DISCOURS PRONONCÉ LÏJCOLE DES SCIENCES POLITIQUES LE O JUIN
Mesdames, Messieurs,
Je suis vraiment embarrassé, et vraiment mu, en prenant pour la première fois la arole dans cette chaire de TEcoIe des Sciences olitiques.
Je ne sais, en effet, comment m'excuser uprès de l'Ecole, qui, depuis plus de cinq Qois, m'a fait le très grand honneur de m'ôfrir la présidence de cette réunion, el qui Ta •émise de mois en mois, jusqu'ici, avec tant le bonne grâce. L'état de ma santé a été la ;eule cause de tous ces retards bien involonaires. Il me laisse encore malheureusement lujourd'hui bien peu de forces et je vous lemanderai votre indulgence s'il ne m'est pas
possible de vous parler de l'objet de noti reunion et du maître que nous venons y fêt< comme j'aurais voulu pouvoir le faire.
Je connais bien, sans y avoir pris part, l'ei seignement de cette grande Ecole. Je comp parmi ses maîtres plus d'un ami. Et j'éta heureux de venir vous dire combien, dai mes fonctions diverses, j'ai trouvé d'excellen collaborateurs parmi ses anciens élèves. - Ceux qui se forment ici ne puisent pas seul ment dans son enseignement les connaissanc spéciales les plus exactes et les plus profonde mais ils prennent aussi, autour de ces chaire à l'exemple de leurs maîtres, ces habitud d«esprit et de caractère qui leur ont peri» de donner, dans lés carrières publiques, ta de preuves de haute culture intellectuelle de forte valeur morale.
Enfin, Messieurs, je n'oublie pas les excus personnelles que je dois aussi à mon àr Louis Renault pour lui avoir fait aussi Ion temps attendre sa seconde apothéose.
fe suis vis-à-vis de lui dans une situation dment difficile. L'usage est que le Président ne conférence présente le conférencier à iditoire. Aujourd'hui, c'est le conférencier, )fesseur depuis tant d'années dans celte lire, qui devrait bien vous présenter le Préent étranger!
.!jue vous apprend rais -je sur lui que vous
sachiez mieux que moi? Je sais par une
périence récente quel est le respect, quelle
faffection, dont l'entourent tant de géné-
ions d'élèves. L'an dernier, j'avais l'honneur
présider à la Faculté de Droit la séance oii
n fêtait le vingt-cinquième anniversaire de
1 Enseignement, et j'ai pu m'associer à une
s plus émouvantes manifestations de grati-
le qu'un maître puisse souhaiter de ses
îves et de ses collègues. — N'en est-il pas
môme ici, et quelle parole pourrais-je pro-
ncer en l'honneur de Renault, qui ne fût
vancée par vos esprits et, plus vite encore,
r vos cœurs !
268 LA SOCiETE DES NATIONS
Aussi, me ferais-je un scrupule de retarde plus longtemps le plaisir que vous attende de l'entendre et de l'applaudir.
Vous avez la parole, mon cher ami.
Après la Conférence de M. Louis Renault {\ M. Léon Bourgeois reprit la parole en ces termes
Messieurs,
Après l'exposé si complet et si impartial qi M. Renault vient de faire des résultats de Conférence de La Haye, — exposé dans leqi il s'est dégagé de son rôle d'acteur princi| pour se borner à celui d'équitable témoin, il me reste en vérité bien peu de choses vous dire sur nos travaux. /
Mais, en tout cas, il faut que j'acquitte u dette envers M. Renault lui-même, à qui < due une si grande part de l'œuvre accomp en 1907. Je vois ici un certain nombre de r
(l) Voir Annales des Sciences poli lignes, 15 juillet 190
>llègues de La Haye; en votre nom à tous, les salue avec joie et je suis sûr que c'est en ur nom comme au mien que je peux parler nsi de Renault et lui rendre ce témoignage. 3 se le rappellent, comme moi, pendant ces latre mois et demi, prenant part à toutes les scussions de nos cent cinquante séances, digeant entre temps ses lumineux rapports, lidant les esprits sur les terrains les plus fficiles. conseillant les uns et les autres, tnsulté au besoin par ses adversaires les us considérables, — ce qui ne l'empêchait is de les combattre ensuite avec toute sa doutable bonne humeur. — Enfin, couronmt merveilleusement sa tâche dans ce rôle ; rapporteur général, où nous l'avons vu unir entre ses mains tous les textes délivrés, pour les ordonner, les classer, les disibuer à nouveau, souvent les éclaircir et en 'éciser les rédactions par quelque retouche irdie que chacun ensuite approuvait, puis- Telle venait de lui, du maître véritable de
l'Acte final, de Faiiteiir de ce magistral rapport général — qui, je Tespère, finira hier par être lu par les journalistes — de celui en qui nous étions si heureux de voir, là-bas. acclamer, par tous, notre grande Ecole française de Droit.
