'exagération d'un des pouvoirs parle- « mentaires portée jusqu'à la pléthore et la dépression « d'un autre pouvoir poussée jusqu'à l'anémie », ou encore « qu'au lieu de reviser notre Constitution il « serait peut-être mieux de parler de revision parle- « mentaire ». [Nouveaux applaudissements.)

Ces apparentes témérités sont devenues l'opinion courante, et tandis qu'il y avait autrefois quelque imprudence à les publier, il devient aujourd'hui impolitique de les taire.

(1) Voir le texte de cette circulaire dans la Politique fran çaise et étrangère, par Waldeck-Rousseau.

Mais, en attendant quil en fût ainsi, l'opinion se montrait étonnée d'abord, puis irritée; et ce furent ses déceptions et ses colères qu'un parti nouveau dont vous avez le nom sur les lèvres, recruté dans tous les anciens partis et dans lequel on eût aisément trouvé quelque intransigeant ou quelque radical du lendemain {On rit), entreprit de tourner contre le régime parlementaire lui-même. {Apiilaudissements.)

Ce qu'il y avait d'excessif, de presque passionnel dans cet état d'esprit, a disparu pour laisser place à une perception très nette et très juste de ce qui est le devoir des parlements vis-à-vis de la souveraineté nationale, et ce n'est plus aujourd'hui seulement une vérité scientifique, c'est une vérité expérimentale qui a pénétré peu à peu le suffrage universel tout entier que, si grand, si noble, si haut que soit le pouvoir législatif, il n'est cependant qu'un pouvoir et qu'il n'est pas le pouvoir... [Vifs applawiissemenls), qu'il lui faut un contrepoids nécessaire, que ce contrepoids réside dans cette autre délégation que le pouvoir exécutif reçoit de la souveraineté nationale, et que c'est seulement par une application sincère, intégrale de notre Constitution, par le libre jeu et le libre fonctionnement de tous ses ressorts, que le régime parlementaire peut être l'expression et non pas la contrefaçon d'un gouvernement véritablement démocratique. [Nouveaux applaudissements.)

C'est pour s'être fortement attaché à ces maximes que notre parti a mérité et reçu, entre tant d'autres, le nom de parti de gouvernement, et c'est pour les avoir méconnues et désertées à une certaine heure, qu'il a vu son autorité fléchir et son autonomie menacée de disparaître.

Il a eu, à une certaine époque, le très grave tort de

■Mi POLIt \.\ ItKPl'MMOlK

ne pas reconnaître sa défaite, de ne pas se former fii opposition, d'entrer dans des comhinaisonson bizarres ou «lisparales, de nieitr»; je ne sais quel vain orgueil à fournir son conlingent d'équipage aux flottes de la concentration ' -^pp (nidissernen's) équipées à la hâte, naviguant à la cape et bjen moins pour atterrir en un point déterminé que pour n'échouer que le plus tard possible. (IHrea fi applaudissements.)

Celte expérience n'a pas été inutile. Elle nous a servis. Peu à peu, nous avons retrouvé la volonté d'être nous-mêmes, et nous nous sommes pleinement ressaisis, quand s'est faite, trop lard à mon gré, l'expérience encore récente du ministère radical. — J'emploie cette expression à défaut d'une autre que notre époque, si fertile cependant en adjectifs, n'a pas encore trouvée, et qui pourrait d'un mol définir une combinaison politique si nouvelle qu'elle a su obtenir l'adhésion des radicaux, sans accepter leur programme, et le concours des socialistes, en répudiant leur doctrine. ( Vifs applaudissements.)

Je parlerai tout à l'heure plus amplement du radicalisme, de son passé et de son présent; comme il nous juge, j'aurai bien le droit de le juger. J'en parlerai d'ailleurs en témoin, c'est-à-dire sans haine, croyez-le bien, et sans crainte aussi.

Il suffit de dire pour le moment que, semblable à ceux qui, ne livrant pas volontiers le secret de leurs conceptions, laissent par là même beaucoup à entendre, il donnait beaucoup à penser... ilUres.) il allait ouvrir enfin des mains pleines de réformes, un flot d'idées, de pensées, allait se répandre sur un sol avide d'être fécondé.

La déclaration ministérielle fut lue le A novembre d895 ; elle invitait la Chambre à la sagesse, à la mo-

Jération, à l'opportunité; elle la conviait à écarter toutes les questions dont la maturité n'était pas encore au- Ihentiquement établie. (Sourires.) Dé la séparation des Eglises et de l'Etat, il n'était parlé que comme d'un futur contingent ; la revision n'y tenait aucune place, — pas mè,iie cette revision dont on parle aujourd'hui et dont la haute conception se borne à demander que les sénats républicai-ns ne puissent plus renverser les ministères radicaux... iliires et applfiudissenie^its.)

Pour tout dire, et c'est chose pénible à dire, elle promettait plus de poursuites que de réformes [Rh^es) et moins de progrès que de scandales. 'Nouveaux applandisi^ements.)

s C'est par là que ce cabinet s'est distingué de tant d'autres, et s'il a laissé si peu de souvenirs et si peu de vibrations dans l'âme populaire, c'est qu'elle ne se donne qu'à ceux qui parlent à ses instincts généreux, c'est que les petits moyens l'éloignent en attendant qu'ils la soulèvent, c'est que, pour durer, il lit appel à ce mal secret des démocraties qui s'appelle le soupçon..., c'est qu'il y eut des heures où il sembla que pesait sur une partie du Parlement je ne sais quelle puérile et basse terreur déprimant les courages, abaissant les caractères ; « Si vous ne votez pas pour nous, nous dirons que vous craignez la lumière ». C'est qu'enfin un écrivain, radical pourtant, put dire que sur les murs de cette chancellerie où, après un d'Aguesseau avait passé un Dufaure, on pouvait tracer cette inscription : Au rendez-vous des Indicateurs! {A/ipInud/s.u'iiicnIs rf}h''lés et bravos. — Monvemeui .)

J'admire cotnment on peut faire violence à l'Histoire. 11 y a très peu de jours, l'un des membres du cabinet dont je parle s'asseyait à une table préparée par les signataires du pacte de Bordeaux, et après

■•ni; l'ouii LA HKi'rnLiQiE

avoir, au grand éloniieinent, je pense, de ses anipliytrions, flétri les alliances avec le cléricalisme, il déclarait que si son ministère était tombé, c'est parce qne le Sénat avait refusé de voter ses réformes.

Ses réformes? Lesquelles? 11 en a nommé deux : la réforme des droits de succession et la loi sur les accidents de travail.

Or, si j'ai bonne mémoire, la réforme des successions qui contient deux choses très différentes, l'une, que j'approuve absolument, la déduction du passif, l'autre, que je condamne absolument, l'introduction du principe progressif dans l'impôt, — celte réforme du régime des successions a été l'œuvre du dernier ministère de M. Ribol, et, quant à la loi sur les accidents de travail, le projet en a été déposé le 11 février 1882 par M. Félix Faure. {Applaudissejnents.)

