LETTRE
adressée à M. Maurice de la SIZERANNE,
Secrétaire général,
lue à l'Assemblée générale du 15 mal 1898.
M(>N CHER Ami,
C'est un véritable chagrin pour moi que ma santé, qui fut toujours incertaine et qui devient décidément détestable, m'empêche de présider notre Assemblée générale.
J'aurais été si heureux de dire aux nombreux amis de l'Association Valentin Haùy les nouveaux efforts qu'elle a faits, cette année, pour le bien des aveugles, et les beaux résultats qu'elle a obtenus. Avec quel plaisir je vous aurais montrés, vous et vos collaborateurs, dans cette œuvre dont vous êtes l'âme, recevant si affectueusement les aveugles dans leur maison de l'avenue de Breteuil, secourant les plus pauvres, procurant de la besogne à ceux qui peuvent
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travailler et leur donnant ainsi la grande joie de se savoir utiles.
En faisant appel à l'inépuisable charité du public, j'aurais surtout insisté sur notre désir d'accroître toujours davantage notre Bibliothèque Braille, cette précieuse collection de livres et de partitions à l'usage des aveugles; car c'est, selon moi, l'un des bienfaits les plus efficaces de notre Association.
L'année dernière, pendant les longs mois que j'ai passés au lit et à la chambre, j'ai beaucoup vécu avec l'Évangile, et chaque fois que je voyais, dans le récit sacré, Notre Seigneur Jésus-Christ guérissant les aveugles d'une parole, d'un geste, d'un souffle, je songeais à vous, mon cher ami, et à vos chers protégés. Nous n'assistons plus à de pareils miracles, mais grâce à la Bibliothèque Braille, dont vous êtes le fondateur, vous imitez, autant que possible et très humblement, le Divin Maître. Vous ne pouvez rendre la vue à vos frères en infortune; mais en leur révélant tant de beaux et bons ouvrages, en les initiant à la connaissance de tant de chefs-d'œuvre, vous ouvrez du moins devant leur esprit les vastes et admirables horizons de l'art et de la pensée. Jai maintenant l'agréable devoir de souhaiter
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la bienvenue parmi nous à mon éminent et cher confrère de l'Institut, M. Georges Picot, qui présidera notre fête annuelle et qui insistera mieux que je n'aurais pu le faire sur tous les mérites de l'Association Valentin Haûy. Je pressens les excellentes choses qu'il vous dira; car c'est un homme d'un noble esprit et d'un grand cœur.
Enfin, je ne veux })as fermer cette lettre de regrets et d'excuses avant de m'étre réjoui, avec tous les amis de l'Association, de la distinction nationale que vous venez d'obtenir et qui vous était si bien due.
11 y a quelques années, un membre de l'Académie française chargé du rapport des prix Monthyon commençait son discours en ces termes : « 11 y a un jour par an où la vertu est récompensée ». C'était, vraiment, se montrer trop sceptique, et le train de ce monde n'est pas à ce point injuste. Nous avons la preuve, ici môme, que la vertu reçoit parfois sa récompense, et pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à regarder à la boutonnière de notre Secrétaire général cette Croix de la Légion d'honneur.
Elle a la forme d'une étoile et elle me fait songer, mon cher ami, à l'étoile que vous voyez sans cesse par les yeux de l'âme, à l'étoile que
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vous avez toujours suivie el ({ui vous guide, à travers la vie, sur le chemin du dévouement et de la charité.
Je vous serre la main,
François COPPÉE.
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Assemblée générale du 5 mars 1899.
Mesdames et Messieurs,
L'autre jour, après avoir lu le J3eau rapi)ort que vous venez d'applaudir et que son auteur avait eu la bonté de me communiquer, je fus, je vous l'avoue, fort embarrassé. Il constitue, en effet, un travail si complet et si lumineux qu'il ne me laisse rien à dire sur les actes de notre chère Association Valenlin Haûy pendant le dernier exercice, ^'ous savez maintenant tous les liien faits qu'elle a reçus et ceux qu'elle a pu ré[)andrc à son tour. Vous savez aussi, et vous l'apprendrez encore sans étonnement, l'an prochain, qu'elle a dépensé tout son argent et qu'elle vous en demande d'autre; car le budget d'une œuvre comme celle-ci est pareil au tonneau des Danaïdes, où les urnes se vidaient sans jamais le remplir, avec cette ditTérence que, pour les filles du roi d'Argos, l'épuisante besogne était un supplice, tandis que, pour les âmes généreuses, c'est une joie dont elles ne se lassent jamais que
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de jeter leurs aumônes dans le puits sans fond de la bienfaisance.