Messieurs, après avoir écouté le discours de M. Renault, vous pouvez vous rendre enfîr compte de ce qu'a vraiment été, malgré tan de vaines railleries, Tœuvre de La Haye.
L'entreprise a été des plus nobles, elle a ét< poursuivie avec une grande bonne volonté une extrême bonne foi, par les représentant des nations, des civilisations les plus diverses qui bien souvent ont eu le courage de subor donner à une idée supérieure les intérêts parti culiers les plus respectables. Elle a ainsi aboul à tout un ensemble de conventions, de réso lutions et de vœux, — et cet ensemble contier des parties définitives d'une importance consi dérable. D'autres parties sont inachevées, mai non point abandonnées, car des plans soi
tracés et des fondations sont solidement posées pour la reprise et pour l'achèvement de l'œuvre.
Il est d'abord un trait essentiel de cette entreprise, sur lequel je veux revenir.
Le nom de « Conférence de la Paix » a donné lieu à bien des malentendus. Je ne voudrais pas, pour ma part, le voir abandonner, car il répond à une vérité profonde. Mais il a fait naître de fâcheuses illusions et, par suite, d'injustes mécontentements.
Quel a été véritablement l'objet de nos conférences de 1899 et de 1907; quel sera l'objet de nos conférences futures?
Tout d'abord, faut-il le répéter, ce n'est point yj le désarmement des nations; ce n'est pas même ^^^ en 1907, la limitation des armements, puisque cette question a été préalablement et expressément exclue, par les puissances, du programme de nos délibérations.
Ce ne pouvait pas être davantage, comme certains ont paru s'y attendre, l'institution directe, immédiate de la paix universelle.
La paix est le but vers lequel les peuples s'acheminent, et vers lequel, à La Haye, nous avons aussi voulu marcher, — mais on ne décrète pas la paix universelle. Et, pour nous rapprocher de la paix, nous savions bien que la ; route véritable n'était pas celle du désarme- ' ment, qui semble courte mais que barrent [d'infranchissables obstacles, mais bien celle du Droit, longue, aride et rude, mais qui seule peut conduire au but. - ;
C'est l'organisation juridique de la vie internationale qui a été l'objet réel de tous nos travaux. Le désarmement progressif sera la conséquence d'un état de paix de plus en plus stable ; mais le seul moyen d'arriver à cet état de stabilité dans la paix, c'est l'établissement du droit et le respect assuré de ce droit entre les États.
Il y a dès maintenant dans l'ordre économique une vie internationale d'une intensité singulière.
Les intérêts industriels, agricoles, commer-
ciaux, financiers, des divers pays se pénètrent tellement, leur réseau resserre tellement ses mailles qu'il existe ^n fait une communauté économique universtlle. Mais cette communauté n'est point constituée suivant les règles du droit; c'est un marché qui obéit aux seules lois de la concurrence, où la chance, l'audace, la force sont les conditions du succès. Est-il possible de s'élever de cette communauté de fait à une communauté d'un ordre supérieur, de constituer entre les nations qui la composent un ensemble de liens de droit qu'elles acceptent également et qui forment entre elles une société véritable? Et si cet état de droit parvient à s'établir et a durer entre les Etats, ne sera-ce pas par là môme l'établissement d'un état de paix — et de paix réelle et profonde, de paix vraie^ puisque, nous l'avons dit bien souvent et nous ne cesserons de le redire, la paix sans droit n'est pas, ne peut jamais être vraiment la paix!