Il est donc bien vrai que le ministère radical a été renversé par les votes du Sénat, mais il Ta été davantage encore, qu'on me permette de le dire, par le verdict du pays lui-même, parce que à une certaine heure il a voulu mettre la main sur la justice, briser un magistrat jugé trop indocile, et pour avoir professé tout haut ce que l'Empire faisait tout bas. à savoir qu'un garde des sceaux peut diriger les instructions criminelles... Ce sont là des faits qu'il n'est pas temps encore, et pour l'honneur du régime tout entier, de laisser tomber dans l'oubli 1 Applaudissemenls.)

Nous devons à l'expérience que je viens de rappeler beaucoup de clarté; aujourd'hui, nous sommes, si l'on s'en tient à la surface des choses, en présence de deux partis, le radicalisme et le socialisme, très distincts l'un de l'autre en apparence, s'excluant dans les discours, s'unissant dans l'action... {Applaudissemen), l'un arrivé presque à son apogée, l'autre à

l'état déjà de nébuleuse en voie de déformation... (Rives et applaudissements); l'un, le serviteur qui cache avec soin sa subordination, et l'autre, le maître véritable qui met une certaine cruauté à proclamer sa maîtrise. [Applaudissements et rires.)

Une voix. — Vive Bourgeois! [On rit.)

M. Waldeck-Roisseau. — J'admire, Messieurs, les hasards qui dominent les discours politiques : il y a huit jours, il est arrivé à M. Bourgeois de faire applaudir M. Méline, et il m'arrive, à moi, de faire applaudir M. Bourgeois. [i\ouveau.r rires et applaudissements répétés.)

Je n'ai pas exagéré en parlant du déclin du radicalisme. A quelles causes faut-il l'attribuer?

Il y a eu une époque 'où rien n'était plus facile que d'être iadic;il. Tant que le gouvernement de la République a dû se préoccuper de résoudre surtout et presque exclusivement dos problèmes intellectuels : la loi sur la presse, la loi sur les réunions, les lois sur l'enseignement, pour être radical il suffisait de demander toujours un peu plus que les antres [Rires et applnudissemen ts) ; de traiter les conceptions de la majorité gouvernementale avec un parfnit dédain; être radical, c'était moins une doctrine qu'un état d'esprit dans lequel il entrait : un grain d'ambition, beaucoup de na'iveté et infiniment d'arrogance. C'était être plus libéral, plus réformateur, plus hardi. L'essence du radicalisme était de se décliner au comparatif. [Nnuoeanx rires et applaudisse'nents répé'és.)

Les grandes lois que je viens de rappeler une fois votées, le radicalisme a pu se différencier encore, en se portant alors insensiblement du côté du socialisme, non pas en acceptant ses doctrines, qu'il connaissait mal, mais en s'ai)j)ropriant ses méthodes et ses pro-

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cédés : condamner l'ordre social, la grande propriété, la grande industrie, mais sans conclure. C'est, ji pense, à celle période, (ju'on doit rapporter cettr esquisse tracée par une plume singulièrement vigoureuse :

« Les radicaux n'ont qu'une demi instruction dan> l'ordre historique, politique, économique, social et moral... Ils savent un peu ce qu'est l'organisation si compliquée de la société actuelle, mais il.> ne le savent qu'un peu et s'imaginent volontiers le savoir beaucoup...

« Ils s'abandonnent aux exagérations et aux violences faciles pour conserver à tout prix la popularité une fois acquise, ils font de la politique à coups de poing et c'est à qui frappera le plus fort... Les radicaux n'ont pas compris la nécessité d'un pouvoir dans une démocratie. Quand il n'y a pas de pouvoir l'ort, les Assemblées s'agiient et n'agissent pas. Tout affaiblissement du pouvoir est un affaiblissement 'lu peuple. »

L'écrivain qui a tracé ces lignes, c'est M. Jaurès [Mouvement prolongé)^ un modéré passé d'emblée au collectivisme, ce qui semblerait indiquer que le radicalisme est un peu comme ces stations jndis très animées qui ont perdu de leur laveur, auxquelles les trains omnibus s'arrêtent encore, mais que brûlent les trains express. [Rires et applaudissemf'nis.]

Cet état de choses n'a pas duré longtemps, car l'interdit qui pissait sur le Parlement ayant élé levé, les socialistes y sont entrés en grand nombre. Ils ne se sont pas bornés à dire que notre société était mauvaise, à blâmer l'ordre social actuel, ils ont dit hautement qu'il fallait le détruire...

Le vague sentimentalisme, l'humanitarisme platonique des uns, n'a pas tardé à pâlir devant les affir-

mations péremptoires des autres, et le jour est venu où, à bout d'enchères, les radicaux ont dû constater qu'ils n'étaient plus que le centre-gauche du socialisme. [ApiddiidissemenisJ

Exisle-t-il aujourd'hui entre les progressistes de gouvernement et le parti socialiste une place pour le parti radical? Représente-t-il un corps de doctrine ayant son autonomie distincte? Existe-t-il une thèse radicale ?

A en juger par ses dernières manifestations oratoires, il liiut hardiment répondre qu'il n'en est rien ; t't ce qu'on est convenu d'appeler aujourd'hui le parti radical, le néo-radicalisme plutôt, semble avoir perdu jusqu'à la mémoire de son programme.

Ce programme je ne Tai pas oublié. Il comportait : la suppression du Sénat, une Chambre unique, la subordination complète de ce qu'on a appelé dédaigneusement H l'Exécutif », l'élection des magistrats par le sulfrage universel ; l'autonomie communale, la mairie centrale de Paris, la séparation des Eglises et de l'État, la suppression du budgft des cultes, la suppression de notre ambassade à Rome auprès du Vatican.

Voilà ce qu'était jadis le programme radical.

Est-il un des discours récents qui en ait franchement recueilli et lait retentir une formule ? Et si les hommes qui, comme moi, ont vieilli dans la politique n'étaient pas là pour en garder la mémoire, les générations qui nous suivent, celles qui entrent dans la carrière, risqueraient d'ignorer éternellement à quel priK, à quelles conditions on peut être radical. {Ti-h bien! très l/ien! i'I a/'/ilaudissnnenis.)

J'écoute et j'entends qu'on veut « une République démocratique ». — Mais est-il un parti ou une frac-

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tioii (1(! parti qui com|ireniio if n'aime républicain sans la soiivcraiiifilé nalionalc ".'

On v(Mil cnroro « la sonverainelé do Ions, la liberté ponr tons, la jnslico cl la solidarité [)Oiir tous. » — Messieurs, ce sont là de grands mots derrière lesquels il y a de grandes choses, mais ces grandes choses sont le patrimoine moral de Ihnmanité tout entière. Et, quant aux grands mots, il n'est pas un gouvernement monarchique, césarien, on républicain, sur les lèvres duquel ils n'aient passé.

On « veut l'évolution par les moyens pacifiques. » C'est rajeunir la vieille formule de l'ordre dans le progrès, familière aux orateurs de la Restauration, et dont le terrible M. Guizot n'oijt pas répudié la prud'homie! {On vil.)