Je risque donc de répéter dans mon speech ce que M. Jourdan vient de vous dire dans son excellent rapport. Mais pourquoi pas? Et je vous avertis même que, l'année prochaine, le nouveau rapporteur et moi, nous vous répéterons encore à peu près les mêmes choses. Les orateurs de vos assemblées sont, eux aussi, d'infatigables Danaïdes chargés de verser périodiquement sur vous leur urne de prose. Nous ne nous lasserons pas de vous parler de la misère des pauvres aveugles, de l'extrême difficulté qu'il y a pour eux à gagner leur vie, des ingénieux et patients efforts de l'Association Valentin Haûy, non seulement pour les secourir, mais pour faire d'eux des travailleurs, des individus socialement utiles; et, de votre côté, vous continuerez à nous écouter avec la même bienveillance et à répondre à nos appels avec la même générosité.
Ce que nous n'aurons pas à vous annoncer tous les ans, par malheur, c'est une libéralité aussi magnifique que celle de M"^'' Davaine, à qui je tiens à exprimer une fois de plus notre profonde gratitude. Mais nous sommes aussi très reconnaissants des moindres dons, comme,
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par exemple, des envois de vieux papiers, matière première d'une des humbles industries exercées par nos aveugles, la fabrication de sacs pour le commerce de détail. A ce propos, nous sommes même, en ce moment, assez inquiets d'entendre parler de lois contre la presse; car, à notre point de vue spécial, et qui n'a rien de politique, nous serions désolés que diminuât le nombre des journaux.
Les journaux, la politique! Ces deux mots nous rapi)ellent que nous traversons des jours bien troublés. Permettez à celui qui vous parle et qui est encore échauffé par la lutte de vous avouer qu'il éprouve, en prenant place parmi vous, une délicieuse sensation de repos et de rafraîchissement. Lorsque la discorde gronde au dehors, qu'il est doux de songer qu'ici, du moins, nous sommes tous unis dans un même sentiment, l'amour de nos semblables, avec une nuance de tendresse plus émue pour ceux qui souffrent, pour les infirmes et pour les pauvres. Laissezmoi respirer un moment, au milieu de vous, cette atmosphère de paix, cette fraîcheur d'oasis! Laissez-moi jouir de cette harmonie absolue dans le bien, de ce parfait accord dans la charité!
Car, on l'a dit avec raison, il est parfois plus
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aisé de faire son devoir que de le connaître. Quand on combat pour une cause qu'on croit bonne et même sacrée, fût-ce même celle de la Patrie, ce n'en est pas moins une bataille, où l'on frappe, où l'on est frappé, où vainqueurs et vaincus peuvent avoir des torts.
Ici, Mesdames et Messieurs, vous êtes sûrs d'avoir raison. Quand il s'agit de soulager la souffrance humaine, on n"a pas à redouter le doute cruel qui fait murmurer, après l'acte, au mieux intentionné : « Ai-je bien fait? » et la pitié est une justice supérieure à toutes les justices.
De ces hommes qui consacrent toute leur vie à être utiles et bienfaisants, vous avez devant vous le modèle dans notre cher Secrétaire général, M. Maurice de la vSizeranne. Jamais celui-là n'a eu à s'adresser la mélancolique parole de l'empereur Titus : « J'ai perdu ma journée ». Car, tous les jours, il rend de nouveaux services à ses frères bien-aimés, aux aveugles. Admiraljlement aidé par votre Association, dont il est le fondateur et famé même, il les secourt, il les habille, il les meuble, il leur procure du travail et des emplois et. non content de pourvoir à leurs besoins matériels, il augmente sans cesse le
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nombre des partitions et des livres imprimés à leur usage, et les fait participer ainsi toujours davantage aux jouissances de la pensée.
