Voir plus loin, chapitre xiv
nistres, gouverne sans souci du Parlement, subit en personne la responsabilité de son administration. Ce régime admirable et simple a donné aux Etats- Unis Washington et Lincoln, Jefferson et Cleveland, le général Grant et M. RoosevcU; il leur a valu un siècle et plus de tranquillité*, en sorte que la constitution américaine est, en somme, la plus vieille des constitutions en vigueur; il a permis à Tactivité américaine le merveilleux essor, la prospérité magnifique dont TEurope est le témoin inquiet. Si Tarbre se juge à ses fruits, les institutions américaines peuvent se réclamer avec assurance d'une expérience déjà longue. Pourquoi ne transcrirait-on pas, dans la constitution française, les textes américains relatifs au Président? Le remède n'est-il pas tout trouvé?
Pour les observateurs exacts des institutions américaines et pour les Américains eux-mômes, il y a beaucoup à rabattre de cet éloge enthousiaste. Lés textes écrits sont une chose; le fonctionnement réel du régime est une chose différente. Pour connaître les véritables institutions des Etats-Unis, la lecture des textes constitutionnels ne suffit pas; elle est mc'me trompeuse dans une certaine mesure; la pratique s'écarte souvent de la lettre, preuve nouvelle
1. Il ne faudrait pourtant pas oublier la terrible crise de la Sécession.
de rimpuissance où se trouvent les constitutions pour réagir contre des tendances malsaines.
Les États-Unis n'ont pas eu seulement des Washington, des Lincoln, des Jefferson. Ces hommes illustres ne sont que des exceptions fort remarquables et fort rares dans la liste déjà longue des Présidents américains. Du reste, il serait juste d'écarter non seulement Washington, qui fut un homme tout à fait extraordinaire, mais Jefferson, qui appartenait encore h la génération héroïque qui fonda la constitution, et qui gouverna à une époque où les partis n'étaient pas encore formés, mais Lincoln qui dirigea les affaires pendant une crise très grave.
Beaucoup de Présidents ont été médiocres : leurs noms obscurs se sont perdus dans l'histoire. Qui se souvient de Polk? Quelques-uns ont été franchement mauvais, comme Johnson. M. Bryce, comparant les Présidents américains aux premiers ministres anglais du xix* siècle, déclare que ceux-ci furent en général supérieurs à ceux-là. Le môme auteur constate que les hommes de grands talents sont rarement élus à la Présidence, et il en donne des raisons dont quelques-unes seraient vraies de toutes les démocraties, mais dont certaines sont propres h la démocratie américaine, par exemple que la politique attire peu les grandes intelligences, auxquelles
les affaires commerciales et industrielles offrent une carrière plus intéressante, plus vaste et plus fructueuse, et que Tesprit de parti est développé aux États-Unis jusqu*au plus haut point; il assure toutes les voix d'un parti au candidat ofGciel du parti, et le choix du candidat est dicté par des considérations de tactique, peu favorables aux hommes éminents qui ont des jaloux, aux hommes connus, qui ont nécessairement plus d'ennemis que les inconnus.
Les usages qui se sont établis à loccasion de l'élection présidentielle sont peu recommandables ; en France, ils passeraient pour scandaleux. La lutte entre les partis est d'ordinaire très vive, si vive que les adversaires ne montrent aucun scrupule dans le choix des moyens qu'ils emploient. Us en sont venus à se préoccuper moins des qualités qui font le bon Président que de celles qui font le bon candidat; or, selon la parole d'un Américain éminent, un homme de talent serait un excellent Président et risque d'être un candidat déplorable. Le parti cherche le meilleur candidat. Il ne se soucie pas du meilleur Président; en somme, ceci regarde le pays et non le parti. Le meilleur candidat est celui qui a le plus de chances d'être élu. Pour être élu, il lui faut, outre les voix du parti qui lui sont inébranlablement acquises, les voix douteuses
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qui se trouvent même en Amérique et malgré la très puissante organisation des partis. Pour les conquérir, quelques règles commencent à se dégager des pratiques déjà anciennes. Un homme du Nord-Ouest vaut mieux, parce que celte région est la plus populeuse à Theure actuelle et compte le plus grand nombre d'électeurs; Thomme d'un grand Etat vaut mieux que Thomme d'un petit Etat pour la même raison ; un État douteux, qui a donné ses voix tantôt à un parti, tantôt à un autre, a des chances, surtout s'il est un grand État, de voir choisir le candidat parmi ses habitants. 11 faut enfin que le candidat soit populaire ou susceptible de le devenir. Or les Chambres américaines ne permettent guère à un homme politique de devenir populaire; le régime oratoire qui, dans les pays parlementaires, est à la fois Técole et le tremplin des hommes d'Etat n^y existe pas. 11 faut donc que le candidat puisse exercer sur les électeurs, sur le peuple une action directe et personnelle. Pour les électeurs américains, comme pour toutes les foules, les dons majeurs ne sont ni l'éloquence, ni le talent, ni la science, ni l'expérience.