On proclame la liberté de conscience ; mais elle était garantie par la Charte de 1815... On parle enfin des lois sociales !...

Mais qui donc a saisi le Parlement, en novembre 1881, du projet de loi sur les sociétés de secours mutuels que la Chambre a voté hier, que le Sénat votera demain? du projet relatif à la protection de l'enfance? en '1882, du projet relatif à la sécurité des ouvriers dans les ateliers et manufactures? en 1884, du projet de loi sur les accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail? en 1892, du projet de loi sur la liberté du contrat d'association?...

Qui donc a défendu et fait voter la loi sur les syndi- ■cats professionnels?... (Applaudissements el bravos.)

Toutes ces conceptions ont été l'œuvre de noire parti, relèvent de son initiative, et je ne me lasserai pas de dire que s'il en est un trop grand noiçbre qui n'ont pas abouti, c'est par le dénigrement systématique, par l'obstruction infatigable de ceux-là qui.

après les avoir combattues, les revendiquent aujourd'hui comme leur œuvre ! [Très bien! très bien ! et applaudissements.)

Mais il est un point où la divergence s'affirme — et c'est alors avec le socialisme que le radicalisme se confond.

Je ne parle pas de la revision constitutionnelle qui est la plate-forte commune et banale de toutes les oppositions, même dynastiques. Je parle de ce qui a été la grande pensée du règne, de l'impôt égalisateur des fortunes par Tinégalisation des charges, de l'impôt présenté comme Tinstrument légal de la lutte des classes, de l'impôt progressif et global sur le revenu. L'État se rend juge du point de développement auquel il convient d'arrêter la richesse. A mesure que le travail échappe à la loi précaire du prolétariat, qu'il devient épargne, aisance, fortune, l'Etat le suit, augmente la charge qu'il doit porter. Ce n'est plus la matière imposable qu'il atteint, c'est l'homme luimême qu'il frappe. C'est l'arbitraire substitué à l'égalité. Il ne s'exerce d'abord qu'avec mesure, mais c'est de l'arbitraire surtout qu'il est vrai de dire qu'on ne lui assigne pas do limites.

Ainsi, de proche en proche et d'inégalité en inégalité, un peuple qui n'a été si grand que par l'étroite solidarité de tous ses membres est divisé en deux catégories : le nombre qui impose sa loi — la propriété individuelle qui la subit.

Le socialisme est plus franc, et il y a en vérité moins de barbarie à rêver d'un état social oii il n'y aurait plus de place pour la propriété que d'une société reposant — pour un jour — sur l'exploitation des uns par le caprice des autres, [Applaudissements.)

Mais le socialisme n'a pas l'ambition d'être le Gou-

3S2 i'ol lî |,.\ \\\.\'\\',IA(}IK

verneiiicnt de demain. Il csl |)oliliqiie et cilcalaleur ; c'est par d'autres mains que les siennes qu'il entend Taire disparaître la barrière qui l'en sépare : l'inviolable respect de la propriété individuelle et l'égalité devant l'impôt. Il sait que le néo-radicalisme, rivé malgré lui à l'impôt progressif comme h sa raison d'être, est et demeure son prisonnier, et il ne lui demande pas d'autres promesses. De là, sans doute, les formules si vagues, les atténuations, les précautions oratoires... Il ne laut pas, dans l'intérêt même du socialisme, que ses alliés effraient l'opinion!... Mais le pays n'est pas dupe de ces équivoques, et il s;iit que, si avec le radicalisme ce ne sont pas les socialistes qui arrivent au pouvoir, avec lui déjà c'est le socialisme qui entre dans la maison.

Quoi qu'on dise et qu'on fasse, il faudra bien être pour ou contre le socialisme, et, pour qu'il en soit ainsi, être pour ou contre l'impôt progressif. C'est là, soyez-en assi>rés, la formule qui nous départagera. ( Applnudissements .^

Ce n'est pas assez pour notre parti de se placer en travers de la route quand il voit venir quelque grave danger : il n'est pas seulement un parti de résistance, il doit être et il est un parti d'action.

Il doit dire sans hésitation comment, dans l'avenir, il comprend son rôle et ce qu'il veut entreprendre. Je n'ai pas du tout l'intention ni le droit de tracer ici ce que j'ai appelé dans une autre réunion « le programme du parti >>, mais tout homme politique a le devoir, à l'heure actuelle, d'en préparer les éléments, et, pour y parvenir, de se pénétrer des sentiments et des volontés du pays.

Ce qui domine en lui, c'est la passion de la justice et un sens profond de l'humanité. Il ne se flatte pas

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de constituer une société parfaite, idéale, mais il croit qu'il est possible, — et, si cela est possible, c'est le devoir, — de réduire et de limiter de plus en plus la somme des douleurs, des misères, des incertitudes, qui ne sont pas exclusivement le fait ou de notre inégalité native ou des fautes personnelles.

C'est pourquoi nous devons avant tout, dans l'ordre législatif, reprendre là où nous l'avons laissée l'œuvre des lois de prévoyance sociale dont nous avons eu l'initiative, — bannir la chimère, mais garder l'idéal •Vive ndlipsioii), — profiter des enseignements de l'expérience, en écartant toutes les complications parasitaires qui les empêchent d'aboutir. lApplaudhsemenis).

Pour l'organisation des caisses de retraites pour la vieillesse, il faut s'attacher à cette idée que l'État doit au travail des instruments d'épargne faciles, simples, appropriés à sa faculté d'économie, mobilisables, et qu'il trouve toujours et partout à sa portée; il faut se garder de dire que l'État peut se substituer à TeHort individuel et le charger ainsi d'une dette qu'il serait impuissant à payer. {A//pl>nidisscnients.)

Pour les assurances en cas d'accidents, il ne faut pas demander à l'Allemagne des modèles dont la complication déconcerte déjà son génie patient et se résume en un fonctionnarisme débordant que nos mœurs ne toléreraient pas un instant. Il faut revenir au droit, s'attacher au principe qui veut que celui qui exploite une industrie doive à ceux qu'elle emploie la garantie d<^s risques qu'elle leur lait courir, et laisser à l'industrie privée, déjà puissamment organisée pour ce service, le soin d'assurer les risques mis à la charge des patrons.

11 faut considérer comme privilégiée l'indemnité

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iluc à la suite d'un accident, pnisqn'elle représente des salaires perdus dans l'avenir comme dans le présent.

11 faut aussi considérer tous les procès qu'entraînent les accidents du travail comme touchant à une question alimentaire, les débarrasser de toutes les superfétations de la procédure ordinaire et les amener à l'audience avant tous autres. [Applandisseinents.)

Nous voulons accroître la puissance du travail, en donnant à l'association des intelligences et des forces les mômes libertés qu'à l'association des capitaux, — la considérer comme un contrat ordinaire et ne la soumettre qu'aux règles qui dominent tous les contrats. {Cris : Très bien!)