Oh! la belle vie que la sienne! Le philosophe, l'artiste, l'homme d'État peuvent se demander, sur le soir de leurs jours, avec une amcre inquiétude, s'ils ont été vraiment les serviteurs de la sagesse, de la beauté, du bien public. Mais celuilà ne connaît pas ces angoisses qui, pareil à l'homme que vous saluez avec moi, n'a dans son passé qu'une longue suite de bonnes œuvres, et a toujours été, pour tout dire en un mot, un grand chrétien.
Un chrétien!... Je veux finir sur ce mot qui trouve certainement un écho dans tous vos cœurs.
Quand nous voyons passer un aveugle tâtant la muraille avec précaution ou touchant devant lui le chemin, de son bâton prudent, quand nous nous attendrissons sur son infortune, souhaitons qu'il soit un chrétien. Souhaitons que, sous ses paupières vides ou closes, il ait du moins la vue de l'âme et, comme dit le peuple en son naïf langage, les yeux de la foi! Souhaitons que, privé du magnifique spectacle de ce monde, il ait gardé confiance dans la bonté et la justice défi-
nitive du Créateur et qu'il espère contempler plus tard les splendeurs de la vie éternelle! Car, s'il croit, il n'est plus trop malheureux, il est peut-être même moins à plaindre que beaucoup d'entre nous, qui, devant le mystère de la mort, sont, hélas ! plongés dans de profondes ténèbres. Ah! que ceux qui croient au Dieu de l'Évangile deviennent quelquefois pareils au pauvre aveugle ayant dans l'àme une foi ardente et sincère. On ne prie bien que les yeux fermés. Qu'ils oublient, aux heures pieuses, les séductions et les mirages de la vie éphémère. Qu'ils répètent humblement les touchantes paroles de l'aveugle de Jéricho, qui s'attachait aux pas de Jésus-Christ en criant : « Seigneur, faites que je voie! » afin que le divin Maître puisse leur répondre un jour, en leur montrant l'éblouissante lumière de son royaume : « Voyez. Votre foi vous a sauvés. »
UN BIBLIOTHECAIRE AVEldLE (LASï^E L OUVRAGE R É C I-: M M E N T R K N T II É
Assemblée générale du 4 mars 1900.
Mesdames, Messieurs,
Le remarquable rapport que vous venez d'entendre vous a montré l'état actuel de notre Association. Vous savez maintenant qu'elle poursuit, en l'étendant et en la perfectionnant sans cesse, son œuvre excellente, œuvre double, on ne saurait trop le répéter, car si son principal objet est la bienfaisance, elle a de plus la prétention, et la prétention justifiée, d'accomplir un progrès social.
Sans doute, elle secourt l'aveugle indigent et incapable de travailler, et elle répand largement ses aumônes; mais sa plus grande joie et sa plus grande fierté, c'est quand elle met l'aveugle précisément en état de se passer de l'aumône, c'est quand elle lui donne l'intime satisfaction de ne manger que du pain gagné.
Lorsque notre excellent, notre admirable Secrétaire général, M. Maurice de la Sizeranne, s'est donné ce but dans la vie ou, pour mieux
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dire, a entrepris cet apostolat, j'imagine qu'il a dû souvent entendre, autour de lui, crier au paradoxe. En effet, si l'on excepte les musiciens, à quoi peuvent bien être bons les infortunés privés de la vue? C'est ce que bien des gens sont tentés de se demander tout d'abord.
Mais les pages substantielles et pleines de faits que M. le Rapporteur nous lisait tout à l'heure vous ont prouvé, je Fespère, que nous ne sommes plus au temps où Diderot s'émerveillait devant l'aveugle du Puiseaux enfilant des aiguilles. Elles vous ont prouvé que la résolution persévérante de faire le bien inspire à ceux qui en sont animés les plus ingénieuses inventions, qu'aujourd'hui, l'on peut inslruire l'aveugle, lui apprendre un métier et faire de lui, en un mot, un bon travailleur et un homme utile.
Je suis forcé de vous l'avouer, nous n'obtenons pas, sur tous nos sujets, ce résultat surprenant, et beaucoup d'entre eux ne vivent que grâce à la bienfaisance. Mais n'est-ce pas merveilleux déjà qu'un assez grand nombre de ces pauvres êtres parviennent, avec le seul sens du toucher, non seulement à gagner leur vie et à faire œuvre de leurs mains, mais aussi, en effleurant du bout des doigts une ligne de points, à lire aussi vite qu'un
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clairvoyant et à goûter les plaisirs de l'art et de la pensée?