On comprend comment se manigance une candi* dàture à la Présidence. Le parti se détermine pour des motifs qui n'ont avec la fonction à remplir qu un rapport éloigné. Dans le parti, les différents
f^roupes disputent, marchandent, fixent le prix de leur concours; car, si la plus étroite discipline assure Texécution de la décision prise, la décision elle-même est précédée de longues négociations. 11 n y manque ni les combinaisons suspectes, ni les coalitions hétéroclites, dont, fort heureusement, l'élection du Président en France est encore exempte.
Ces manœuvres s'expliquent, si elles ne se justilienl pas, par Tinlérôt extrême que le parti attache h sa victoire, très justement d'ailleurs. Cette victoire n'est pas purement morale ou politique; elle comporte d'énormes profits matériels. Elle a môme toutes les allures d'une conquête à main armée. Le spoils System passé en coutume, permet, ordonne jiu nouveau Président de balayer l'administration installée par son prédécesseur et de la remplacer par des hommes du parti. Les choix qu'il fait sont inspirés par l'intérêt du parti ; et si Ton ne peut nier (|ue, dans une certaine mesure, le parti ait intérêt ji bien administrer et à pourvoir les emplois de fonctionnaires capables, afin de se concilier la reconnaissance des populations, il faut avouer que cet intérêt est secondaire. Le parti préfère traiter cette question du point de vue électoral; il entend la distribution des emplois fédéraux comme la récompense des services électoraux qui viennent d'être
rendus et comme la garantie d'un zèle égal pour l'élection prochaine.
Dès le début, le Président américain se conduit en homme de parti; et pendant toute la durée de ses fonctions, pour tous les actes de son administration, il sera un homme de parti. A aucun moment, il ne pourra oublier ou desserrer les liens qui l'attachent au parti qui l'a fait élire. Jamais il ne lui sera donné de parler et d'agir au nom du peuple américain. 11 lui manque même les questions internationales; dans les pays les plus divisés, elles offrent au Chef de TÉtat de nombreuses occasions de parler au nom de la nation entière; aux Etats-Unis, elles n'ont pas la môme importance ; mais peut-être, à ce point de vue. les choses vontelles changer.
En toute sincérité, est-ce bien là le régime que l'on propose à Tenvie des Français, et quand on demande pour la France une Présidence h l'américaine, sait-on bien au juste de quoi on parle*?
Du moins les Etats-Unis disposent-ils de ressources qui tempèrent jusqu'à un certain point les vices de cette pratique et qui leur permettent de
1. Ce n'est pas ù dire que, au sujet du Président, la France n'ait rien à envier et j\ emprunter aux États-Unis. Elle imiterait avec raison et proGt l'opinion américaine qui, laissant chaque pouvoir i\ sa place, n'affecte aucun féticliismo à l'égard des Chambres, au détriment du Président.
n'en pas souflFrir à l'excès. Correctifs proprement américains et dont la nation française ne trouverait pas en elle l'équivalent efficace.
La forme fédérale de l'État ne laisse à la disposition du Président qu'un nombre limité de fonctions, et plusieurs lois ont organisé pour un grand nombre de fonctions fédérales des règles de nomination et de révocation qui ne laissent au spoiU 5;y.ç/cm qu'un butin limité. On se figure les désordres effroyables que la même coutume créerait dans un pays centralisé comme la France, où le Chef de rÉtat nomme sans restriction sérieuse à une foule d'emplois.
Aux Etats-Unis, les libertés individuelles sont proclamées par des textes solennels; elles trouvent un appui inébranlable dans les tribunaux qui, sans souci de notre extraordinaire séparation des pouvoirs, refusent tout effet civil, administratif ou autre, îi un acte inconstitutionnel d'un pouvoir quelconque; elles sont d'ailleurs si chères au peuple américain que nulle autorité n'oserait les blesser par des actes arbitraires semblables à ceux que tous les Gouvernements français ont pu se permettre avec impunité.
Aux Etats-Unis, les associations sont libres et prospères, et leur esprit libéral refrène suffisamment ou avertit Tesprit de parti.