Dans le domaine spécial de l'association ouvrière, il faut non pas restreindre, mais élargir la loi sur les syndicats professionnels. S'il est en elle une cause de faiblesse, c'est qu'elle a dû, — et à ce prix même, quelles difficultés pour la faire voter! — ne donner aux syndicats qu'une capacité intellectuelle et philosophique. Il faut leur donner une capacité industrielle et commerciale, et leur permettre ainsi de prendre une place de plus en plus large dans l'essor de notre activité nationale.

C'est par là qu'on hâtera la solution de ce problème qui tient si attentifs les travailleurs do la terre : le crédit agricole, car le syndicat investi de la personnalité civile pourra leur fournir ce qui manque à leur crédit : la seconde signature.

Par là encore on rendra plus facile le crédit aux associations ouvrières. Ici, d'ailleurs, le problème est plus simple : toute association, tout artisan qui soumissionne un travail a, par là même, un instrument de crédit. Il suffit de déléguer, de transporter sa créance. Ce qu'il faut se hâter de faire, c'est de sim-

plifier les formalités de ce transport et de les rendre moins onéreuses. [Assenlbneni .<

Mais en matière de progrès social, tout n'est pas du domaine de la loi. Elle est impuissante à contraindre les hommes à l'accomplissement du grand devoir social, qui est de s'aider les uns les autres. {Ap//laudissements.)

C'est affaire d'initiative, d'éducation et denseignemenl. Oui! d'enseignement, car si on savait mieux comment certains patrons comprennent et remplissent leur mission, leur exemple serait plus généralement suivi.

Il faut savoir reonnaître et oser dire que tous ne font pas tout ce qu'ils pourraient faire... [Mouvement.] Trop de patrons ont pris au mot la déclaration de guerre lancée au capital, non par les travailleurs, mais par ceux qui les dirigent. [Cris : C'est vnti!) Sans doute, les sacrifices qu'ils s'imposaient n'étaient pas toujours accueillis comme ils auraient dû l'être. Qui sait s'ils n'ont pas, en vertu d'une loi arbitraire et fatale, payé pour ceux qui les avaient précédés? Comment, dans la défiance et l'hostilité que le travail témoigne au capital, ne pas faire une part aux excitations qu'il subit, et à une certaine disposition à condamner, a priori^ toutes ses réclamations comme injustes? F.st-il beaucoup d'industriels qui, ayant mis en œuvre pour assurer l'hygiène morale et physique de leurs ouvriers, ménager leurs forces, secourir leurs maladies, contribuer à assurer leur vieillesse, se soient heurtés à l'esprit de révolte, et n'aient pas rencontré une réciprocité de bon vouloir et une collaboration sûre aux jours d'épreuves? Et, s'il en était ainsi, serait-ce une raison pour ne pas faire son devoir? {Bravos et npplrmdisaemenf'i prolongés.)

38G I>()LI< LA RÉPLULIQUE

Ce qui domine encore les manifestations de l'opinion , c'est un besoin d'activité tranquille et la volonté d'obtenir du fonctionnement législatif moins de paroles et plus d'action, moins de bruit et plus de besogne. D'interminables sessions où l'on trouve le temps de tout -faire, sauf l'indispensable; des crises successives, sans raison d'être et sans conclusion pratique, des surprises, des embuscades, c'est là ce dont elle ne veut plus. [Cris : C'est cela! Appland'tsseme7il.s.)De Tordre, de la méthode, du travail, des desseins arrêtés, la certitude du lendemain. Voilà ce qu'elle réclame.

Le problème financier est, pour employer une métaphore bien usée, comme le rocher de Sisyphe que tous les ministères soulèvent tour à tour sans triompher de sa pesanteur. iSourires).

Ici encore je crois traduire l'opinion du pays en disant qu'il est las des essais, qu'il croit 1res peu à la magie des nouvelles formules, — qu'il croit à la puissance de l'ét'onomie {Marques d'approbulion) et qu'il est plus avide de voir diminuer les dépenses que de voir créer de nouvelles méthodes d'impôt.

Le genre d'inquiétude qui porte à ces recherches est propre aux périodes durant lesquelles se ralentit l'activité nationale.

De 1878 à 1885, nous avons eu 400 millions de plusvalue et nous avons pu faire 312 millions de dégrèvements. Sans tenir notre système fiscal pour parfait. on ne lui trouvait pas alors lous les défauts qu'on lui reproche aujourd'hui. Pourquoi sommes-nous plus sévères?

Parce que les excédents de dépenses ont remplacé les excédents de recettes. J'applaudis au programme de dégrèvement de la propriété immobilière développé par M. Méline. Je suis de ceux qui sont prêts à aborder

l'étude de tous les systèmes financiers, mais pour attaquer le mal dans ses racines il faut rendre à notre commerce la confiance et l'activité, soumettre tous nos services à un contrôle et à une revision impitoyable, car lesprit public ne se résigne pas à penser que l'administration de la France coûte fatalement 3 milliards 400.000 francs. [Applatid'sxe monts.] Mais cette double tâche nécessite elle-même un gouvernement ayant, non pas seulement la volonté de durer, mais dos raisons et la possibilité d'être durable, et la faculté de trouver, en dehors des audiences, des sollicitations qu'il subit, et des assauts qu'il soutient, quelques heures par jour pour réfléchir et travailler. Applaudissements.)

Rendre à notre appareil législatif sa vigueur, son élasticité, sa puissance effective, c'est, je n'ai pas attendu jusqu'à ce jour pour le dire : le grand devoir de demain.

II faut que le droit nécessaire d'interpellation soit réglementé comme tout autre droit, — que le débat qu'il suppose soit préparé, — qu'interpellateur et interpellé soient appelés à formuler, devant une commission, leurs questions et leurs réponses; que l'interpellation soit par elle prise ou non en considération; qu'elle soumette à la Chambre un ordre du jour réfléchi et non point improvisé dans l'ardeur ou le désarroi des séances; qu'en un mot on ne refuse pas d'entourer un débat si grave des mêmes garanties que le vote d'un projet d'intérêt local.

Il faut que le zèle électoral ne puissi^ plus bouleverser toute l'économie d'un budget patiemment équilibré — mais, comme l'a proposé M. Boudenoot, que tout amendement concluant à une dépense fasse apparaître une ressource ou une économie correspondante.

:iNs i>()(i{ L,\ ni:i'i iti.iuiH

Il faut onfin que. i^ràcc ;i [de unMlIeures méthodes, les sessions extraordinaires cessent d'être la règle ponr devenir l'exception ; que par là il soil possible de représenter ses concitoyens sans abandonner ou son industrie ou son travail, et que le député soit moins exposé à cette endémie parisiennt; qui tend à faire des hommes politiques — des politiciens. { Applfiudissc- 7/ietits.)

Enfin, et pour terminer cette revue, que j'aurais voulue plus brève, tous les peuples obéissent aujourd'hui invinciblement à une loi d'expansion que Jules P^erry a été l'un des premiers à prévoir; de tout temps les peuples ont tendu à élargir leur marché, à se faire plus de place ; c'est l'instinct d'une prééminence nécessaire, le besoin d'élargir des frontières où se renfermait leur activité qui poussait jadis les peuples à la guerre. Aujourd'hui, c'est la nécessité de trouver au dehors des marchés qui les entraîne vers des continents nouveaux.