Que ne pouvez-vous tous, Mesdames et Messieurs, nous visiter avenue de Breteuil? Combien vous seriez surpris en voyant avec quelle agile rapidité et avec quelle sûreté de main nos ouvriers en sacs de papier accomplissent leur besogne! Et, je suis sûr. cet étonnement ferait place à l'admiration la plus émue, lorsque vous pénétreriez dans notre Bibliothèque Braille et lorsque vous verriez notre bibliothécaire aveugle trouver, sans une minute d'hésitation, et donner à ses clients, aveugles comme lui, le livre ou la partition qu'on vient lui demander.
Ah! laissez-moi me rappeler, en ce moment, ce que dit Saint Paul, dans la belle épîtrt^ qu'on récitait justement, dimanche dernier, dans toutes les églises : « Si je n'ai pas la charité, je ne suis rien; si je n'ai pas la charité, rien ne me sert de rien ». C'est elle seule, en effet, c'est cette vertu sublime que l'Apôtre déclare être la première de toutes, c'est la charité qui, dans notre humble maison, comme dans toutes colles où on s'occupe du bien des aveugles, accomplit de prodigieux miracles. Elle les a rencontrés sur sa route, eux, les plus déshérités des humains, plongés dans
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une nuit éternelle et se dirigeant à tâtons dans les ténèbres. Elle a eu pitié d'eux; elle leur a pris les mains, ces pauvres mains timides et tremblantes; doucement, tendrement, elle a développé, perfectionné le sens qui restait à ces malheureux,^ le tact; elle l'a rendu plus subtil, plus délicat; elle leur a enseigné à manier un ontil avec adresse, à distinguer, en les touchant, des signes en relief sur un feuillet; et à force de maternelle patience, elle a sauvé ces hommes que menaçait le plus honteux des esclavages, la mendicité^ et elle leur a fait connaître la joie de l'intelligence et la dignité du travail!
Mesdames et Messieurs, Dans cette Assemblée générale où, tous les ans, vous vous rendez avec un empressement dont nous sommes profondément touchés, nous vous parlons de notre OEuvre, de ses efforts nouveaux, et nous remplissons l'agréable devoir de remercier nos bienfaiteurs. Leur générosité est infatigable, vous le savez; et, cependant, tous les ans aussi, nous sommes dans la nécessité de vous confier que nos besoins augmentent avec nos progrès, et nous avons recours à vous pour augmenter nos ressources.
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Au momenl où je vais faire une fois de plus cet appel à votre bon cœur — et, ne vous y trompez pas, nous recommencerons l'année prochaine — je désespère de trouver pour cela une formule nouvelle, et je me rappelle malgré moi la naïve déclaration d'amour de Pierrot dans le Festin de Pierre : a Je te dis toujours la même chose, parce que c'est toujours la même chose, et si ce n'était pas toujours la même chose, je ne te dirais pas toujours la même chose ». Mais cette monotonie est inévitable, et les choses se passent à l'Association Valentin Haiiy comme dans toutes les oeuvres de bienfaisance : on a cent manières pour dépenser de l'argent et une seule pour en demander.
Nous ne sommes pourtant pas des imprudents en matière de finances, je vous assure, nos ressources sont administrées avec la plus sévère, que dis-je? avec la plus sordide économie. Tel est le caractère de la charité.
Elle est à la fois avare et prodigue; ce qu'elle recueille d'une main avec rapacité, elle le distribue de l'autre avec largesse. Ce n'est pas commode, croyez-moi, d'imiter en même temps Harpagon et Saint Vincent de Paul et de n'avoir pour coffre-fort qu'un panier percé.
Mais vous êtes là, Mesdames et Messieurs. Vous comprenez que, lorsqu'on a fait un peu de bien, lors même qu'on en a fait beaucoup, on soit tenté d'en faire encore davantage. Vous sentez que, quand notre pitié est sollicitée par la plus poignante, par la plus tragique de toutes les misères, celle de Taveugle, il nous est impossible de répondre non; et vous nous venez en aide, et vous ne laissez jamais tarir notre trésor.
