ALLOCUTION
PRONONGKE LE 19 JUIN 1908
par le Vicomte de Meaux
Président de la Commission de Patronage de l'Association Valentin Ilaiiy pour le Bien des Aveugles.
Mesdames, Messieurs,
Depuis notre dernière séance, notre Président, notre cher Coppée, nous a été enlevé. Vous savez comme il a souffert, longuement et héroïquement, dans son corps et dans son âme; dans son corps torturé par un mal implacable, dont il avait mesuré d'avance toute l'horreur en assistant à l'agonie de son ami Huysmans; dans son àme, habituée à s'appuyer sur une sœur tendrement aimée que la mort est venue lui ravir avant de le frapper, ou plutôt de le délivrer lui même ; car c'est bien comme une délivrance qu'il regardait et que nous devons envisager pour lui la fin de
(j8 François Coppée et les Aveugles.
tant d'épreuves. Mais, pour nous, quelle perte ! quel deuil!
Nous n'avons pas à marquer ici la place qu'il s'était faite, le vide qu'il laisse dans les Lettres françaises; et ce n'est pas le lieu, non plus, de retracer les luttes qu'il affronta en ces dernières annés pour défendre, avec la plus généreuse ardeur, les convictions les plus désintéressées. Mais ce que nous avons le droit, ce que nous avons le devoir de nous rappeler, avec une reconnaissante fierté, c'est que les facultés qu'il employa d'une façon si brillante et si variée, les dons qui lui acquirent une si large et légitime popularité, son talent et son activité, son influence et son prestige, tout ce qu'il valait et tout ce qu'il pouvait, tout cela il le mit, sans compter, au service de VAssociation Valentlii Ilaûy, et nul n'en bénéficia plus qu'elle. Poète des Iliimbles, il voulut être, il fut vraiment l'ami, l'avocat et, pour employer le ternie particulièrement appropriée cette réunion, le « patron » des pauvres aveugles. Après avoir présidé dans notre Conseil à l'admuiistration de l'OEuvre, en y apportant un soin dont nous gardons pieusement le souvenir, quelle vie, quel éclat, quelle efficacité il donnait à nos Assemblées générales! Que
François Coppée el les Aveugles.
de dévouements suscités, que de générosités provoquées par sa chaude parole! Combien venaient «pour entendre Coppée », qui revenaient ensuite et nous restaient fidèles, parce qu'ils Pavaient entendu et pour l'entendre encore! car, chaque année, sans se lasser, il renouvelait son appel à la charité publique ; et, chaque année, il renouvelait aussi, on peut le dire, lemotion et le zèle de ses auditeurs; tant il excellait, pour plaider toujours la même cause, à trouver des accents toujours plus pénétrants, des raisons toujours plus convaincantes, avec, dans la voix, dans le regard, dans le geste, ce je ne sais quoi qui commande aux foules et qui les entraîne!
Le secret de son action il nous Ta livré, ce me semble, dans une de ses dernières poésies, dans cette pièce intitulée Compliment où il présente à ses lecteurs ses vœux de bonne année; aux pauvres, il souhaite « du pain et de l'amour )>.
(( ...Tout est là... » dit-il, et il ajoute :
Mes honnêtes parents n'eurent pas davantage; Mais la bonté régnait dans leur cœur sans partage. Des sentiments profonds ils ont connu le prix, Et, si je sais aimer, c'est qu'ils me l'ont appris.
Aimer, certes, il le sut bien, et la bonté gou-
70 François Coj)pëe et les Aveugles.
verna en souveraine aljsokie son cœur et sa vie, non pas cette iDonté superficielle et banale, simple facilité d'humeur ne coûtant guère à qui en fait profession, et servant moins encore qui en est l'objet, mais ce sentiment profond, agissant, mérite et charme tout ensemble, où Bossuet voyait « la marque de cette main jjienfaisante dont nous sortons » et « le premier attrait que nous ayons en nous-mêmes pour gagner les autres hommes » !
Tâchons de nous former à Técole de cette grande ame. Aux déshérités qu'elle aima, sachons ouvrir notre ])ourse et notre cœur comme nous y invite, dans les pages touchantes qui vous étaient distribuées ici-mémc, il y a quelque temps, le collaborateur et Fami de Coppée qui siège en ce moment à côté de moi. —Ainsi nous rendrons au Chef que nous pleurons l'hommage le plus digne de sa mémoire ; et pour nous, dans la détresse où nous laisse son départ, ce sera un réconfort de penser que. s'il nous a quittés, s'il est entré maintenant, par la porte de la « bonne soull'rance », au séjour de l'Éternelle Lumière, il n'oublie pas les malheureux encore plongés dans In nuit ici-bas, qu'il continue à demander pour eux « du pain et de l'amour ", et qu'en leur
François Coppée el les Aveugles 71
tendant la main nous restons en communion avec lui.