Il n'est pas de peuple qui puisse aujourd'hui n'avoir pas une politique coloniale : cette politique, nous Tavons. Mais pour la développer, pour qu'elle soit féconde, il faut deux choses que nous n'avons pas encore : c'est d'abord une administration coloniale, un personnel préparé à sa tâche difficile, hiérarchisé, arrivant étape par étape aux plus hautes fonctions de cette carrière ; c'est ensuite et surtout une armée coloniale. Il est temps de ne plus se borner à dire : nous devons avoir une armée coloniale ; il faut la faire. Ce n'est pas là seulement une question de grandeur nationale, c'est en même temps une question d'humanité. ( Vive adhésion rt applaudissement s .)

Voilà, certes, un bien large champ ouvert à tous les républicains de bonne volonté.

C'est avec la ferme volonté de le parcourir que nous nous présenterons aux prochaines élections, et, forts d'un passé consacré tout entier à la République, nous ne nous attarderons pas à défendre notre républicanisme, je ne dis pas contre nos. ancêtres, mais contre nos cadets... (.)/ouye?neH/ prolongé.)

J'ai pour ceux qui nous ont précédés dans la lutte, plus que du respect, une filiale vénération. J'ai connu leurs luttes, médité leurs exemples, et, j)Our recevoir leuis enseignements, je n'ai pas eu besoin de sortir du foyer domestique. {Vifs applaudissements.)

Je sais de quels combats, de quelles défaites, de quels maux, de quels exils, ils ont payé le droit de nous montrer la route. Je comprends les doutes et les défiances de ces âmes' généreuses qui ne péchèrent jamais que par excès de foi et par excès de confiance... C'est à eux, mais à eux seulement, que je veux dire : Nous restons les fils respectueux de la Révolution, nous restons fidèles à notre tradition, fidèles à nos œuvres, fidèles à nos conquêtes..., mais nous considérons comnie le plus précieux résultat de notre politique, le mouvement d'opinion qu'elle a déterminé, rimmensc apaisement qui s'étend peu à peu sur un pays jadis si divisé... [Approhalion générale et applaudissements ré/, étés. )

Et, voyant tant de haines qui s'effacent, tant do querelles qui se taisent, et plus de bonne fui répondre à plus de tolérance, nous saluons, dans l'unité politique de la France, les espérances sacrées qu'elle raffermit -et les grands événements qu'elle prépare. {Applnudissi'iiirnts et acclamations. — Mouvement prolongé.)

Le soii', un banquet lut oilert à M. Waldeck-Uousseau par le comité républicain de l'arrondissement de Reims.

3î'0 POUR LA RÉPUBLIQUE

M. Valdeck-Roussoau, après avoir remercié les organisateurs du banquet, dit qu'il importe de propager les idées r(''publicaines :

Les amis de ceux qui sont au pouvoir leur doivent autre chose que leurs votes ; ils leur doivent aussi leurs conseils et leur intervention dans Ions les cas où elle leur est utile, notamment à la tribune.

Sous le ministère Ferry, tous les débats de la Chambre consistaient dans un dialogue entre un membre de l'opposition et le cabinet. Aucun gouvernement ne peut résister à un tête-à-tête perpétuel avec l'opposition. Il est indispensai)le que notre parti ait ses orateurs, un cercle. Un lieu commun où nos amis se rencontrent doit être créé pour qu'ils y concertent leur intervention, pour qu'ils s'entendent, pour qu'ils préparent leur action, comme on prépare au théâtre la représentation du lendemain par une répétition générale; les sénateurs et les députés, dans les délibérations communes, y échangeraient leurs impressions, et les électeurs pourraient y venir trouver leurs représentants. Il y a là un instrument de diffusion qui pourrait fonctionner à côté des associations existantes sans diminuer ou amoindrir leur action...

Les républicains radicaux reprochaient aux républicains de gouvernement leur alliance a ec les ralliés. M. Waldpck-Iious-eau releva cette accusation devant le parti républicain de Bordeaux, le i'.^ novembre 1877. Il montra d'aboi d que, précisément à B -rdeaux même, les radicaux nav. lient pas reculé devant les pires des compromissions par un pacte reslé fameux. Ensui'e il établit que la liépublique, si elle voulait durer et devenir à jamais le Gouvi^rnenient incontesté du pavs, devait être ouverte à tous les hommes de bonne foi. Mais il estimait que son propre parti, devant réventualiié d'un nouv'^au parti républicain conservateur, devait être plus pro^^ressiste, onvnr son programme à toutes l^s aspirations ^généreuses, être démocrate et mettre dans la politi lue, non pas seulement de la science, mais encore de l'humanité.

Messieurs,

Vous ne serez pas surpris, je pense, et vous me pardonnerez en tout cas, si, au moment de prendre la parole au milieu de vous, ma pensée est encore toute pleine des souvenirs que j'ai senti revivre en moi à mesure que j'approchais du pays auquel il semble que la destinée ail assigné une place toute spéciale dans l'histoire de la République.

N'est-ce point, en effet, celte Gironde ardente, où frémit une sève plus hâtive, qui, dès la première heure, donnait à la Révolution, non pas seulement des

bilJ i'oin l,A |{i;i>i;iiLloUK

oraloiirs incoin|i;iral)l('.s, mais tout un parti généreux, chevaleresque, !)aplisé de son nom, cl, jusque dans la mort, fidèle au culte de la liberté? {Adhésion unanime el vifs applaudissements.)

Longtemps après, c'est ici que le Gouvernement de la Défense nationale, chassé de Paris par le siège, et de Tours par l'invasion, devenait le gouvernement de Bordeaux.

Ici encore se réunissait cette Assemblée nationale, unique dans nos annales, inquiétante, fille énigmatique delà défaite, agitée de passions contradictoires, rivée, semblait-il, au passé par un atavisme séculaire et par la fatalité de nos désastres, mais en qui palpitait l'àme impérissable de la France ; Vifs applaudissements. — Mouronent proioin/é) et qui, dominée d";ibord par l'opinion, ensuite par le sentiment de ses propres devoirs, fait taire ses préférences, ferme à son roi les portes d2 Versailles, donne à la République cette Constitution grâce à laquelle elle pourra résister aux entreprises du '24 mai et du 46 mai, et plus tard à une conjuration plus dangereuse, faite d'appétits déçus et d'enthousiasmes pathologiques... {Bravos et applaudissements) plus dangereuse, parce qu'elle était plus obscure. {Noureaujc applaudissements .)

C'est ici encore que, moralement exilé, lui qui avait au moins sauvé l'honneur et confié à notre sol labouré par les batailles la semence invisible des réparations futures... [Salve d'applaudissements) c'est ici que Gambetta voulut revenir tout d'abord.

