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L'EMPIRE DU DROIT

Discours prononcé an Palais du Luxembourg/

à Voccasion de la Réception

des Délégués français et américains

à la Conférence de La Haye

par le Groupe parlementaire de V Arbitrage

le l'i novembre 1907)

Messieurs,

Permettez-moi tout d'abord d'exprimer ma profonde gratitude à mes Collègues du Groupe de l'Arbitrage. De tout cœur, au nom de la Délégation française comme en mon nom personnel, je les remercie de la réception si cordiale et si éclatante à la fois, qu ils ont organisée aujourd'hui.

Et je veux remercier particulièrement, mes

chers Collègues, votre Président, mon ami d'Estournelles. Je ne vous parlerai pas longuement de lui, de son dévouement passionné aux idées de notre groupe, de l'autorité avec laquelle il les représente en France et au dehors. Tout cela, vous le savez autant que moi. Je veux seulement vous dire à quel point, pendant notre longue et quelquefois difficile Conférence de La Haye, il a été pour le Président de la Délégation française le collaborateur le plus dévoue, le plus désintéressé, le plus énergique, celui dont Tardeur ne s'est pas uji instant ralentie, celui dont la volonté persévérante a le plus certainement contribué, en 1907 comme en 1899, aux progrès qu'a faits à La Haye la grande cause de l'arbitrage intennational.

Messieurs, je veux aussi remercier personnellement M. le Président du Sénai; et M. h Président de la Chambre d'avoir bien voulu.

e premier par ses éloquentes paroles, le second par sa présence, alTirmer l'éti^oite union jui groupe autour de l'idée qui nous est comnaune, toutes les fractions du grand parti républicain, tous ceux qui sont également conscients des intérêts inséparables de la patrie et de la démocratie française.

A leurs noms, je joins celui de notre collègue Decrais qu; a, avec trop de bienveillance, mais avec tant de finesse et de force, exprimé son sentiment sur nos travaux et manifesté la raison qu'il y trouve d'avoir confiance dans l'avenir.

Enfin, à vous, monsieur le Président du Conseil, et à vous, mon cher ami, monsieur le Ministre des Affaires étrangères, je le dis aussi cordialement : Votre présence témoigne à quel point, pendant les quatre mois et demi qu'a duré notre Délégation, nous nous sommes sentis, profondément et à toutes les heures, en parfait accord. Gela a été pour nous d'un prix inestimable dans l'effort que nous avons sou-

tenu, et cela est, permettez-moi de le dire, ue encouragement précieux, une marque de confiance et d'espoir pour tout ce qui reste à faire. Je viens de parler de notre efTort. Quelqu'un Messieurs, a été, là-bas, notre conseiller e notre guide; et je peux dire, sans rien exagérer qu'il a été bien souvent le guide de la Conférence tout entière. Messieurs, vous venez d( l'applaudir, c'est notre maître en droit, M. Loui Renault. Que de fois les jurisconsultes dé: autres pays, et même parmi nos adversaires sont venus lui demander ses conseils ! Que d< temps il a consacré à mettre sur pied, à mettr< en bonne forme, les projets de nos collègues Nous lui reprochions de se tant dépenser, d ne pas assez ménager ses forces. Il nou répondait, en riant de son bon et large rir| bourguignon : « Je tiens à leur montrer qu si je suis presque le doyen, je suis toujours 1 plus résistant et le plus vigoureux, et qu'aucu] d'entre eux ne me lassera. » Il ne s'est jamai lassé, en effet. Il a été le rapporteur des Conven \

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iotis principales; il a été le rédacteur de l'Acte inal de la Conférence. On avait en lui une elle confiance et son autorité était tellement econnue par tous que les rédactions émanées ie lui faisaient foi, et je crois qu'aux derniers ours de nos travaux, il eiit fini par faire idopter tous les textes qu'il nous aurait présentés. On Ta nommé là-bas le pilier de la Conférence, et c'est justice de dire que la science juridique française lui devra, dans l'hisloire, un de ses plus beaux triompbes.