Une des amies de François Coppée, M'"" la Baronne de Molembaix, 8, cité Vaneau, à Paris, a pris l'initiative de recueillir des souscriptions, à l'effet de constituer un fonds dont les revenus seront employés à faire célébrer des messes, par des prêtres aveugles, pour le repos de l'dme du grand poète typlilophile. Elle fait appel aux souscriptions même les plus modestes.
prononcés par FRANÇOIS COPPÉE
Président de
TAssociation Valentin Haùy pour le bien des Aveugles
aux Assemblées générales de TCEuA^re 1897-1907
Assemblée générale du 9 mai 1897.
Mesdames, Messieurs,
Aujourd'hui, toutes les personnes réunies dans un commun dessein de bienfaisance et de pitié se souviennent d'abord que la charité est en deuil, et j'ai pour premier et douloureux devoir de vous dire que les oeuvres pour le bien des aveugles ont été particulièrement atteintes dans l'effroyable catastrophe qui navre tous nos cœurs. Par bonheur, les enfants aveugles, qui se trouvaient rue Jean-Goujon, ont été sauvées. Mais deux saintes filles appartenant à l'ordre des Sœurs aveugles de Saint-Paul, qui rend de si grands services à votre Société, la Sœur Marie- Madeleine et la Sœur Sainte-Claire, ont cueilli, dans les flammes, la palme du martyre ; et quatre dames vendeuses, qui avaient mis leur gracieux dévouement au service de l'OEuvre des ateliers
76 François Coppée et les Aveugles.
d'aveugles de la rue Jacquier, présidée par M. le baron de Schickler, ont péri dans les tortures du feu. Jamais la terrible égalité de la mort n'a plus férocement triomphé, et l'on a pu recueillir, dans les cendres hideuses, le diamant qui parait la femme élégante et la croix de bronze qui pendait au rosaire de la religieuse.
Ces pertes cruelles vous remplissent de regrets et de tristesse, et vous avez décemment banni de cette solennité tout ce cjui pouvait ressembler à un divertissement. Mais le pieux souvenir des chers morts reste pour vous un exemple et redouble votre zèle. Pareils aux hommes d'un bataillon décimé par la mitraille, les soldats de la charité serrent les rangs autour du drapeau.
Mesdames et Messieurs,
Lorsque M. Maurice de la Sizeranne, le secrétaire général ou, pour mieux dire, le fondateur de la Société Valentin Ilaïiy, vint m'en offrir la présidence, je me suis demandé d'abord ce qui me valait cet honneur inattendu. Sans doute, plusieurs fois, déjà, j'ai été assez heureux pour mettre ma plume ou ma parole au service d'œuvres bienfaisantes, et je serais très fier qu'on pût un
Discoiws. 'î?
jour mappliqiier le vers de Voltaire, un des meilleurs qu'ait trouvés cet homme de tant d'esprit parce qu'il y a mis du cceur :
J'ai fait un peu de bien : c'est mon meilleur ouvrage.
Pourtant, ce n'est pas là un titre sulfisant pour oser succéder à l'orateur que vous regrettez tous en ce moment et que vous regretterez encore davantage après m'avoir entendu, à cet admirable Jules Simon, qui vous apportait, depuis quelques années, le précieux concours de sa haute éloquence et de son ardente passion pour le bien.
Non, si M. de la Sizeranne a bien voulu me choisir, c'est qu'il savait que, dans ma jeunesse, j'ai eu quelques points de contact avec le monde des aveugles. En effet, presque adolescent encore, je fus admis dans l'intimité d'un homme dont tous vous chérissez et respectez la mémoire, de M. Joseph Guadet, qui était alors directeur de l'enseignement à l'Institution du boulevard des Invalides. J'étais et suis toujours Tami de son fds, qui est aujourd'hui votre excellent secrétaire, et les heures que j'ai passées dans cette belle famille, où tous ne vivaient que pour le devoir, le travail, le dévouement, comptent parmi
78 François Coppc'e et les Aveugles.
mes plus chers souvenirs. M. Joseph Guadet l'ut, vous le savez, un éminent éducateur et un bienfaiteur des aveugles. Il a apporté de nombreux perfectionnements à cette pédagogie si malaisée, il a beaucoup contribué à répandre et à vulgariser Talphabct de Braille, il a inventé de très ingénieux procédés d'enseignement qui rendent encore aujourd'hui de grands services; et surtout il a, comme vous le faites, accompagné, guidé, aidé dans la vie, avec une attention et un zèle infatigables, un grand nombre de ses anciens élèves.