Aujourd'hui, ce que je vous demande, cest de redoubler de zèle pour la propagande de notre OEuvre. Croiriez-vous qu'elle n'a encore que cinq mille adhérents? Pourquoi? Parce qu'on ne la connaît pas assez. Car il suffit de donner un franc pour être des nôtres. Bien entendu, il n'est défendu à personne d'aller jusqu'à lécu, au louis ou au billet do banque. Mais enfin pour un franc, un seul franc par an, on peut être membre de notre Association, et nous ne sommes pourtant que cinq mille.
Eh bien. Messieurs, et vous, surtout. Mesdames, je vous en supplie, mettez-vous à l'œuvre, grossissez la boule de neige, faites votre travail d'abeilles et apportez le miel à la ruche, en un mot, enrôlez de nouvelles recrues dans notre charitable armée.
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Dites bien à vos amis que ce franc que nous leur demandons, ils le dépensaient naguère en pièces de deux sous déposées dans le gobelet de fer-blanc que tenait dans sa gueule un caniche, aux pieds d'un aveugle jouant de la clarinette. Faites-leur remarquer qu'à présent ils rencontrent sur leur chemin bien moins de mendiants aveugles, apprenez-leur que c'est nous qui les recueillons et qui les faisons ainsi disparaître; et dites enfin à vos amis que ce franc, ces deux francs, ces cinq francs, peut-être davantage, qu'ils divisaient jadis en menues aumônes, ils nous les doivent en quelque sorte ou plutôt qu'ils les doivent aux aveugles que nous secourons. Cela dit, bien entendu, sans défendre aux nouveaux adhérents, que vous allez,^ Mesdames, nous amener en très grand nombre, de tirer deux sous de leur poche quand ils verront encore, par ci, par là, un aveugle avec une clarinette aux lèvres et un caniche entre les jambes. Mais c'est assez plaisanter et je ne veux pas m'adresser plus longtemps à vos sentiments de charité que j'offenserais par trop d'insistance, car je sais qu'il n'en est pas besoin pour les faire vibrer; et, pour finir mon petit discours annuel, je me bornerai à vous exprimer une fois
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de plus la reconnaissance de vos chers protégés. Hélas! ils ne peuvent pas voir ceux qui les plaignent et qui les aiment. Mais ils respirent l'atmosphère de sympathie pour eux qui règne dans cette assemblée; ils entendent Fécho des paroles de bonté quon y prononce en leur faveur; et c'est, pour ces pauvres aveugles, un bien doux parfum et une délicieuse musique.
BROS s 1ER AVEUGLE AU TRAVAIL
Assemblée générale du 28 avril 1901.
Mesdames, Messieurs,
En écoutant le rapport si complet, si bien ordonné, si intéressant, dont notre trésorieradjoint, M. Huet, nous donnait lecture, il y a quelques instants, vous avez certainement admiré les progrès constants obtenus par notre chère Association Valentin Haïiy. Vous avez appris d'abord les éclatants succès qu'elle a remportés à l'Exposition Universelle et au Congrès en faveur de l'amélioration du sort des aveugles; mais sans vouloir diminuer le prix de ces honneurs si bien mérités, ce qui vous a fait le plus de plaisir, j'en suis certain, ce qui a le mieux contenté vos cœurs, c'est d'apprendre que l'action morale et matérielle de l'Association s'étendait toujours davantage, qu'elle redoublait ses bienfaisants efforts, que ses ressources, grâce à votre inépuisable générosité, augmentaient sans cesse, et que le nombre était toujours plus grand, non seulement des infortunés qu'elle secourt, mais
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surtout — et c'est cela dont elle est le plus fière — des aveugles pleins de courage et de bonne volonté à qui elle met un outil dans lo main, à qui elle donne le moyen de gagner leur vie et dont elle fait des travailleurs et des hommes utiles.