Messieurs, le temps me manque pour rendre ici à cbacun des collaborateurs français de notre Délégation le témoignage qui leur serait dû. Mais je vois ici et je tiens à saluer d'autres collègues que j'oserai aussi appeler nos collaborateurs et que je ne puis passer sous silence. Je ne pourrai jamais dire à quel point notre Délégation a été soutenue dans sa tâcbe par les Délégations des deux Amériques. A les voir, les unes et les autres également attachées à l'œuvre commune, y travaillant avec nous sans

aucune négociation préalable, spontanément par la faculté d'un môme esprit, par le besoi d'un même cœur, il nous semblait qu'il avait là l'action unique d'une seule délégaliof celle des Républiques du monde entier.

Nous avons tous éprouvé, tout à l'heuri une g-rande joie en entendant les paroles pM lesquelles nos hôtes d'aujourd'hui rendaiei hommage au génie de la France. Messieurs, génie s'est vraiment renouvelé chez eux, ai contact des forces vives de leur jeunesse. Noaa savons maintenant que, de même qu'ils ont dans le passé, trouvé chez nous des. modèles nous pouvons à notre tour aller chez eu: chercher des exemples.

Mais je n'oublie pas, mes chers Collègues que nous ne nous sommes pas réunis ici seu lement pour saluer les bons ouvriers, mm' pour fêter l'œuvre elle-même. C'est une iàét

li nous groupe. Cette idée a-t-elle progressé .^ec nous? Avons-nous obtenu à La Haye des ^ultats réels qui semblent nous donner mfiance pour l'avenir?

A cette question, très simplement, parlant 1 témoin, non plus en acteur ou en combatmt, je crois qu'il est possible de répondre ■firmativement'.

Oui, avec notre maître et ami Renault, nous ouvons dire : En 1^07, l'empire du droit s'est tendu dans le monde.

J'entends Men que l'on raille et que l'on kisante l'oeuvre de la Conférence. Je dirai léme que ces railleries sont à la portée de tous. It je connais, depuis longtemps, c€ mot que eus avez lu comme moi dans certains jouraux, et même dans quelques grands journaux rançals : « La Conférence a fait faillite. »

Je connais, disais-je, ce mot depuis longemps. Non seulement on l'a prononcé bien vant la fin de nos travaux, — car nous avons >u lire des articles nécrologiques sur la Confé-

rence plus d'un mois avant sa clôture, — mai? déjà, je r avais aussi entendu après la Conférence de 1899. Il n"a pas empêché alors cer tains résultats de se produire, qui ont été trè; importants pour la paix du monde. On vou; rappelait tout à Theure, non seulement le quatre grands arbitrages qui ont été portés entre 1901 et 1907, devant la Cour permanent de La Haye, mais surtout cette Commissioi d'enquête de Hall qui a évité un contlit enlr deux des plus grandes puissances du monde Ce sont là seulement quelques résultats de I faillite de 1899. Eh bien, admettons que nou avons de même fait faillite une seconde foie et tenons-nous prêts à déposer de nouvea notre bilan.

Messieurs, le temps nous manquerait aujoui d'hui pour exposer ce bilan de la Conférence .le voudrais, en quelques mots seulement, vou rappeler quelques-uns de ses résultats maté riels, et peut-être aussi la portée générale à ses résultats moraux.

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Nbus n'avons pas eu la pensée que d'autres emblent avoir de réformer d'un seul coup humanité tout entière. Nous voudrions que ?s esprits positifs qui nous jugent si sévèreiient veuillent bien examiner avec nous si les Conventions de 1907 sont sans valeur positive, i les résultats sont vraiment si négligeables.

N'est-ce rien que d'avoir signé les treize lonventions dont M. Renault vous a parlé et ont plusieurs touchent aux points les plus ifficiles, les plus dangereux mêmes des règles e la guerre?