Un autre eût tourné ses regards vers le passé, crié contre l'ostracisme qui lavait frappé. Il voulut, au milieu de vous, saluer l'avenir, tracer à l'opinion républicaine la voie qu'elle devait suivre pour devenir peu à peu le gouvernement légal, et s'il proclamait haute-

LA HKPL'BLlôUE OLVKI'.Tt: 3-93

ment qu'un parti doit demeurer invinciblementattaché à ses principes, il déclarait déjà la République ouverte et il faisait appel à l'adhésion de tous les hommes de bonne volonté. iApjdlaudissemenls.]

La République, disait-il, ne serait pas en péril môme avec des hommes qui ne lui auraient pas été toujours, dans leur passé, des amants bien fidèles... Nous admettrons que des hommes se trouvent éclairés. Nous admettrons que d'autres acceptent de bonne foi les conséquences du principe de la République. Sur le devoir seul, nous ne transigerons jamais. \ Assentiment unanime et applaudissements.)

Il faut malheureusement nous arracher à ces grands souvenirs, parler dé choses moindres et d'événements tout récents, bien faits pour surprendre l'opinion, plus propres encore à l'éclairer et à mettre au jour la vanité de certaines attitudes et la supercherie de certaines polémiques.

Il y a quelques semaines, on a vu s'assembler à Bordeaux le concile des républicains impeccables, chargés de veiller sur le dogme et.de séparer les bons d'avec les mauvais. Ils ont prononcé de graves paroles. Celui-ci a prédit un nouveau 16 mai, la réaction bientôt triomphante, les républicains reprenant le chemin de l'exil. Un autre n'a pas eu de peine à montrer quels périls laisait courir à la liberté un ministère trop durable. {On rit.) Tous ont énergiquement flétri les compromissions. [Nouveaux rires el applaudissements.)

Et, dans un milieu où se rencontraient cependant tant de conjurés de la veille, il ne s'est pas trouvé un comparse mal instruit de son rôle pour dire ; Prenez garde! ici on ne doit parler de compromissions qu'avec prudence et avec respect, {/{ires.)

Ici une minorité de radicaux s'est unie à une mino-

3î<4 i>(iL"i{ LA hi:pl:blique

rite de royalistes et à une minorité de socialistes. Elle a d'abord battu Decrais. Fidèle à sa parole, elle a battu ensuite de Lanessan, et ce n'est pas un siège législatif sciileinenl qu'elle a livré, ce sont aussi les clés de la citadelle. (Ap/daudissements prolnngés.)

Regardez donc votre représentation municipale. Vous y verrez vingt et un radicaux dont deux ralliés... {Uires) dix monarchistes militants et cinq socialistes déclarés. Et ce sont les monarchistes qui commandent, et ce sont les radicaux qui obéissent .. [Hilanlé générale. — A I plaudiaseinenls réj.élés.)

Et le pacte tient toujours, car les uns ont imposé et les autres ont subi, aux dernières élections sénatoriales, cinq délégués royalistes.

Mais, Messieurs, ce qui ne s'est pas dit dès la première heure n'a pas tardé à se répandre. La conscience publique a été instruite de ces faits, témoins irrécusables des étranges défis que la comédie des mots peut, en vérité, porter à la réalité des choses. [Applaudissements.) Et il a fallu dire une fois de plus qu'à tant de caractéristiques du radicalisme nouveau il fallait ajouter une foi stupéfiante dans la puissance du verbe tapageur et une confiance méprisante dans l'infinie crédulité des masses populaires. (i\ouviuiux applaudissements.)

De pareils expédients ne sont pas, je crois, de nature à tromper l'opinion, mais ils la déconcertent et elle reste surprise devant des contradictions qui ne lui laissent le choix qu'entre une extrême audace ou une extrême inconscience.

Que les partisans de la réaction s'associent aux représentants des partis extrêmes, c'est une tactique que nous connaissons bien et eux-mêmes l'ont souvent expliquée : c'est la tactique du plus grand mal. Elle

consiste à fortifier ceux qui, à leur sens, peuvent rendre le Gouvernement républicain plus tyrannique et, suivant leur propre expression, moins habitable. L'eipérience ne leur a rien appris. Ils ne voient pas que ce machiavélisme a eu pour plus clair résultat de rendre leur conduite inintelligible à un pays avide de lumière et de franchise, et que cette duplicité voulue a été l'agent le plus certain du mouvement qui, détachant d'eux la meilleure partie de leurs troupes, les a réduits à une opposition de plus en plus impuissante. (Applaudi^senipnts.)

Mais que des radicaux s'allient, ici avec la réaction, là, suivant les exigences de la géographie électorale, avec le socialisme, c'est un phénomène qui ne pourrait s'expliquer que par des raisons trop affligeantes, s'il n'était le signe visible et la marque d'un parti auquel les événements ont laissé plus de désir de subsister que de raison d'être.

Je n'ai pas, Messieurs, à défendre contre certaines attaques le cabinet que préside l'homme d'État dont M. Decrais a prononcé tout à l'heure le nom, — à la vérité, il se défend fort bien tout seul ; — mais, dans les attaques qui lui sont prodiguées, il est permis de trouver un nouvel exemple des mêmes incohérences. Depuis sa formation, le ministère actuel a dû lutter chaque jour contre la coalition radicale-socialiste, qui ne s'est point consolée d'avoir vu tomber le ministère précédent.

D'un auire côté de la Chambre siègent des hommes qui, assurément, n'ont point accepté toutes les doctrines que défend le ministère actuel et qui se rattachent à la tradition politique et parlementaire de Gambetta et • de Ferry; mais il leur a fallu choisir entre deux partis: ou bien ne point ébranler un ministère progressiste, ou

:iiif. l'di i; i.\ ni:i'i ifi.ioi I-;

liic.ii subir un nouveau ministère radical. Leur choix a olii prompteinenl ï;\'\[ : ils n'ont point voulu subir un nouveau ministère radical. Do moins en moins, leurs voles se sont confondus avec ceux des radicaux. Ceuxci en ont éprouvé une grande sur{»rise {Rires), bientôt une grande indignation. Quand on les presse de dire quel'cst lacto du ministère par lequel il aurait trahi la ligne politique républicaine, ils répondant: gouvernement de ralliés.

Je me rappelle qu'il y a environ deux ans un homme dont le caractère est universellement respecté, et qui^ ni par son nom, ni par ses traililions, n'était attiré vers la République, expliqua à la tribune comment et lionrqnoi lui et ses amis avaient cru devoir lui donner leur adhésion :

« Ce que nous voulons, dit-il, je vais vous le dire. Nous voulons rendre notre pays moins divisé et moins déchiré, ne pas revenir éternellement en arrière pour recommencer les mêmes agitations ; ce que nous vouvorrs, enfin, c'est, en présence de l'armée grossissante du socialisme et du désordre, fortifier les rangs de ceux qui combattent pour l'ordre et la liberté. » Il ajoutait : <( 11 y a bien peu de partis qui n'aient leurs ralliés. »

Et tout aussitôt il était interrompu par un de ses collègues en ces termes : « Il y a dans le cabinet d'anciens procureurs impériaux! )>

L'interrupteur exagérait: il mettait au pluriel ce qu'il convenait de mettre au singulier. [Hilarité générale.)