Ce beau rapport que vous venez d'applaudir, j'en ai eu la primeur, et je l'ai lu, l'autre jour, par une splendide après-midi. Devant moi, la fenêtre de mon cabinet de travail s'ouvre sur un vaste espace de ciel et sur un grand jardin, et j'assistais, chaque fois que je levais les yeux, au triomphe du printemps. 11 s'est fait bien attendre, cette année, mais il arrivait, décidément. C'était bien lui et il était plus que jamais adorable de grâce, de fraîcheur et de jeunesse, comme s'il eût demandé pardon d'avoir été si tardif. Pas le moindre nuage, pas le plus léger flocon sur la pureté bleue du ciel. Partout une lumière éblouissante. Sur tous les arbres, les bourgeons qui paraissaient, la veille encore, rabougris et comme frileux, s'épanouissaient enfin, et les feuilles nouvelles, d'un vert si tendre, se développaient, avec volupté, semblait-il, dans l'atmosphère tiède et douce.
Plus on vieillit, plus on est ému i)ar les enchantements de la nature, qu'on n'a plus longtemps
à admirer, hélas! et jamais peut-être autant que ce jour là, le retour du printemps ne m'avait donné sa délicieuse sensation de joie et de délivrance.
C'est devant ce spectacle incomparable que j"ai lu ces pages où il n'est question que de ceux qui ne l'ont jamais vu ou de ceux qui en ont joui naguère et qui maintenant en sont privés pour toujours. Alors, songeant à l'aveugle, je fus envahi par une immense pitié. En vain, je me rappelais le livre * où mon cher ami Maurice de la Sizeranne a répandu tant de sagesse et de consolation chrétienne et où il nous a dit toutes les ressources et même tous les petits bonheurs que l'aveugle peut tirer des sens qui lui restent. En vain, je me répétais que, dans ce beau jour, l'aveugle respirait du moins l'air frais et pur, sentait le parfum printanier, écoutait le concert des Çjiseaux. Non, devant le ciel d'azur, devant les bouquets de feuilles vertes, devant cette féerie de couleurs et de lumière, je revenais toujours — et bien douloureusement — à la pensée du pauvre aveugle plongé dans d'éter-
I. Les aveugles par un aveugle, avec une préface de M. le Comte d"Haiissonville, de l'Académie française, en vente à l'Association Valentin Haiiv : "2 fr. : franco. -2 fr. 35.
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nelles ténèbres et j'étais épouvanté en mesurant l'abîme de son infortune.
Alors, plus que jamais, Mesdames et Messieurs, j'ai compris la grandeur et la beauté de votre œuvre, à vous dont la tendre charité sefforce de faire oublier sa misère à l'aveugle, à vous qui vous êtes unis pour le plaindre, le secourir et l'aimer, à vous qui, par mille moyens de délicate bonté et d'ingénieuse patience, réparez pour lui, autant que possible, la cruelle injustice de la nature, l'instruisez, ornez sa mémoire, enrichissez son esprit des trésors de l'art et de la pensée, ou tout au moins, perfectionnez l'adresse de ses mains, afin de faire de lui un homme, sinon aussi bien armé que les autres pour le combat de la vie, du moins capable de gagner son pain, délivré de l'humiliation de l'aumône et connaissant l'indépendance et la dignité du travail!
Aussi mon émotion sincère, profonde et qui, je l'espère, sera communicative, supppléera aujourd'hui, j'en suis sûr, à l'éloquence qui me manque, quand je vous adjurerai une fois de plus d'enrichir notre chère Association. On vient de vous le dire, notre budget est, cette année encore, en déficit, et comme font les gouvernements dans l'embarras, nous allons vous frapper
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d'un nouvel impôt, avec cette différence toutefois que vous le paierez de bon cœur et sans murmurer. Nous avons eu des malheurs. Notre loterie, notamment, nous a causé quelque déception. Nos amis — et nos amis aveugles surtout — ont pourtant déployé un zèle extraordinaire pour placer les billets. L'un d'eux, l'accordeur de pianos de Roubaix, est arrivé au chiffre imposant de 2 000. D'autres nous offraient même des lots, témoin ce brossier d'un village de l'Aisne, dont nous avons jadis aidé les débuts et qui nous apporta triomphalement un balai superbe, valant douze francs, s'il vous plait, un balai à rendre orgueilleuse toute bonne ménagère! Et savezvous que les affaires de ce brave homme dépassent maintenant 5 000 francs par an? Voilà une réponse directe à ceux qui prétendent que l'assistance aux aveugles par le travail est une chimère.
