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L'ÉTAT DE DROIT ENTRE LES NATIONS

[Discours prononcé' à loccasion I du jubilé de M. Louis Renault, le JO mars 1907)

Mon cher Maître et Ami,

J'avais la charge de nos atTaires exlérieures quand nos amis communs m'ont fait, il y a quelques mois, l'honneur de m'ollrir la présidence de cette réunion, et je m'étais fait un devoir de venir vous apporter, au nom du Gouvernement de la République, l'hommage de la gratitude du pays pour les services que vous ne cessez de lui rendre.

Mais les promoteurs de cette fêle ont bien' voulu voir en moi, non le ministre qui passe,i mais Tami qui demeure. Se souvenant de ht simplicité et de la modestie dont votre vie olTre un si noble exemple, ils m'ont persuadé qu'elle aurait d'autant plus de prix à vos yeux qu'elle garderait un caractère d'intimité plus cordiale : c'était l'affection de vos collègues, le respect et la reconnaissance de vos élèves d'hier et d'aujourd'hui dont les marques vous toucheraient avant tout; j'avais eu l'honneur d'être votre collègue à la Conférence internationale de la Paix, je l'étais encore à la Cour permanente d'Arbitrage, et surtout j'avais été nécessairement votre élève toutes: les fois qu'au cours de ma vie publique j'avais dû chercher dans les règles du Droit international la solution d'unt? difficulté politique. On; m'affirmait que, pour toutes ces raisons,'" j'avais encore qualité pour être à cette place] auprès de vous. %

Ai-je besoin de vous dire avec quelle joie je ^

Liis laissé convaincre, et combien je suis 'ureux de pouvoir dire ici, — pour l'avoir Tsonnellemenl mesurée, — quelle incompable autorité est la vôtre dans les conseils du onde civilisé!

Cette autorité, mon cher Maître, vous l\'Xfrcc/ ilurellement; il semble que vous vous sen- 3Z investi d'une sorte de magistrature par confiance et par le respect de tous. Kt m aperçois distinctement les deux causes : me de l'ordre intellectuel, l'autre toute orale.

Avant tout, peut-être, vous le devez à Tadirable unité de votre vie de travail et de 3nsée, de dévouement et de désintéressement, out à l'heure, un de vos élèves l'évoquait ms un mot quand il rappelait que vous miez à vous dire « un professeur dans âme ». Vous êtes, en elTet, depuis bientôt aarante années, le Maître qui se donne tout atier à la recherche et à la dilTusion de la érité, qui veut toujours mieux savoir pour

toujours mieux enseigner, qui ne se laiss éblouir et tenter par aucune des ambitions qu légitimeraient tant de services et que secor deraient si facilement les relations les plu hautes, la pratique et la maîtrise des questioi) d'Etat les plus complexes et les plus gravée un universel renom ; — mais qui, bien a contraire, d'un Congrès ou d'une Conférenc où il a tenu Fun des premiers rangs, se hâf de revenir à sa paisible chaire pour y retrout^ ses élèves aimés et reprendre pour eux, ave le frnit d'une expérience nouvelle, les chèn leçons interrompues...

Aussi bien les leçons d'un tel maître pei vent-elles s'interrompre? Et l'exemple d'ur telle existence n'est-il pas le plus continu < le plus efficace des enseignements!

Il s'en dégage une beauté morale, une ioi\ rayonnante, conseillère de droiture et de d gnité, qui, des élèves, fait de véritables di ciples. Et c'est ce rayonnement que noi sommes si heureux de retrouver nous-mêmc

lans l'austère et douce figure où le Maître 'haplain a su, si fortement et si profondéaent, modeler vos traits.

Au reste, l'ordre qui règne dans la vie d'un lomme est le signe de Tordre qui gouverne ©n esprit. En parlant ainsi de vous, mon cher laître, il me semble a^oir déjà dit la valeur e la doctrine que, dans les deux chaires de a Faculté de Droit et de TÉcole des Sciences •olitiques, vous n'avez cessé de répandre iepuis tant d'années. Il ne m'appartient pas, Il milieu des maîtres de la science du Droit [ui nous entourent, de faire l'éloge de votre nseignement : je ne pourrais rien ajouter à e qu'ont dit déjà les orateurs qui m'ont préédé ; tous ont loué comme elles doivent l'être ette clarté de la pensée, cette vigueur du aisonnement, cette méthode pénétrante qui, lans les propositions les plus complexes, vous •ermet de parvenir, par l'analyse la plus fine t la plus précise, à la synthèse la plus sûre, donne à vos conclusions une force singu-

lière et comme un caractère d'évidence à vo jugements.

Ces qualités de mesure, de clarté, de probit ialellecluelle, qui sont, entre toutes, Jes qus lités de la science française, vous les ave manifestées chaque jour dans vos études tlié( riques, dans vos leçons de FEcole, dans vc rapports aux divers Congrès, dans vos sei tences arbitrales. Mais ce qui est la marqu propre de vos travaux et de vos enseigm ments, ce qui vous a fait une place si ém nente et si personnelle parmi les maîtres ( notre droit, c'est l'union étroite, à chaqi page de votre œuvre, de la spéculation docti nale et de la connaissance pratique des ré lités.

Professeur, vos leçons de la Faculté dégage de Fexamen des faits historiques, de Tétui attentive des conflits, des négociations et d< traités, les principes généraux qui ont forn peu a peu et éclairent progressivemen t la co science internationale ; et vos leçons d

« Sciences politiques » apprennent à vos élèves f Tart d'appliquer ces principes, encore si souvent imprécis et contestés, aux mille difficultés de la vie des Chancelleries.