De ces conventions, les unes établissent, 'ôup le respect des personnes et des biens, dans a guerre sur terre et dans la guerre sur mer, iègles de droit dictées parle sentiment de humanité. Est-ce donc là déjà chose négli- ,eable?

Mais d'autres vont plus loin. Elles consti- '^^nt, quoique visant directement le droit de j^uerre, des garanties véritables pour la vaix.

Telle est la convention relative à l'ouverture des hostilités. — Établir pour la première fois une procédure de la déclaration de guerre, n'est-ce pas donner non seulement à l'adversaire de demain, mais à l'opinion universelle, un avertissement solennel qui peut permettre les plus utiles, les plus efficaces interventions',

Et ces Conventions qui fixent les droits è les devoirs des neutres, sur terre et sur mer pour les considérer comme indifférentes, il fau ne rien se rappeler des événements les plu récents, il faut ignorer ce que représentent dt risques de guerre pour les neutres, c'est-à dire, en somme, pour l'immense majorité de nations, l'incertitude oii l'on était jusqu'ici de obligations réciproques des belligérants et de neutres.

Je n'insiste pas, Messieurs; vous lirez, j'es père, prochainement, lorsqu'ils seront com muniqués aux Chambres, les textes de ce Conventions. Vous verrez ce que leur établie sèment a nécessité d'efforts, et vous saurez e

nesurer, comme Font fait les délégués des États à La Haye, les sérieux et considérables [•ésultats.

Mais je n'oublie pas que j'ai dit moi-même à la Conférence qu'il ne s'agissait pas seulement de l'organisation pacifique de la guerre, qu'il fallait songer à l'organisation juridique de la Paix.

En m'exprimant ainsi, mes chers collègues, je n'entends pas faire allusion à la question du Désarmement. Cette question, ne l'oubliez pas, avait été, par les négociations antérieures à la réunion de la Conférence, formellement écartée de son programme. Certains États, parmi les plus considérables, n'avaient accepté de venir à La Haye qu'à cetle condition expresse.

Gomment pourrait-on reprocher à la Confé-

I rence de s'être dès lors bornée sur ce point à

une déclaration platonique, à un rappel, très

pressant d'ailleurs et très énergique, du vœu

dont j avais eu 1" honneur d'être le rédacteur en 1899?

Du reste, Messieurs, nous qui sommes des partisans résolus de l'arbitrage et de la paix, nous tenons à le dire nettement : le désarme^ ment, à nos yeux, est une co^sÉQUE^CE et n'est pas une préparation.

Pour que le désarmement soit possible, il faut d'abord que chacun sente que son droit e?t assuré. C'est la sécurité du droit qui doit d'abord être organisée. Derrière ce rempart, le^ nations désarmeront facilement, puisqu'elles n'auront plus les craintes qui les obligent f s'armer aujourd'hui.

C'est le droit qui doit continuer à être l'objei premier des conférences universelles. Poui ceux qui veulent la paix, créer et garantir k droit entre les nations comme entre les individus, là est le but véritable, car, Messieurs, k paix sans le droit, ce n'est pas la paix.

j Qu'a donc t'ait la Conférence de 1907 pour ^ accroître ces liens de droit qui forment peu à peu la trame nécessaire de la paix interna tio- Qale?

M. Louis Renault, en analysant plusieurs Jes conventions signées le 18 octobre, vous a donné déjà de nombreux exemples de ces conquêtes du droit. Et je me garderais de répéter ce qu'il vous a si bien dit.

Mais dans le seul domaine de la Commission de l'arbitrage que j'ai eu l'honneur de présider, que de résultats utiles nous avons le devoir de signaler !

Quand vous aurez sous les yeux les procèsverbaux des 64 séances qu'ont tenues, soit dans leurs comités d'examen, soit en sous-commissions, soit en séances plénières, les membres de cette grande Commission de l'arbitrage, vous jugerez de son labeur.