C'est à cette œuvre, qu'en 1907 comme
274 LA SOCIETE DES NATIOiNS
en 1899, nous n'avons pas cessé de Iravailler.
Dans quelle mesure y avons-nous réussi?
N'est-ce pas déjà un événement considérable que le fait même d'une telle entreprise?
Au lendemain des événements les plus graves, après un choc qui avait mis aux prises, deux grands empires et menacé par instants la paix des deux continents, quarante-quatre: Etats formant Tensemble du monde ont pudélibérer, pendant plus de quatre mois, sur les problèmes les plus difficiles, les plus redoutables même, — car quelques-uns d'entre eux éveillaient de récents et cruels souvenirs, — et cela sans qu'un trouble, même passager ait jamais traversé leurs délibérations.
Et les représentants de ces quarante-quatre États ont pu mener à bien le vote de nombreuses Conventions, dont Tesprit est uniquement l'esprit du droit, dont les clauses ont été déterminées, non comme dans les traités habituels, par la force plus ou moins grande des contractants, par ce qu'on a appelé « les condi-
tions de puissance relative » des uns et des autres, mais uniquement par le souci supérieur de rHumanité et de la Justice, comme si elles étaient dues à l'inspiration de quelque jurisconsulte idéal, réglant, en dehors de toute considération d'intérêt particulier, l'ensemble des rapports nécessaires entre des Etats ég:aux en droit. Quel esprit attentif pourrait nier la nouveauté et la portée d'une telle expérience? Et n'y a-t-il pas là comme une révolution véritable dans les relations des peuples civilisés?
Non certes, on n'avait jamais tenté cette entreprise de créer une législation internationale qui fût à la fois contractuelle et permanente, qui pût successiveuient s'étendre à tous les objets du droit public, fixer, même pour les questions politiques les plus graves, dans l'état de paix comme dans l'état de guerre, les obligations réciproques des États, quelle que fût leur puissance ou leur faiblesse, simplement suivant les données de la science du droit.
Pour que cela fût possible, il fallait d'abord
276 LA SOCIETE DES iN AXIONS
que cette règle supérieure fût acceptée par tous, de se conformer aux leçons du droit. — Et tous, en somme, ont fidèlement accepte ce point de vue commun, qui a été celui de tous nos travaux.
Il fallait ensuite que tous se fissent une idée commune de ce droit supérieur qu'il s'agissail d'appliquer. Il fallait qu'on comprit qu'il découlait tout entier de ce principe que les nations sont des personnes morales égales en droits parce qu'elles sont souveraines, c'est-à-dire libres; égales en obligations, parce qu'étan libres elles sont responsables. Ici les stipula lions ne pouvaient plus être, comme dans le{ traités politiques, consenties au profit de tel o\ tel, et contre tel ou tel autre. Tous devaien stipuler pour tous. Toute obligation devait êtr< mutuelle. Il ne devait y avoir, au regard de; institutions nouvelles, ni grands ni petits États Il ne devait également y avoir qu'une juridiction commune devant laquelle tous, petits e grands, parussent en égaux.
Or, Messieurs, c'est bien cet esprit qui a inimé toutes nos délibérations de 1907, comme léjà il avait commencé à inspirer celles de 1899. Et c'est lui que nous retrouverons à :outes les pages, dans ces treize Conventions, ians ces déclarations et ces vœux dont M. Renault vous a si clairement dressé le tableau. [Certes on n'a pu faire pénétrer les règles du iroit dans tous les domaines de l'action interlationale. Il a fallu s'abstenir de conclure sur 3ien des sujets et le champ reste immense — pour les Conférences suivantes — des questions mv lesquelles il n'a pas été possible de s'accorder. Mais qu'un accord se soit établi déjà sur tant de points que vous a signalés notre rapporteur général, que tant d'obligations réciproques, dans la paix et dans la guerre, aient 3té déjà consenties par tous les peuples, que :ant de liens de droits muluels soient formés 3ntre eux, est-ce donc peu de chose? Et l'avons-nous pas eu raison de dire que, de la communauté de fait que le développement
économique a formé entre les peuples du glob commencent à se dégager les Irails d'ui société véritable, d'une société* juridique d nations?