Diplomate, dans ces Conférences où vous représentez si souvent la France, vous vous efforcez de faire pénétrer dans les relations de peuple à peuple, et de fixer dans des accords durables, ces règles de justice et d'équité qui sont (( l'expression des rapports nécessaires » entre les personnes morales que doivent être les nations, et dont les développements succes- 'sifs marquent les véritables étapes de la civilisalion.

Et c'est ainsi que dans la chaire, où vos leçons condensent toute la matière vivante de vos négociations et de vos arbitrages, vous C'tes pour vos élèves, non pas seulement un philosophe ou un historien du Droit des gens, mais bien, si je puis dire, un acteur du drame international, souvent un créateur de l'histoire diplomatique, tandis que dans les Congrès,

186 RÉSULTATS DES DEUX CO>TÉRE>XES

— dans cette Conférence de La Haye, où vos rapports sur la Croix-Rouge maritime et sur l'Acte final de la Conférence ont rallié Tunanimité des suffrages, — dans ce Congrès de 1906, oii, toujours sur votre rapport, fut revisée la Convention de Genève et réalisé un décisif effort pour l'adoucissement du sort des victimes de la guerre, — vous êtes parmi vos collègues, par la hauteur de votre pensée et par la sûreté de votre science, comme un Maître dans sa chaire : et ce sont vos collègues eux-mêmes qui le proclament, comme M, le Président Odier déclarant à Genève que vous avez été « l'architecte » de l'œuvre accomplie.

L'heure est hien choisie, mon cher Collègue et Ami, pour rappeler devant vous ces souvenirs. Vous allez, — et, j'espère, nous allons ensemble, — bientôt retourner dans cette chère cité de La Haye oix s'est tenue la première Conférence de la Paix. Nous y reverrons la Maison du Bois et le noble Vivier sur les bords duquel nous avons si souvent échangé nos

loutes et nos espérances sur l'avenir dime œuvre aussi passionnante par sa nouveauté que par sa grandeur.

Certes, nous n'y avons pas d'un seul coup, — et qui donc l'eût pu prétendre, — rempli tout le programme que l'initiative du Tsaravait soumis aux délibérations des nations. Nous avons cependant fait aboutir cette Convention pour l'application à la guerre maritime des principes de Genève, à laquelle votre nom, je l'ai dit tout à l'heure, est glorieusement attaché ; et ce Règlement concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre dont le but, défini par la Convention qui le précède, est de « diminuer les maux de la guerre et de servir, même dans les cas extrêmes, les intérêts de l'humanité ».

Si des difficultés, d'ordre pratique autant que d'ordre politique, ont obligé la Conférence à se borner à une déclaration de principe sur la limitation des charges militaires, elle a du moins mené .à bien cette Convention pour le règlement pacifique des conflits internationaux

dont la solution heureuse de la grave affaire de Hull a prouvé suffisamment refficacité.Elle a pour la première fois créé dans le monde un Tribunal international permanent, elle a élevé entre les peuples un prétoire dont l'accès leup est librement ouvert, et vers lequel, chaque jour davantage, ils se sentent moralement obligés de tourner les yeux.

Elle a enfin, dans l'article 27 de la Convention sur l'Arbitrage, créé pour les Puissances signà^ taires un devoir nouveau, celui de rappeler aux États entre lesquels un conflit menace d'éclat^ les dispositions de cette Convention et de leur conseiller, dans l'intérêt supérieur de la paix, le recours au Tribunal international : affirmation toute nouvelle d'un devoir de solidarité entre les peuples civilisés.

Je me rappelle avoir dit au lendemain de la Conférence de La Haye à ceux qui me questionnaient sur ses résultats : « N'ayons, pour les bien juger, ni scepticisme, ni impatience. » Je répéterai la même parole au seuil de la Con-

RÉSLXTAÏS DE Ll CONFÉRENCE DE 1889 189

férence prochaine. Ce qui est en question dans ces assemblées universelles qui sont sans analogues, sans précédentes dans l'histoire, ce n'esl pas, comme on le dit trop simplement, l'établissement d'un état de paix, c'est quchjue chose de plus haut et de plus précis, j'ajouterai de plus large encore, l'établissement d'un état de droitentre les nations, car il n'y a, il ne peut y avoir de paix véritable que fondée sur le sentiment commun et sur le respect réciproque des droits. Or, ce n'est pas dans celte Ecole qu'il est besoin de dire ce qu'il faut de temps et. de persévérance pour dégager, formuler, faire accepter, rendre habituelles, puis nécessaires, les règles d'un droit nouveau. Et ce n'est pas non plus ici qu'il serait besoin de dire la grandeur en môme temps que les difficultés de la lâche et de rappeler que c'est aux con- (juêtes pacifiques de Tidée du droit que se sont mesurés dans tous les temps les progrès décisifs de l'humanité.

Quel domaine nouveau la Conférence de 1907

soumettra-t-elle au règne du droit ? Nous n'avons pas, mon cher Ami, qualité pour le rechercher ensemble aujourd'hui. Mais, pour la cause que nous irons servir, c'est une grande bonne fortune d'avoir pu célébrer précisément aujourd'hui l'idée du droit au foyer de son enseignement, au milieu des Maîtres qui la représentent avec tant d'éclat, en la personne d'un de ceux qui l'honorent le plus et qui la servent le mieux par la pensée et par Taction.

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