Mais ce n'est point, à coup sur, dans nos rangs qu'il faudrait chercher un magistrat ayant appris en les l>oursuivant sous l'Empire à discerner les vrais républicains {livres), ou un docte théologien exercé par l'étude des Pères de l'Eglise à reconnaître mieux les cléricaux déguisés. {Nouveaux rires.)

Ce qui se dégage de cet incident, c'est qu'en vérité il y a deux sortes de ralliés : il y a le bon et le mauvais rallié.

Le mauvais rallié, c'est celui qui, né sous un régime différent, habitué à croire à la nécessité d'un gouvernement héréditaire, n'a point accepté tout d'abord des institutions qui heurtaient ses convictions en même temps que ses habitudes. Il a pensé que c'était là un événement passager; il a patiemment attendu le fait miraculeux qui ramènerait la France à ses traditions passées.

Puis, en même temps qu'il constatait le déclin irrémédiable des dynasties, il devait reconnaître que, chaque jour, des services^ nouveaux constituaient au gouvernement de la République de nouveaux titres et de nouveaux droits. Ce qui lui avait paru éphémère devenait un ordre établi au delà duquel lui-même n'apercevait plus que l'inconnu, pour ne pas dire l'anarchie. Notre armée s'était reformée; il voyait notre frontière ouverte se couronner de forteresses, notre commerce reprendre son essor, notre agriculture soutenue et encouragée. Suspecte d'abord à l'Europe, la République s'imposait à son respect en lui donnant le spectacle d'une nation où la pratique de toutes les libertés ne cessait pas de donner à l'ordre toutes les plus précieuses garanties. (Applaudissements répétés.) Alors, comme il arrive au lendemain des grandes catastrophes, il s'est surpris, intéressé d'abord, et bientôt mêlé lui-même à l'œuvre commune de réparation et de salut. Et quand ce même gouvernement a dû combattre pour les principes essentiels à la conservation de tous les peuples, il s'est placé derrière lui. Mais je dois convenir qu'il n'est pas allé jusqu'au radicalisme : il est le mauvais rallié !

3!)8 l'OUH I.A KKPUULK^tLi:

Quant au bou rallié, c'est autre chose. Hier encore, il était bonapartiste, plébiscitaire ou césarien, mais il ne s'est point attardé aux longues étapes, et, du premier coup, il s'est porté à l'avant-gardc la plus avancée. De son passé, il n'a gardé que la haine sacrée de l'oppoituriisme, et la volonté arrêtée d'abattre le parti qui lui rappelle surtout ses défaites. Le voici radical; il sera demain, si on veut, radical-socialiste, et, pour ce pécheur, il y a plus de joie que pour quatrevingt-dix-neuf justes. 11 est le bon rallié, tous ses péchés lui seront remis, car le radicalisme a des sacrements décisifs qui effacent jusqu'aux plus lointaines souillures. [Rire ijénéral. — Applaudissei/tents prolongés.)

Mais je ne me suis pas assigné la tâche de faire ici l'histoire complète des contradictions radicales : l'œuvre serait trop longue. Je voudrais, sans parti pris d'aucune sorie, examiner maintenant le fait même grâce auquel on a tenté de rajeunir de si vieilles polémiques.

Il est parfaitement vrai que l'effort du temps, — et le nôtre, — son action invisible, l'impossibilité de plus en plus constatée de se rattacher au passé, ont déterminé une évolution à la fois nécessaire et fatale, conclusion logique des prémisses que nous avions nousmêmes posées. Nous avons sans cesse dit et répété, nous avons cru — et nous croyons encore — que le gouvernement républicain est le seul qui réponde aux exigences de notre raison comme aux exigences de notre philosophie, la seule forme acceptable pour une démocratie qui a cessé d'être une force dirigée pour devenir une force dirigeante. [Vive adhésion. — Bravos et applandissemenls.) Or, dire d'un gouvernement qu'il est le gouvernement nécessaire, c'est dire du même coup qu'il doit être le gouvernement de tous.

S'il est des républicains qui n'aient pas eu cette claire vision, et qui aient pensé qu'un gouvernement qui s'appelle la République pût s'établir et s'imposer dans un pays comme s'imposaient certaines tribus conquérantes à des peuples plus nombreux, mais moins exercés, c'est une conception que notre conscience repousse.

S'il en est d'autres qui aient cru que, même par les plus éclatants services, on pût acquérir sur elle une sorte de droit de priorité et de domaine privé inaliénable, si respectable que soit cette illusion, il faut hardiment répondre que, si grands qu'aient été ces services, ils ne peuvent conférer ni droit de préférence, ni privilèges.

Nous devons rester fidèles à nos maximes, fidèles à notre propre enseignement.

Je rappelais tout à l'heure ce que Gambetta a dit dès 1871. En vérité, il y avait un superbe courage, une magnifique confiance à tenir un tel langage à un moment où de toutes parts la République était assaillie, menacée. Mf.is à mesure qu'elle se consolida dans le pays et qu'elle plongea dans son sol des racines plus profondes, il demeurait plus fidèle à cet idéal.

Voici ce qu'il disait le 27 janvier 1881, en prenant

•possession du fauteuil présidentiel de la Chambre :

« Il nous faut entourer la République que nous avons

fondée d'institutions libérales et démocratiques pour

réunir tous les patriotes, tous les Français. »

Un peu plus tard, au Neubourg, le 4 septembre 1881, il ajoutait :

« 11 est permis d'espérer que la succession de ces anniversaires nous donnera un jour la joie de célébrer, dans sa plénitude, l'union de tous les Français sous le même drapeau. » [Sabe d'applaudissements.)

■'iiiu l'i>l l; |.\ lii.l'i lil.lul. I.

Le minisière Forry n'a pas «m. du devoir républicain, une conception dinérenle, el c'est un de ses collai)orateurs qui, le 13 mai 1883, dans un département voisin de celui-ci, prononçait ces paroles' :

« iNous aussi, notre rêve, ce n'est pas une République fermée, mais une République ouverte. Nous voulons l'accession de tous les hommes de bonne foi, de tous les hommes de bonne volonté. »

A vrai dire, jjour tenir un autre langage, il eût fallu ne pas avoir vécu ou n'avoir pas compris l'histoire des longues années qui nous séparaient de 1870.

Certes, en 1870, les républicains de doctrine, les républicains de la veille, les républicains de principe n'étaient pas la majorité. Quoi ! ils auraient été la majorité, et pendant vingt ans ils auraient laissé vivre l'Empire? Personne ne le croirai Mais peu à peu ils avaient persuadé, ramené ou ébranlé un grand nombre de ceux 'que l'ambition ou l'intérêt n'enchaînaient point au passé.

Ceux-là, longtemps, longuement, avaient attendu de pouvoir juger à ses œuvres le gouvernement nouveau. C'étaient — ne l'oublions pas — des hommes d'État formés sous d'autres régimes qui les avaien fait sortir de leur réserve, et c'était — il y aurait une souveraine ingratitude à ne pas le rappeler — le plus illustre d'entre eux qui, dès 1872, dans le Message qu'il adressait à l'Assemblée nationale, avait prononcé la parole décisive ; « La République existe; elle est le gouvernement légal du pays. Vouloir autre chose serait une nouvelle révolution, et la plus redoutable de toutes. » [Salve (T applaudissements.)