Messieurs, nous connaissons les objectio] et les critiques qui peuvent être présentées i( Certaines des obligations réciproques inscrit dans les conventions de La Haye sont des obi gâtions purement morales. Certaines autr sont conditionnelles et l'examen desdites coj di lions est plus d une fois laissé au jugemei de l'Etat intéressé. Enfin, pour celles qui soi acceptées sans conditions ni réserves, qui oi ainsi vraiment le caractère d'obligations jur diques, quelles sanctions pourront être aj pliquées en cas d'inexécution des conventiom Oii est la gendarmerie internationale qui e assurera le respect?
Il faut regarder en face ces objections, afi d'en bien voir à la fois la force apparente et J faiblesse réelle.
Disons un mot d'abord des obligations coi
itionnelles. Il s'agit de certains engagements ue les États n'ont consentis que « sous réserve e certains intérêts vitaux » ou « sauf en cas e nécessité' militaire absolue », dont ils deleurent juges. Il y a là évidemment, et on n*n is manqué de le signaler à la Conférence, un foit d'appréciation souverain qui transforme 1 obligation morale rengagement consenti, ais, comme l'a déclaré tout à Theure M. Reluit, devait-on tenter l'impossible? Et d'ailurs, ne pouvons-nous pas rappeler avec jelle insistance solennelle les délégués des tats qui ont tenu à insérer ces conditions (par cemple dans le Règlement international de la lerre) ont marqué le scrupule qu'auraient urs officiers à en faire usage. Au surplus, i^l-il vrai qu'une obligation morale ne soit pour 1 État qu'une obligation vaine, inexistante.^ ît-ce vrai surtout lorsque, pour garants d'une Ue obligation, il existe non pas comme dans les aités ordinaires, une ou deux puissances inléssées, mais l'ensemble des États dii monde?
11 y a d'ailleurs dans iios conventions m grand nombre d'obligations nettement juri diqiies, sans conditions et sans réserves, telle que le sont les clauses les plus rigoureuse d'un contrat quelconque de droit privé. L( temps nous manque ici pour vous en donne: un tableau que vous trouverez, d'ailleurs dans le Rapport officiel que publiera prochai nement la Délégation française. M. Renaul vous en a cité quelques-unes, parmi les plu importantes.
Mais, dit-on encore, il n'y a.pas de sanction suffisantes même pour les obligations vrai ment juridiques, puisqu'il n'y a pas de fore armée internationale. Les nombreux traité politiques dont est faite l'histoire internatic nale n'ont pas eu non plus de sanctions de c genre. Ont-ils cependant été sans durée, san force, sans efficacité ?^
Il y a, du reste, pour quelques-unes de obligations inscrites aux conventions de 1891 des sanctions nettement prévues, — sanction
)écuiiiaires, par exemple, en cas de violation les lois conventionnelles de la guerre; — il y i des juridictions établies, et l'une de ces juriliclions, la Cour des Prises, est obligatoire. Si les juridictions internalionales créées en 1899 ou depuis n'ont point de force armée à eurs ordres, les sentences qu'elles ont rendues lOnt-elles cependant pas été exécutées? Les )lus grands Étals militaires n'ont-ils pas obéi .lUx décisions arbitrales? Pourquoi, dans "avenir, en irait-il autrement, alors que, nous e répétons, c'est le monde entier qui a signé es contrats nouveaux et en garantit, avec une lutorité sans égale, la loyale exécution?
Le nier, c'est méconnaître la puissance d'une orcequi grandit tous les jours dans le monde : îetle de l'opinion. Ce que nous devons cher- ;her dans le domaine des choses inlernatiolales, ce n'est pas la sanction dans le sens pénal le ce mot. Ce qui nous importe, ce n'est pas un îhâtiment après la faute, c'est un obstacle préaable à la violation des engagements. Or, qui
peut méconnaître la puissance de l'action qu'exerce aujourd'hui, à toute heure, en tout lieu, même sur les gouvernements les plus despotiques, la pression continue de l'opinion, — non pas seulement celle que peut inspirer le sentiment du droit et.de l'honneur, mais celle qui naît des craintes légitimes que le moindre trouble entre deux États cause aux intérêts de tous les autres, incessamment engagés dans l'échange universel!