Le point capital est sans doute celui-ci : la France est un pays vieux et autoritaire, un pays qui a Thabitude et qui a peut-être acquis le goût d'une intervention continuelle de l'État dans toutes les sphères de Tactivité humaine. La vie politique réagit avec force sur la vie économique ; s'il est vrai, selon un mot célèbre, qu'il ne puisse y avoir de bonnes finances sans bonne politique, ilest encore vrai quesans bonne politique, il ne peut y avoir de bonnes affaires. Aux États-Unis, Ja vie économique, affranchie dès le début, est d'une intensité et d'une richesse qui ne doivent à peu près rien aux institutions. Elle est libre à l'égard de la politique. Grâce à cette liberté, eJle produit infatigablement plus de prospérité que la politique n'en peut compromettre. Aussi en est-on venu h considérer la politique comme un métier, auquel certaines catégories d'hommes demandent une occupation ou des moyens de vivre. Le monde des aflTaires s'en soucie juste autant que les filateurs se soucient des fabricants de wagons ou des producteurs de pétrole. En France aussi, la politique est devenue un métier dont la grossièreté rebute les meilleurs citoyens; mais le Gouvernement y est trop centralisé pour que personne cesse de s'en inquiéter et puisse s'en tenir à faire ses affaires.
Voilà beaucoup de bonnes raisons pour ne pas
enter la greffe américaine sur notre vieil arbre francjais. Encore ne touchent-elles pas le cœur même du sujet, auquel il faut atteindre maintenant.
Nos réformateurs veulent un Président à Taméricaine pour substituer un pouvoir libre et fier à un fonctionnaire domestique et nuL Ils croient, sur la foi des textes, que le Président des Etats-Unis est libre. Quelle illusion! En dépit des articles constitutionnels, le Président américain tombe progressivement sous Fautorité du Congrus, et, chose dont la constitution ne souffle mot, il est le serviteur, le prisonnier de son parti.
Malgré la séparation des pouvoirs ou, si l'on préfore, à cause d'elle, les Chambres sont maîtresses du pouvoir législatif, maîtresses du budget. Le Président ne peut se passer du budget, et s'il est vrai que Topinion américaine soit assez cultivée pour discerner, en cas de budget non voté, le véritable responsable, il reste vrai encore que, dans un conflit grave, les Chambres disposent d'une ressource très efficace. Le Président a besoin de lois, parce que certains articles do son programme ne peuvent être réalisés qu'avec le concours de la loi. Qu'il ne puisse pas directement solliciter le pouvoir législatif, soit; mais la loi peut être introduite par un compère^ et
les Chambres savent que le Président désire telles dispositions législatives sur tel objet. Elles sont en mesure de Taider ou de le contrecarrer, et à leur égard, sa liberté est plus apparente que réelle. Comme si leur autorité législative ne suffisait pas, elles ont imaginé autre chose sur des matières qui n'appartiennent pas à la législation et qui appartiennent au pouvoir exécutif ; chaque assemblée se croit en droit de voter des résolutions qui invitent le Président à faire toi ou tel emploi de ses attributions, à prendre telle décision. Le Président ne peut négliger d'une façon absolue des conseils donnés sur un ton assez impérieux; la coutume l'oblige H céder quand la même invitation lui est adressée conjointement par les deux Chambres.
Est-ce tout ? Pas encore. Les usages parlementaires sont tels que, dans la Chambre Basse, le speaker est aujourd'hui le véritable et unique maitre du pouvoir législatif; toute l'autorité de la Chambre des Représentants est concentrée en lui, parce qu'il compose à son gré les comités, qui sont les véritables auteurs des lois, et qu'il accorde ou refuse librement la parole aux séances publiques. En face du Président, quoique dans un domaine différent, s'est dressé un pouvoir formidable. Quand son dépositaire appartient à un autre parti que le Président, il est en situation de lui créer beaucoup
d'embarras; quand il appartient au môme parti, le Président ne saurait manquer de déférence envers lui. La réciprocité n'est pas garantie : pour des raisons déjà indiquées, le Président est rarement le chef de son parti ; et il y a plus de chances pour que le speaker soit ce chef.
Le Président reste un homme de parti; il garde sa place dans son parti. Sa victoire, la haute fonction qu'il occupe seraient de nature à accroître son influence dans le parti, à le libérer dans quelque mesure de l'obéissance qu'il lui doit, h le pousser du moins au premier rang des chefs. Pourtant il n'en est pas ainsi. La forte discipline du parti, qui est la cause principale de la victoire, maintient chacun à son rang, et exige que les positions conquises soient utilisées dans l'intérêt du parti. Pour saisir la portée de ce principe, il faut savoir que les chefs principaux du parti siègent d'ordinaire au Sénat ou parmi les Représentants; c'est du sein même du Parlement que s'exerce le contrôle du parti sur le Président. La liberté du Président pour l'exercice de ses attributions est donc assez étroitement limitée ^ Par exemple, il nomme les chefs des départements ministériels ; la constitution l'oblige à prendre le consentement du Sénat, qui ne lui est