1. Discours prononcé par M, Waldeck-Rousseau à Angoulême. Voir plus haut.

Et nous-mêmes, Messieurs, qu'avons-nous donc fait depuis, sinon d'appeler à nous, par une incessante propagande, ceux qui demeuraient retranchés dans leur indifférence ou Iftur hostilité, de faire le siège des partis pris, de dissiper les équivoques et de proclamer hautement que le gouvernement de la République était le seul assez large pour que toutes les aspirations du pays pussent y trouver place et s'y faire représenter ?

L'événement que nous avions souhaité avec tant de passion s'est produit, et si nous devons l'envisager avec confiance, c'est qu'il a été l'œuvre, non des habiles, des politiques et des chefs, mais l'œuvre de la démocratie elle-même.

Ce n'étaient pas seulement les hommes d'hier qui changeaient; des générations nouvelles étaient nées. Les maux dont nous avions soulTert, elles ne les connaissaient pas; nos querelles et nos divisions, elles les ignoraient. Ainsi, peu à peu, se mettait en mouvement une masse longtemps immobile, accrue d'éléments nouveaux; et comment pourrions-nous paraître supris d'un mouvement que nous avons si longuement préparé?

La République ne peut être qu'ouverte ou fermée. Fermée! c'est la tyrannie passagère, et c'est aussi la négation de son principe. Ouverte.' c'est la liberté avec toutes ses conséquences : la controverse des partis nouveaux, des écoles différentes obéissant au même principe, mais à des tendances diverses.

J'indique assez, en parlant ainsi, que je n'imagine point, et que je n'espère pas, que des hommes venus de si loin, ou nés d'hier, acceptent d'emblée tous nos principes, et, sans réserve, toutes nos idées; et les hommes d'État dont je rappelais les noms n'ont pas

402 l'OLU l.A IU.I'UIJLIQH-:

confondu non plus, je pcnso. limité politique avci l'unité de doctrine.

Il y a, Messieurs, chez tous les peuples comme chez tous les individus deux instincts différents qui se heurtent et se contredisent : l'un qui les pousse à innover, l'autre qui les porte à conserver; et, de ces deux instincts, celui dont les mouvements sont plus soudains, plus dangereux, ce n'est pas l'instinct qui les emporte en avant, car il se heurte à la résistance des choses : c'est l'instinct qui les ramène brusquement en arrière.

Cette diversité de tendances n'est pas particulière à la politique; on la retrouve partout; elle existe dans les choses de l'industrie et dans les choses du commerce; elle existe dans les arts, dans les lettres, dans les sciences. Partout il y a toujours eu, il y aura toujours, des audacieux et des timides, des novateur? et des statior>naires, des classiques et des romantiques, des progressistes et des conservateurs. Mais c'est dans la politique surtout qu'il est essentiel que ces mouvements de l'opinion ne se produisent que dans la limite des manifestations constitutionnelles; c'est dans la politique surtout qu'il est d'un intérêt vital que, pour revenir à la conservation, on ne soit pas obligé de sortir de la République. (Adhésion unanime et applaudissemenls.)

Aucun parti, et c'est un historien anglais qui a fait cette remarque, aucun parti n'a jamais possédé une majorité numérique définitive, mais seulement une majorité politique faite de deux éléments : l'un stable, fixe, composé d'hommes inviolablement attachés à leurs principes; l'autre formé par l'adhésion, née des circonstances, d'une masse flottante, prompte à se porter d'un extrême à l'autre, et qui n'est autre chose

<jue l'opinion publique, avide au même degré, à des heures différentes, de conservation ou de progrès. C'est sonimpressionnabilité, la réaction perpétuelle qu'exercent sur elle les événements, qui explique seule tant de changement inexplicables.

Pensez-vous qu'il y eût moins de républicains en 1851 qu'en 1848? Non. il y en avait davantage, mais la même opinion qui s'était précipitée vers la liberté" se rejetait brusquement vers la conservation et rencontrait la servitude; oui, la même, toujours changeante, impressionnable, mobile, et fidèle seulement à l'éternelle alternative dans laquelle la faible humanité se débat. {Mouvement prolongé.)

Cette opinion, nous ne, la changerons pas, nous ne lenchaînerons pas et il ne s'est pas encore trouvé de main assez robuste pour forger le lien qui pourrait à jamais la retenir.

Et c'est pourquoi il faut considérer non point avec crainte, mais avec espérance, une évolution, à la fois intellectuelle et politique, dont le résultat sera de placer dans la République elle-même les deux pôles entre lesquels se meut cette invincible oscillation. ( Vifs applaudissements el brovoi^.)

Il reste alors à dire, et ce sera facile, quel est, en présence d'événements nouveaux, le devoir de notre parti. Il n'a pas changé et il ne changera pas.

Son devoir est de rester fidèle, invariablement fidèle, à SOS principes, à ses maximes, de les appliquer dans le plus large esprit de tolérance et de liberté.

Son devoir est de considérer que, par cela même qu'à côté de lui surgit un parti républicain conservateur, il peut et il doit être plus progressiste.

Son devoir est d'attirer jusqu'à lui ceux qui n'ont fait encore que la moitié du chemin, de retenir et de

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ramener tous ceux quanime un amour sincère des principes de la Révolution.

Son devoir est, sans |)rouieltre jamais pour le jour ou pour le lendemain plus qu'il ne peut accomplir, de garder son programme ouvert à toutes les aspirations généreuses.

Son devoir est de ne pas vivre replié sur lui-même {Ap/ilaudissemenfs), retranché dans l'autorité de ses services, mais, au contraire, de considérer qu'un parti ne peut être fort, de même qu'une famille, que par un éternel rajeunissement. {Nouveaux applaudissements.)

Son devoir, c'est de n'être pas seulement républicain^ c'est d'être démocrate : c'est de mettre dans la politique, non pas seulement de la science, mais encore de l'humanité. [Salves d'applaudissements.)

Son devoir enfin, Messieurs, est, à un moment oîi de plus en plus la science du gouvernement se confond avec la science de la conservation et de l'expansion nationale, de ne pas vivre muré dans les abstractions.

Pendant que nous vivions absorbés dans nos discordes politiques, autour de nous toute une Europe nouvelle se formait, prodigieusement outillée pour le travail,détournant les courants commerciaux séculaires^ les attirant à elle, s'efforçant d'en créer de nouveaux, si laborieuse et si active que le bruit de ses ateliers domine jusqu'à la rumeur de ses armées.

Je sais, je suis persuadé que notre génie national peut, d'un seul élan, reprendre la place qui lui appartient, — j'ai dit la première. [Salve d'applaudissements.) Mais il n'y a pas de temps à perdre, car, avec chaque heure qui s'écoule, c'est un peu de notre grandeur nationale, c'est un peu de notre prospérité, un peu de notre prééminence qui s'en va. [Triple salve d'applaudissements. — Mouvement prolongé.)

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