C'est cet obstacle à la violation du droil qu'élèvent, entre les États, les conventions de La Haye. En fixant nettement, avec le consentement de toutes les Puissances^ les limites de leurs droits et de leurs devoirs réciproques, en montrant clairement à tous ce qu'elles ont promis de faire ou de ne pas faire, elles donnent non pas seulement aux juridictions arbitrales le texte de leurs décisions, mais à cette juridiction, également souveraine, de l'opinioii universelle, les motifs d'une sorte dejugemeni préalable qui aspira presque toujours assez
fortement sur ]a volonté des deux parties pour les rappeler au respect de leurs engagements. Xous avons parlé des sanctions pécuniaires que la Convention et le Règlement de la guem^e ntr tei*re ont prévues, et nous avons dit combien était significative une pareille nouveauté. Voici deux grands Etats qui sont en guerre, deux armées puissantes en présence, qui n'auraient hier connu d'autre loi que la force, d'autre frein qu'un sentiment bien vague encore des devoirs de l'humanité. Voici qu'un petit article de la Convention se dresse entre les Chefs de ces armées ; voici qu'ils entendent, par ce texte de quelques lignes, la voix même de tous les autres États leur dire : « La Puissance au nom de laquelle vous commandez, s'est engagée solennellement, non seulement envers votre adversaire d'aujourd'hui, mais envers nous tous, à faire tels actes, à s'abstenir de tels autres ; et elle s'y est engagée pour ceux qui commandent et pour ceux qui combattent en son nom — pour tous, gêné-
raux, officiers, sous-officiers ou soldats; — si vous violez cette loi, consentie par vousmême, vous êtes déclarés responsables, et il y a des juges, jugeant au nom de l'humanité' tout entière, qui vous jugeront et vous con-f damneront. » — Quel spectacle nous donne, ' Messieurs, cette image du droit se levant tout à coup au milieu des armées, et soyez-en sûrs, s'imposant à la force militaire la plu^ puissante, grâce au soutien d une force plus puissante encore, à la volonté du monde civilisé.
Messieurs, ne nous arrêtons pas aux polé-' miques. Elevons-nous au-dessus d'elles, pour considérer dans leur ensemble les problèmes; posés par les conférences de La Haye. — [ Tâchons de bien voir ce qu'ils ont de vraiment' nouveau, ce qu'ils ont donné déjà de résultats heureux, et ce qu'ils peuvent promettre pour"^^ l'avenir.
Le but de la Conférence de La Haye est, nous "avons monire', Torganisalion juridique de la Ag internationale, la formation dune société le droit entre les nations.
Pour que cette société pût naître et pût v^ivre, il fallait réunir les conditions suivantes :
I' Le consentement universel des Etats à l'établissement d'un système juridique inter- Qalional.
2° L'acceptation par tous d'une même conception du droit commun à tous, d'un même lien entre grands et petits, tous égaux dans le consentement et dans la responsabilité.
)' L'application précise et détaillée de ces principes, successivement à tous les domaines des relations internationales, domaine de la paix comme de la guerre, — et, en même temps, la codification d'un certain nombre d'obligations réciproques, les unes encore morales et conditionnelles, les autres, sans conditions ni réserves, vraiment juridiques et dont la non -exécution constituerait une rupture de
la convention, une mise hors la Société.
4<* L'organisation de sanctions efficaces, morales ou matérielles, et de juridictions internationales permettant d'assurer rexécution des lois internationales.
De ces conditions, les trois premières sont réalisées depuis 1899 entre vingt-six Etats., depuis 1907 entre tous les États civilisés. Une société de droit est formée et le Code internar tional a déjà défini un grand nombre des règles juridiques qui en constituent les véritables statuts.
Si l'organisation est encore incomplète, si les sanctions pécuniaires, par exemple, ne sont encore prévues que dans un article de la convention sur les règles de la guerre terres Ire, nous avons montré qu'il ne manque pourtant point de sanctions efficaces, morales ou matérielles, pour la garantie des engagements consentis.