C'est chez M. Guadet que je me suis rencontré maintes fois avec des professeurs de l'Institution et que j'ai pu constater quels résultats surprenants l'éducation peut atteindre chez les aveugles. Sans doute, devant leurs yeux clos ou vides, leur marche hésitante, leurs gestes lents, leurs mains prudentes, ma première imi)ression était l)énible. Mais comme elle était vite dissipée! Dans ce milieu cordial, ils ne tardaient pas à s'animer, causaient librement, parlaient de musique en parfaits dilettanti, nous interrogeaient, nous les clairvoyants, sur mille choses, avec un entrain, un goût, une curiosité de la vie qui faisaient plaisir. Et, en admirant cette courageuse
Discours. 79
résignalion, coUc vivacité, cette gai té même, il m'est arrivé cjnelciueCois, je l'avoue, sinon d'oublier tout à fait la disgrâce de ces braves gens, du moins de me demander avec étonnement : « Ne sont-ils donc pas si malheureux? »
J'avais tort. Ceux-là, ces professeurs de l'Institution, c'était l'élite, c'étaient les privilégiés. Et j'appris, dès lors, avec quelles faibles armes presque tous les aveugles entraient dans la lutte pour le pain. Un art charmant, pour lequel l)eaucoup d'entre eux sont, heureusement, très bien doués, la musique, peut assurer le sort de quelques-uns, des véritables artistes, et donner à d'autres le salaire médiocre, mais encore suffisant, de l'accordeur de pianos. Mais, pour tant d'autres, qui n'ont, pour gagner leur vie, que leurs dix doigts travaillant dans l'obscurité, il n'y a que des métiers de misère. La condition de l'aveugle pauvre est bien cruelle. Il mourrait de faim, si la charité ne venait à son secours.
Cependant, parfois, elle ignore ou elle oublie le chemin du logis où souffre le misérable dans sa nuit éternelle. Comment s'étonner alors que, découragé, vaincu, l'aveugle se décide à aller au devant de la charité, qu'il descende dans la rue et qu'il tende la main?
80 François Coppée et les Aveugles.
C'est radmirable effort et c'est souvent le noble succès de votre Association, Mesdames et Messieurs, de préserver l'aveugle de la mondicilé, ou de l'eu arracher, de lui procurer, en même temps qu'une aide fraternelle et sans humiliation, un labeur et un salaire, de substituer pour lui à la honte de l'aumône la dignité du travail, tie le rendre utile à lui-même et aux autres, de lui donner, en un mot, sa place et sa besogne dans l'activité sociale.
M. de la Sizeranne, dont je voudrais ménager l'exquise modestie, mais qui me permettra pourtant de lui dire qu'il est l'àme de votre œuvre, puisqu'il lui consacre, avec le dévouement et la foi d'un apôtre, son intelligence, son activité, son temps, sa fortune, son cœur et sa vie, M. de la Sizeranne souffre positivement quand on lui parle des mendiants aveugles. J'ai bien envie de le taquiner un i)eu en lui disant que je doute qu'il arrive jamais à supprimer d'une façon absolue les tableaux représentant une explosion de feu grisou, les gobelets de fer blanc, les caniches et les clarinettes. Mais cela ne ralentira nullement son zèle dans sa lutte contre la mendicité des aveugles. Si, demain, il rencontrait, sur le pont des Arts, Bélisaire en personne, recueil-
Discours. 81
lant des sous dans son casque, je suis sûr qu'il remmènerait avenue de Breteuil, et qu'il apprendrait au célèbre guerrier à découper de vieux papiers avec son glaive.
Que dis-je? Il ne permettrait pas à Homère lui-même de solliciter les passants, et il lui trouverait tout de suite, non pas des pianos, mais des lyres à accorder. J'ajoute que nous tous, les poètes, — et surtout moi, chétif, — nous aurions besoin que nos instruments fussent rendus plus justes par les soins de l'harmonieux vieillard.
Je ne crois pas devoir insister, Mesdames et Messieurs, sur les services essentiels et constants que votre Association rend aux aveugles; à cet égard, M. le vicomte de Broc, dans le rapport si complet et si éloquent que vous venez d'entendre, ne m'a rien laissé à dire; mais je ne résiste pas au plaisir de vous conter ma récente visite à la Maison des aveugles et de vous dire l'émotion profonde que j'en ai rapportée.