Malgré tant de bons vouloirs, la loterie n'a pas produit ce qu'on espérait. Nous étions autorisés à émettre 50 000 billets ; nous n'en avons placé que 42 000. Rien que sur ce chapitre particulier \\ nous manque huit billets de mille francs; c'est donc 8 000 fr. que vous nous devez.
Vous nous les donnerez, je n'en doute pas, et
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bien d'autres encore. Votre Association a tant de bien à faire. Outre les importants et nombreux services dont M. Huet vous a parlé et qu'il faut assurera tout prix, chaque jour, l'Association se trouve en présence d'une infortune à secourir immédiatement et, par conséquent, d'une dépense imprévue. Nous nous occupons, par exemple, en ce moment, de quatre familles chargées d'enfants dans chacune desquelles il y a plusieurs aveugles. Autre souci : pouvions-nous ne pas répondre au cri de détresse de ces trois hommes qui ne vivaient précisément que par les yeux, un peintre, un ingénieur métallurgiste, un professeur de mathématiques, qui viennent d'être frappés de cécité? Et si elle n'était pas si longue, je n'aurais, pour vous attendrir jusqu'aux larmes, qu'à vous lire la touchante lettre de ce jeune aveugle dont le père, veuf et ayant quatre autres enfants en bas âge, s'est remarié, de ce pauvre petit, qui s'entend répéter sans cesse par sa marâtre : « Celui-là, il. faut le nourrir à ne rien faire! »
N'esl-cepas, Mesdames et Messieurs, que vous répondrez à notre appel, en donnant peu ou beaucoup, selon que vous serez pauvres ou riches? N'est-ce pas, vous les heureux, que vous
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imiterez M"^^ de C , qui élève à ses frais
un enfant aveugle sous le patronage de l'Association, pour accomplir le vœu qu'elle fit naguère, quand son fils, alors candidat à Saint-Cyr et aujourd'hui officier dans notre chère armée, fut menacé de perdue la vue? Et n'est-ce pas, vous les petits et les humbles, que vous imiterez cette ouvrière de Neuilly qui vit de son travail, mais qui trouve le temps et prend la peine de réunir une grande quantité de morceaux d'étoffe et de journaux pour notre vestiaire et notre atelier de sacs en papier? Quel noble exemple vous donnent cette femme du monde et cette femme du peuple qui font toutes deux le ])ien dans la mesure de leurs forces. Esprits chimériques qui rêvez le nivellement social, voilà la seule, voilà la véritable égalité!
Ici même, sans vous déranger, vous pouvez déjà, Mesdames et Messieurs, nous rendre service en achetant, à la sortie de cette réunion, le joli volume 1 qu'une amie de notre OEuvre a fait imprimer sans qu'il nous en coûte rien. Je vous
1. Impressions et souvenirs d'aveuç/le, avec une préface do François Coppce, de rAcadcmio française, volume illustré de six photogravures, en vente à l'Association Valentin Haiiy et à son profit : 3 fr. 50; franco, 3 fr. 85.
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promets un double plaisir, celui dune bonne action, et celui de lire des pages exquises oii notre admirable Secrétaire général a prodigué le charme de son talent et la bonté de son cœur. Mais je me reprocherais de m'adresser avec plus d'insistance à votre charité. Je sais qu'elle est aussi prompte qu'abondante; je sais qu'elle est infatigable. Je m'excuse même de l'avoir sollicitée si longtemps. Mais, c'est que je reste encore, je vous l'avoue, sous l'impression que j'ai éprouvée l'autre jour, en pensant, devant la splendeur d'un jardin davril, au mur ténébreux qui sépare les aveugles du merveilleux spectacle de la nature. Ah! rappelons-nous que cette douce clarté, que leurs yeux éteints ne verront jamais, nous pouvons du moins la mettre dans leurs âmes. Oui, nous le pouvons en les aimant et en nous faisant aimer d'eux. Car cette vertu du chrétien, ce sentiment sublime, cet amour de nos frères pour plaire à Dieu, nous emplit d'une lumière intérieure, d'un éblouissement intime. L'amour, c'est le soleil du cœur.