Enfin, si l'organisation de la juridiction in^ ternationale de l'arbitrage est encore imom-
plète, si cetle juridiction est facultative, le principe de Tobligation de l'arbitrage a été reconnu à Funanimité comme nécessaire, et comme applicable sans réserves à certains conflits, et 32 États sont prêts à l'organiser eirectivement et sans délai pour les mômes différends ; ^— enfin, même dans deux cas : recouvrement des dettes contractuelles — et règlement des questions de prises, sous des formes diiïérentes, le recours à la juridiction internationale est d'ores et déjà obligatoire pour tous les États.
La Société des nations est créée. — Elle es bien vivante.
En s'ajournant à huit ans, pour une nouvelle assemblée, les représentants des puissances ont marqué la volonté commune de ne pas se désintéresser de son existence et d'assurer sa stabilité, son développement par de nouvelles extensions du régime du Droit.
Pour être sûr de n'exagérer en rien ce jugeaient, j'en emprunterai la formule à Tun de nos
plus éminents collègues, au doyen des ambas sadeurs à La Haye, au regretté comte Tornielli A la réception officielle de janvier derniers rÉlysée, parlant au nom du corps diplomatique il disait : « Des problèmes que la Science ellemême n'avait pas encore osé aborder trou vèrent des solutions inattendues. Sur la base de vérités déjà acquise au patrimoine commui de la civilisation, la conciliation d'intérêts jusqu'alors considérés comme les plus divergents, a pu être l'objet d'efforts qui ne sont pa demeurés stériles. Ce spectacle, dans lequel h rôle de la France était tracé par ses nobles e grandes traditions, est des plus réconfortants La diplomatie du monde entier, placée désor mais à la tête du mouvement des idées, peut à juste litre, en tirer les plus heureux présage: pour un avenir certain de justice et de paix. L( principe de la justice internationale supérieur» appliquant sa propre loi n'a pas été seulemen proclamé, mais il est entré dans la pratiqu» des nations. »
Messieurs, j'ai bien souvent dit que le droit était le seul fondement solide de la paix des Nations.
En poursuivant Torganisation du Droit, la Conférence de 1907 n'a donc pas manqué aux devoirs que lui imposait son titre de Conférence de la Paix.
Le monde l'a compris. Et c'est ainsi que le prix Nobel a été justement donné cette année au jurisconsulte qui, à La Haye, a le plus puissamment contribué à cette organisation du Droit.
Ce soir, messieurs, nous avons doublement le droit d'en être tiers, — puisque ce jurisconsulte est un Français et un des maîtres les plus aimés de cette Ecole.
Mon cher ami, soyez non pas félicité par nous, mais remercié pour l'honneur qui, une fois de plus, revient par votre mérite à la science et à la pensée françaises.
LETTRE A M. BEAUQUIER
A l'occasion de l'anniversaire de WASHINGTON
Le 22 février 1900, comme tous les ans, l'anniversaire de la naissance de Washington a été célébré par les amis de la Paix de tous les pays. Un banquet a eu lieu au restaurant Corazza, à Paris.
Les convives étaient au nombre de cinquante à soixante, parmi lesquels on comptait plusieurs dames. M. Léon Bourgeois, à qui avait été offerte la présidence, n'ayant pu, par suite d'un autre engagement, assister à cette réunion, c'est M. Frédéric Passy qui a présidé le banquet.
Au moment des toasts, M. Beauquier, député du Doubs, a donné lecture de la lettre suivante de M. Léon Bourgeois.
Mon cher Collègue et Ami,
Je vous ai déjà dit comment un engagement antérieur m'empêchait de me rendre ce soir au
banquet dont les sociétés de la Paix m'avaient fait l'honneur de m'offrir la présidence. Je vous serai bien reconnaissant de vous faire auprès de mes collègues, et particulièrement auprès de notre maître éminent Frédéric Passy, l'interprète de mes excuses et de mes très sincères regrets.
J'aurais été très heureux de témoigner de vive voix à ceux qui seront réunis ce soir autour de vous, ma gratitude pour la marque de sympathie que leur invitation m'avait apportée. Et je n'aurai* pas manqué de leur dire bien haut, que les malheureux événements qui semblent, en ce moment, faire reculer la cause du droit et de la paix, ne doivent en rien décourager leurs espérances et diminuer leurs efforts.