Dans ce logis modeste, j'ai reconnu, tout d'abord, ce caractère d'ingénieuse et touchante avarice qui distingue la charité bien faite; car elle a pour premier souci d'administrer avec le plus strict esprit d'épargne le bien sacré des pauvres. Oui, ce magasin de vieux habits res-
82 François Coppée et les Aveugles.
semble à l'échoppe d'un fripier, et cette chambre pleine de meubles boiteux est à peu près pareille à quelque boutique de bric-à-brac. Mais ne vous y trompez pas. Tout, ici, tout est tenu avec ordre et propreté, et pour l'aveugle en haillons et sans asile qui va se présenter tout à l'heure, voici de quoi le vêtir chaudement, de quoi lui meubler une chambre. 11 trouvera encore, ici, du travail, un travail facile à faire, assez bien payé, et pour lequel il n'y a pas de chômage, la fabrication des sacs en papier pour les petits boutiquiers et les ambulants. J'ai voulu voir l'atelier — non sans la légère angoisse de Ihomme de lettres qui, lorsqu'on va lui montrer des livres mis au rebut et des sacs pour l'épicier, redoute de reconnaître là quelques-uns de ses ouvrages — et j'ai été émerveillé par l'adresse agile des ouvriers.
Mais que voulait ce nouveau venu, cet aveugle décemment mis et qui n'était pas un pauvre? Il montait l'escalier en touchant à peine la rami)e — car il connaissait bien le chemin — et entrait dans la bibliothèque pour emprunter un livre ou une partition. Je l'y ai suivi. J'ai pris, sur les rayons, quelques-uns des gros volumes imprimés en Braille, mes doigts ignorants ont touché ces caractères mystérieux, et j'ai béni votre admi-
Discours. 83
rable et complète bienfaisance, qui ne se borne pas à donner à l'aveugle des secours matériels et du travail, mais qui lui offre aussi le pain de l'esprit et de l'âme, la pensée et le rêve, l'art et la poésie.
Enfin ma visite à l'hospitalière maison des aveugles me conduisit devant la collection des objets fabriqués de leurs mains, et là, je dois l'avouer, une tristesse m'a étreint le cœur, car je ne voyais que de bien pauvres objets, de menus articles de brosserie ou de paille tressée, quelques lainages tricotés. Devant ce musée humble et touchant, j'ai compris combien était insuffisant, malgré tout, le résultat de tant de persévérance et d'efforts; et j'ai songé avec mélancolie que, si ce n'est pas un idéal impossible que l'aveugle puisse un jour vivre de son seul travail, il ne peut se passer, et pour longtemps encore, de l'assistance de ses frères clairvoyants.
Aussi est-ce par un ap})el à vos cœurs que je terminerai cette allocution. On vous le disait tout à l'heure, nul ne refuse l'aumône à l'aveugle ; mais, pour la lui donner, il faut qu'on le voie ou, tout au moins, qu'on pense à lui. Or, on le rencontre rarement. Son infirmité même le condamne à la retraite, à l'isolement. Pour qu'il n'y
84 François Coppée el les Aveugles.
eût })lus un seul de ces infortunés laissé dans la misère et dans Tabandon, il suffirait pourtant que chacun de nous, eu regardant les yeux pleins de vie et de clarté d'un être chéri, pensât quelquefois à ceux qui sont privés de cette ineffable joie. Pensez aux aveugles, vous qui puisez tout votre bonheur au fond de chers regards ! Pensez aux aveugles, époux qui vous mirez dans les yeux l'un de l'autre, mères à qui les yeux purs d'un enfant ouvrent tout un ciel!
Oui, nous tous qui n'existons que pour voir s'éclairer des yeux bien aimés, pensons aux aveugles, pensons aux malheureux qui vivent dans d'éternelles ténèbres! Secourons-les, consolons-les, aimons-les. Que notre affection soit pour eux un rayon dont ils ne verront pas la lumière, mais dont ils sentiront la chaleur. Sourions avec bonté devant leurs yeux éteints et, comme dit la naïve pancarte accrochée au cou de l'aveugle mendiant, Dieu nous verra, le jour, parle radieux éclat de son soleil, la nuit, par la lueur suave de toutes ses étoiles.
T'N r. IP.LIOTHECAIRE AVETaLE cnEKCIIK I/OT'VRAGE DEMANDÉ