Vous reconnaîtrez les modifications profondes apportées à la Convention de 1899 sur le règlement pacifique des conflits internationaux, au fonctionnement de la juridiction arbitrale et particulièrement des commissions d'enquête ; vous verrez combien la procédure a été simplifiée et précisée, rendue moins coûteuse, e1 comme ont été largement ouvertes pour l'avenir, à tous les États, les portes du prétoire international.

Vous comprendrez l'importance de l'amende ment apporté à ce célèbre article 27 de la Con vention de 1899, qui a créé entre les Étals pour la première fois, un lien véritable de soli darité contractuelle. En 1907, nous avons pi faire décider parle nouvel article 48, qu'au ca. où un conflit surviendrait entre deux Puis^ sances, « Tune d'elles pourrait toujours adres ser au bureau international une note contenac sa déclaration, qu'elle serait disposée à sou mettre le différend à un arbitrage ». Ainsi toute nation, si petite et si faible qu'elle so.i1

lorsqu'elle se croira en danger de guerre, pourra adresser sa déclaration de recours à l'arbitrage au bureau international, et celui-ci, obligatoirement, devra faire connaître cette déclaration à l'autre puissance. Mais, dans ce bureau, ne loublions pas, tous les Etats sont représentés. N'est-ce pas quelque chose que d'avoir permis ainsi à la voix du faible de se faire entendre de tous, et la force de l'opinion qui s'élèvera en sa faveur ne sera-elle pas d'une puissance telle qu'elle pourra balancer la puissance matérielle de l'Etat le plus redoutable ?

J'abrège, Messieurs. Mais je ne peux pas oublier cette convention par laquelle les Etats se sont interdits de recourir à la force pour le recouvrement des dettes contractuelles, à moins dun refus d'arbitrage de l'autre partie. C'est à nos collègues d'Amérique, dont nous sommes heureux de saluer ici tant de représentants éminents, que revient l'honneur de cette clause si importante, dont la première pensée appartenait à notre collègue Drago, et dont la propo-

sition définitive et le vote à la Conférence sont dus à l'ancien ambassadeur des États-Unis à Paris, le général Porter.

Enfin, Messieurs, nous avons élevé au milieu du monde la première juridiction internaticsnale proprement dite : la Cour des Prises. Oïi a dit que c'était une institution bien spéciale, qu'il s'agissait du droit particulier de la guerre maritime, et de cas qui ne se présenteraieni que rarement. Cela est-il vraiment si peu de chose ? Et n a-t-on pas des exemples historiques de captures de navires qui ont failli mettre aux prises de grandes nations neutres el belligérantes? Un navire de commerce esl capturé. Le tribunal de l'Etat capteur juge de la validité de la capture, et c'est, jusqu'à présent, le seul recours du capturé. Voici maintenant qu'une Cour supérieure aux juridictions nationales est créée, que le capturé aura recoun devant elle contre la décision du tribunal national qui l'a condamné. Et voici que devant l'univers civilisé, une sentence internationale

RÉSL'LTATS DE LA CONFÉRENCE DE 1907 240

} ira rendue qui brisera la décision injuste du 'ibunal national des prises. N'est-ce pas le roit s'élevant enfin au-dessus des intérêts et es passions des Etats ? Et n'est-il pas vrai u aucune juridiction aussi haute n'a jusqu'à los jours existé dans le monde ?

Et, Messieurs, ne l'oublions pas : toutes les Conventions dont je viens de vous donner une ue sommaire ne sont pas des projets, mais des éalités. Elles sont comprises dans l'acte linal le La Haye, revêtu de la signature de tous les Etats représentés et je n'imagine pas qu'une seule puissanse ose y refuser, dans les délais prévus, sa ratification définitive.