Ce qu'ils ont entrepris n'est rien moins qu'une révolution morale universelle; et les révolutions de cet ordre sont semblables à celles de la nature : elles s'accomplissent par des mouvements dont la lenteur apparente étonne d'abord, où les arrêts el les réactions sont inévitables, et dont pourtant lorsqu'un temps suffisant s'est écoulé, on mesure avec admiration la force invincible et les effets tout puissants.
Qu'une grande nation qui semblait marcher au: premiers rangs dans l'évolution par oii les rivalité: du commerce et de l'industrie se substituent pei à peu aux luttes par le fer et par le feu, se soi jetée dans une guerre, où la vaillance de se adversaires, leur patriotisme indomptable, leu
LETTRE A M. BEACQUIER 295
foi dans le droit, balancent toutes les forces d'un puissant empire, l'obligent à l'épuisement de ses ressources et l'amènent à envisager comme pro'bable la transformation de toute son organisation militaire et peut-être politique ; — ces faits, qui sont de nature à causer une profonde tristesse aux amis de l'humanité, doivent être observés par eux dans un esprit scientifique, comme une manifestation des réalités douloureuses dont ils doivent tenir compte dans leur action, et dont il importe de calculer exactement la résistance, si l'on veut sortir des rêveries généreuses et préparer efficacement l'avènement du règne du droit entre les nations.
Je souhaite donc vivement, mon cher collègue, voir se poursuivre la propagande des sociétés diverses dont le souvenir de Washington réunit tous les adhérents au banquet de ce soir. Qu'elles ne cessent point de montrer à tous les yeux les bienfaits de la civilisation pacifique et les maux terribles de la guerre; qu'elles répètent que celle-ci ne peut être légitime que si elle a pour objet la défense sacrée du foyer national et qu'elle est injuste et impie lorsqu'elle n'est faite que pour satisfaire des intérêts ou des ambitions; qu'elles démontrent toujours plus clairement que la cause qu'elles soutiennent est conforme à l'idée du patriotisme le plus pur et le plus élevé, celle pour qui la patrie n'est pas simplement la circonscription géographique tracée par les caprices sanglants
de la force, mais bien la communauté consciente fondée et maintenue par leur libre volonté entre 'les hommes de même sang et de même esprit; — qu'elles unissent en somme d'une manière toujours plus étroite les deux causes inséparables de la Paix et du D7'oit humain.
Les résistances qu'il n'était pas impossible de prévoir ne peuvent être surmontées que par une action quotidienne sur les esprits, par une sorte d'éducation méthodique de la conscience universelle. Nous avons pu faire sur ce point, à La Haye, d'intéressantes observations. Au début de nos travaux, il était facile de voir qu'en dehors du gouvernement du czar, initiateur de la conférence, ^ de ceux qui lui avaient, comme la France, donné leur cordiale adhésion, les gouvernemenis de la plupart des puissances considéraient l'entreprise avec un scepticisme poussé jusqu'à la défiance. Uc échec absolu n'eût pas attristé tout le monde. El cependant, h. mesure que les jours s'écoulaient, sous la pression extérieure de l'opinion générale, le désir d'aboutir devenait plus vif; un esprit supérieur d'entente, de concession, de conciliation S€ faisait place, et certainement si trois conventioog importantes, qui sont loin de répondre à toutes les espérances, mais qui n'en constituent pas moins un progrès considérable, ont été adoptées et signées en fin de compte par tous les États représentés, oc le doit à cette poussée du dehors, à cette influence des consciences indépendantes qui, dans l'avenir.
LETTRE A M. BEALQUIEU 29*
exercera toujours avec plus de force sur les gou- 3rnants.
Et comme toutes les vérités scientifiques, le oble idéal qu'elles ont en vue pénétrera les âmes )S plus obscures et tendra, invinciblement, à se 'ansformer en une bienfaisante réalité.
Encore mes remerciements à vous et à tous, mon her collègue, et bien cordialement à vous.
Lkon Bourgeois.
\ÉFACE POUR L' a ALMANACH DE LA PAIX DE 1901
Cette préface fut écrite pendant la session du W" Cônes de la Paix, dans les premiers jours d'octobre 1900. 'Cture fut donnée de cette page dans la dernior*' ance du Congrès, le vendredi 5 octobre.
Au moment où V Association de la Paix par le Droit îut bien me demander quelques mots de préface )ur son Almanach de 1901 , je ne lis dans les urnaux que télégrammes militaires, provenant de Vfrique du Sud et de la Cliine. Et TAlmanach de Paix, s'il veut tenir ses lecteurs au courant des its de Tannée, devra prendre la figure d'un almaach de la guerre.
Cette cruelle ironie des choses doit-elle conduire 1 découragement les hommes de bonne volonté?
Nous ne le croyons pas. La paix a, q;u'on me pe mette de le dire, ses rêveurs et ses hommes cVactio Ceux-ci n'ont jamais cru que la paix universel dût un jour descendre sur la terre, d'un seul cou dans une illumination subite, simultanée, de tO' les esprits. Ils croient que la paix est le tero d'une évolution, à la fois économique et morale, laquelle obéissent et travaillent, sans le savoi même ses pires ennemis. Us la considèrent comc l'état nécessaire d'une société véritablement h maine. Mais ils savent que cette société n'existe dans les faits que lorsqu'elle aura d'abord été cod tituée dans les consciences, et ils ne s'étonnent, ne se découragent des retards, des insuccès, d retours momentanés en arrière, qui sont inévitabl dans toute entreprise d'éducation.
:\ussi bien, les faits les plus tristes portent leurs enseignements consolants.
Il faut d'abord écarter les événements d'Extrêir Orient. Il n'y a pas là de guerre entre nations or lisées. Il y a eu une explosion de la barbarie, mi heureusement provoquée par Tâpreté des convoitif commerciales, facilitée par des fournitures d'aroK aggravée par le conflit des passions religieuS( Mais en somme, la civilisation est tout entiê
ilFACE POUU i; ' ALMANAGH DE LA PAIX » 301
(upée sous les drapeaux alliés. Si la sagesse préit dans les conseils de TOccident, il peut sortir bien durable de cette union pour la première 5 réalisée.
*our la guerre du Transvaal, il semble au conire que rien ne puisse consoler les partisans du it et de la paix. Qu'une grande nation libérale se t laissé entraîner à entreprendre la conquête du it peuple dont la résistance héroïque a fait Imiration du monde, c'est un deuil pour la ilisation.
lais, n'est-ce pas une chose admirable qu'en ^leterre même, de fermes esprits n'aient cessé protester et de réagir, au prix d'un véritable il, au nom du Droit et de l'Humanité, et qu'au igrès de la Paix qui vient de se tenir à Paris, soient des Anglais — de courageux patriotes :lais — qui aient fait voter la déclaration qui damne, au nom de la conscience, le refus opposé •ut arbitrage par le gouvernement de leur pays? en faut que toute flamme soit éteinte au vieux ir de John Bright et de Gladstone, lais il y a plus. Comment ne serait-on pas frappé nouvement d'opinion universel auquel ont donné >sance les événements de l'Afrique du Sud? it-on qu'il y a quelques années une guerre semble eût soulevé des protestations sur tous les ils du monde? L'habitude était si générale des
guerres de conquête que TEurope et l'Améric eussent assisté à celle-là, en spectatrices indii rentes. On se fût élevé contre des actes particuli d'inhumanité commis au cours de la campagne, n'eût pas songé à s'élever contre Tacte initial d'i quité : Fentreprise même de la conquête.
On ne peut le nier, d'après les conventions de Haye, il y a quelque chose de nouveau dan? monde; une force, hier encore inconnue, se m sur rOrange et le Vaal, comme au milieu des roi des légations de Pékin, aux événements univers Une conscience commune se forme entre les naèi civilisées.
Mais il faut bien entendre ce que cette conscie exige. Elle ne se borne pas à exciter en nous V reur de la guerre. Elle veut de nous quelque cl de plus.
Quand on parle de la Paix devant un audit populaire, 'on le sent agité par deux sentiments, il est d'avis que la guerre est horrible, que la gU de conquête est odieuse. Il songe aux souffra des blessés, au désespoir des mourants a] donnés, aux désolations des femmes et des me il déteste, il maudit Fabominable fléau. — Et