Il est d'autres conventions pour lesquelles nous n'avons pu arriver à un résultat aussi complet. 11 en est dont le texte même n'est pas parvenu jusqu'à l'honneur de l'acte final, dont les principes seuls y figurent, sous la forme

provisoire de résolutions ou de déclarations Telle est la convention relative h l'établissement d'une cour permanente de justice arbitrale. A la grande Cour d'arbitrage de 1899, beau coup de jurisconsultes souhaitaient d'ajouter ur tribunal ayant un petit nombre déjuges, vraiment permanents, et chargés de statuer sui les affaires les plus urgentes et les plus simples, La Conférence a voté en effet l'ensemble de^ articles créant ce tribunal, en réglant la compétence et la procédure. L'œuvre de droit est donc accomplie. Mais on n'a pu se mettre d'accord sur le mode de nomination et de répartition des juges. Comme l'a dit en riaBi notre rapporteur, Louis Renault, la machine existe, il n'y manque que de la mettre en mouvement. La Conférence a invité les Gouvernements à poursuivre les négociations nécessaires à cette mise en mouvement. Et c'est un des points sur lesquels j'ai l'assurance que le Gouvernement de la République ne manquera pas de répondre au vœu des délégués de La Haye.

Resterait cette grande question de Tarbiage obligatoire qui a fait si longtemps l'objet 3 nos travaux, mais mon collègue Renault ous a trop bien dit tout ce que j'aurais pu vous Q dire moi-même. Et je ne veux pas affaiblir, n le reprenant, la force de son exposé.

Je rappellerai simplement ces deux faits :

Les 44 États représentés à La Haye ont signé, ans l'Acte final, une déclaration unanime : '^ reconnaissant le principe de l'arbitrage obligatoire ; 2** déclarant, pour certains difféends, notamment ceux relatifs à l'interprétaion des Conventions internationales, qu'ils poumient être soumis à V « arbitrage obligatoire ans aucune restriction ». Quand une cause )blient, de l'unanimité des États civilisés, un :émoignage d'adhésion aussi éclatant, ne fût-ce à qu'une victoire morale, qui pourrait dire que cette cause n'est pas près d'être gagnée dans les faits ?

Mais il y a plus : Une convention organisant pratiquement l'arbitrage obligatoire pour les

objets visés dans cette déclaration a été longue ment discutée. Tous les articles en ont été suc cessivement votés par des majorités considérables, allant jusqu'à 35 voix sur 44, ç l'ensemble même de cette convention a ét< voté en fin de compte par 32 États — contrei non et 3 abstentions — sur 44 Etats représeiftés. Et lorsque, pour se conformer à la tradition diplomatique qui veut que runanimili soit acquise à une convention pour être incorporée à l'acte final, les 32 Etats résolus à organiser l'arbitrage obligatoire ont consenti i adopler la déclaration de principe que j'ai citée dçvant vous, ce fait s'est produit — et je n'a pas besoin d'en signaler l'importance — qu'ile ont stipulé dans la déclaration même (^ qu'ils se réservaient le bénéfice de leurs votes » e1 par conséquent se réservaient d'en dégager plue tard les conséquences pratiques inévitables. Est-ce là, je le répète encore, chose négligeable? Et quand 32 Etals, dont quelques-uns comptent parmi les plus grands du

RÉSULTATS BE LA COXFiÎRENCE DE 1007 253

nondc, ont marqué leur volonté de ne rien aisser prescrire de leurs accords, de les réaiser aussitôt qu'ils trouveront venues Fheure li les circonstances favorables, n'avons-nous pas le droit d'avoir bon espoir et de nous tourner avec confiance vers le Gouvernement de la République pour lui demander de donner ■i ces résolutions les suites nécessaires? Je suis, Messieurs, en parlant ainsi, bien sûr d'être entendu.

Enfin, n'est-ce donc rien encore que d'avoir décidé — comme l'a fait à l'unanimité la Conférence — que dans une période analogue à celle qui s'est écoulée entre 1899 et 1907, une troisième Conférence serait réunie, et que, deux ans avant l'époque de cette réunion, un comité préparatoire inlernational serait chargé de préparer le programme et le règlement des travaux de la troisième Conférence de la Paix? . Ne voyez- vous pas que nous avons à l'avance constitué, pour ainsi dire, les assises périodiques, sinon permanentes de l'humanité?

234 RESULTATS DES DECX CONFÉRE^'CES

Yoilà les faits. Vous les jugerez.

Pour nous, nous avons eu le sentiment très net d'avoir fait une œuvre, certainement imparfaite, comme toute œuvre humaine, et même, sur certains points, temporaire et de pure attente, mais sur tous les points, sérieuse et bonne, et, pour une large part, déjà solide et véritablement concrète et pratique. Nous croyons qu'elle peut attendre le jugement du temps.

Certes, il n'y a rien de sensationnel^ — suivant un mot cher à la presse d'aujourd'hui, — dans les délibérations de La Haye. Que voulezvous, j'ai grande envie de m'en réjouir. Dans les affaires internationales, les choses sensationnelles sont toujours des choses redoutables. Gardons-nous bien d'en désirer et d'en préparer.

Il n'a rien été fait non plus, nous dit-on, de définitif. Est-ce à des membres du Parlement

/ ^oo

I qu il est besoin de demander s'il connaissent beaucoup de réformes intérieures qui sont devenues définitives dans une seule session législative?... Et Ton voudrait qu'une session internationale ait suffi pour l'organisation du droit et de la paix entre toutes les nations?

Je sais bien qu'il a été de bon ton, chez quelques-uns, de nous féliciter de notre villégiature prolongée au bord de la mer, et des dîners célèbres qui ont réuni souvent les délégués.

Mes chers collègues, je ne sais pas combien il y a eu de dîners, mais je sais bien qu'il y a leu environ 150 séances de commissions et de comités, qui ont singulièrement coupé notre villégiature, et que j'en ai, pour ma part, présidé une soixantaine. Il me semble tout de même que nous avons un peu travaillé.

Et si l'on compare les résultats de 1907 à ceux de 1899, on évaluera facilement le travail fait et le chemin parcouru. En 1899, vingtdeux Etats seulement vinrent à La Haye. En 1907, par les délégués de 44 nations, vraiment

le monde entier s'est trouvé pour la première fois représenté. — Aux trois Conventions de 1899, s'ajoutent aujourd'hui les treize Conventions de 1907. — En nous séparant en 1899,^^ bien peu parmi nous croyaient à une second^ Conférence. Nous nous sommes quittés celte année en nous donnant rendez-vous dans huit ans environ, pour la troisième session des assises internationales. — Et même sur ce ter* rain si difficile de l'arbitrage obligatoire, quel chemin fait depuis notre première réunion ! En 1899, le principe môme de l'arbitrage obligatoire a été délibérément éliminé; il estaujour-: d'hui reconnu, comme la loi de demain, pour, tout un ensemble de différends par l'unanimité des nations, et ceux-là mêmes dont l'opposition n'a pas permis la signature d'une convention définitive, ont eu grand soin de proclamer qu'il n'y avait plus, de leur part, aucune objection contre le principe; que des scrupules d'ordre juridique, des difficulté^ touchant aux modalités de son application les-

RÉSULTATS DE LA CONFÉRENCE DE 1907 2o7

i arrêtaient seules, si bien qu'une sorte de mise I au point est peut-être simplement nécessaire pour détermiaer les ententes définitives.

Mes chers collègues, avant de terminer ce Jong exposé, permettez-moi de lire ces quelques lignes, que j'écrivais au Président du Groupe parlementaire de l'Arbitrage international en 1904 :

« Au-dessus des Gouvernements, une puissance souveraine a pris naissance qui disposera bientôt des destinées du Monde. — 11 a toujours existé une puissance de l'opinion, mais c'était une force passagère et dont la direction variait suivant les passions ou les intérêts du moment. La puissance nouvelle a une autre origine. Elle doit porter un autre nom : elle s'appelle la conscience universelle. -Elle puise ses inspirations dans les principes de la Morale et du Droit. Elle en a la fixité et

la force et c'est à eux qu'elle doit sa bienfaisante action. »

Combien cela est devenu plus vrai aujourd'hui ! Oui, il y a quelque chose de nouveau dans la politique internationale.

Certes, la paix n'est point faite et le droit n'est point assuré, pas plus entre les nations qu'entre les individus eux-mêmes.

Mais la volonté réilécliie d'obtenir ces garanties essentielles du travail et du progrès humain s'accroît rapidement chez tous les peuples et il devient chaque jour plus difficile aux Gouvernements de se soustraire à cette action de la conscience générale.

Nous en avons nous-mêmes bien souvent senti les effets à La Haye, alors que' dans les discussions les plus vives, tous se réclamaient en somme des principes supérieurs du droit et s'efforçaient de les concilier avec leurs causes particulières.

D'une façon avouée, il ne s'agissait plus de la lutte des intérêts particuliers des diverses

puissances ; chacun essayait de se montrer soucieux avant tout de l'intérêt général et commun ; il semblait qu'il n'y eût en présence que des thèses opposées de droit.

Une vie nouvelle nous est certainement apparue, cette vie de la communauté internationale dont la règle essentielle est le respect réciproque des droits des nations.

Grandes et petites, celles-ci se sont toutes reconnues souveraines, c'est-à-dire toutes égales en droit^ toutes tenues réciproquement et solidairement aux mêmes devoirs. Ne sontce pas là les bases mêmes de la Société des nations, et comme les fondements de la cité universelle ?

Et les organes de cette véritable Société des nations, les institutions juridiques qui régleront son existence ont déjà pris naissance. Certains de ces organes, comme la Cour des Prises, sont déjà complètement adaptés à leurs fonctions ; les autres, quoique imparfaits, comme la Cour d'arbitrage, et les commissions

d'enquête, ont largement fait leurs preuves D'autres encore incomplets attendent, comme la cour permanente de justice, un aclièvemen indispensable, mais tous sont en voie de déve loppement assuré.

Pour que cette Société des nations prenn( définitivement sa forme, sa constitution, soi équilibre, il faut du temps, de la patience e de la foi.

J'ajouterai qu'il faut aussi de la bonne foi 11 ne faut pas laisser dire qu'il y a dans cetl< solidarité de la vie des nations quelque chos qui puisse amener un affaiblissement du sec timent de la patrie. Ce serait blasphémer éga lement la patrie et l'humanité.

Ai-je besoin de le répéter? Bien loin qu l'idée de patrie subisse de cette haute concej tion morale une atteinte, un amoindrissemen il semble qu'elle devienne, pour les citoyer de chacune des nations unies par le droit, pli pure, plus sacrée, plus intangible, puisqu'el s'identifie ainsi toujours davanlage avec •

RÉSL'LÏATS DE LA CONFERENCE DE 1007 261

l'il y a de plus noble dans la conscience jmaine. Là-bas, nous le senlions profondéent, chaque fois que les représentants des liions faisaient effort pour se rapprocher de dée supérieure du droit, c'était comme une orification nouvelle de l'idée de patrie, mise a-dessus des injustices.

Je n'en veux pas d'autres témoins que vous, es chers collègues des Républiques du Nou- ^au Monde, qui avez travaillé si ardemment '■ec nous, à l'organisation juridique de la ociété des États, et qui avez si souvent, et /ec tant d'éloquence, revendiqué les droits affirmé les espérances des jeunes nations )pelées, pour la première fois, h la délibéraon universelle.

Messieurs, laissons rire les sceptiques et agiter les impatients. Pour nous qui avons lehé d'être à La Haye, modestement, mais

résolument, les fidèles serviteurs du droil nous apportons ici notre témoignage et nou affirmons que, plus d'une fois , dans ee grandes salles du Binnenhof, nous avot entendu des paroles qui, dans aucune asseH blée diplomatique, n'auraient été dites il y quelques années, des paroles où passait : souffle de la conscience universelle.

Laissons les sourds ne pas entendre. Nou — n'est-ce pas vrai, mes chers collègues? nous avons entendu là-bas, bien lents encor mais déjà réguliers et distincts, les premie battements du cœur de l'humanité.

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