Maman Nunu. Contes en prose
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Aussi, vers midi, la mère Bernu, une pauvre vieille du quartier, venait nous prendre tous les deux pour nous mener à la promenade. Elle déjeunait sur un coin de table et maman lui donnait dix sous. Avec cette petite ressource, le secours du bureau de bienfaisance et quelques autres aumônes peut-être, elle trouvait encore moyen de vivre ; et mes humbles, très humbles parents, qui, par des prodiges d'économie, conservaient dans la pauvreté un air de décente bourgeoisie devaient lui faire l'efTet de puissants capitalistes K
Cette préparation tout intime faisait que nul ne savait mieux que Coppée voir et montrer le détail, l'objet, rapporter le mot significatif qui fait vivre l'humble personnage et grave son souvenir dans la mémoire et dans le cœur :
... La femme du peuple-, la pauvre mère, a tout de suite lié conversation avec le conducteur, un petit
1. Dois-je m'excuser pour les longues et nombreuses citations de Coppée que je fais dans ce petit travail? Je ne le crois pas. En effet, personne, ce me semble, n'aura la velléité de me reprocher d'avoir trop abondamment puisé dans son œuvre. Coppée a été un admirable peintre de la vie des « humbles >>; or, je ne sache pas qu'on ait jamais reproché à quiconque parle d'un peintre d'avoir abusé des reproductions de ses tableaux ou de ses dessins. Alors même que ses œuvres soient célèbres, on aime à les avoir sous les yeux au moment où elles sont invoquées en témoignage.
•2. La ilédailk. Vinot Contes nouvkaux.
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sec à barbiche grise d'ancien chasseur de Vincennes, ayant sur sa veste le ruban déteint de la médaille de Crimée, et qui, tout en recevant les trente centimes de la voyageuse, a trouvé un sourire et un mot cordial pour le gamin à lair maladif.
« C'est vrai, dit-elle, qu'il a été bien malade le pauvre loup, et, telle que vous me voyez, je viens de le retirer de TEufant-Jésus, où il est resté six semaines... Il a encore sa petite ligure de papier mâché... Pourtant le vieux décoré, le médecin, qui vous parle comme à des chiens, mais qui a Tair bon enfant quand même, me l'a encore répété tout à l'heure. <( Six mois dhuile de foie de morue », qu'il m'a dit, <( et ce sera fini... » Pas vrai, Popol?... 11 s'appelle Léopold... Et tu ne feras pas la grimace, et tu l'avaleras, ton huile de foie de morue... Tu sais, tu l'as promis à maman. »
Puis, changeant de ton brusquement et d'un air de malice sympathique :
« Vous avez des enfants, pas? demanda-t-elle au conducteur.
— Oui... trois, répond l'ancien militaire. Mais des grands .. Trois lîlles... Mon aînée est mariée depuis un an, et la cadette vient dentrer en apprentissage.
— Alors, vous savez ce que c'est... Quand la santé du petit a commencé à nous donner de l'inquiétude.
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ça tombait mal... Au mois de juillet, en pleine morte-saison... Mon mari est relieur, faut vous dire, il fait des cartonnages, des u bradels »... Il travaille en chambre, il a une clientèle bourgeoise... Mais voilà, pendant l'été, tout ce monde-là file, s'en va à la campagne, aux bains de mer? est-ce que je sais? Ça lui a pris, à mon pauvre petit, la veille do la fête du 14... C'était à la suite d'un chaud et froid; il a commencé à geindre, il se plaignait d'étoulTer... Et son imbécile de père qui samusait tout de même à mettre ses drapeaux, ses ballons rouges et sa petite République de plâtre sur notre croisée... M'a-t-il assez agacée? Enfin, ces hommes, faut toujours que ça pense à la politique... Leur joujou, quoi?... Mais, le lendemain, — ah! il ne s'agissait plus d'illuminer! — le médecin est venu, et il a fait la moue, et il a mis à ce pauvre enfant un vésicatoiie dans le dos, grand comme la main... Une plurésiel Comprenezvous ça? A son Age!... Il n'y a pas de honte à lavouer, nous étions gênés, dans le moment... Mon mari va pour toucher deux ou trois notes en retard; l)ah! tout le monde parti... Et puis, il parait qu'il n'était pas bien chez nous pour guérir, notre chérubin... Nous sommes au 32 de la rue des Vinaigriers; deux petites pièces, et la chanibre à coucher donne sur un imits d'air... Alors le docteur a dit :
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« Faut l'envoyer à lEnfant-Jésus ; je vous donnerai (( un mot pour un interne de mes amis... » Ah! ça été dur! Xous l'avons porté là dans un fiacre, môme que j'avais mis une paire de draps au Mont-de- Piété pour payer la course... Mais, à la porte de riiôpital, mon homme a emhrassé le petit, que je poitais enveloppé dans une couverture de laine, et m'a dit hrusquement : « Vas-y toute seule... J'ai pas « le courage ». Je suis entrée; les mères, c'est fort; mais quand l'interne m"a pris Léopold des mains, jai cru qu'on m'arrachait le cœur... Alors, je suis allée retrouver son père dehors, qui fumait en m'attendant. Quand il m"a vue revenir seule, avec ma couverture sous le bras, il a jeté sa pipe sur le trottoir, où elle s'est cassée en vingt morceaux ; puis nous sommes revenus à pied, en marchant à côté l'un de l'autre sans rien nous dire... Ah! ces six semaines que Léopold a passées à l'hôpital je ne les oublierai jamais! C'était lété, n'est-ce pas? il faisait beau... Eh bien! pendant tout ce temps-là, il ma semblé qu'il n'y avait plus de soleil!... Oui, je pouvais le voir le dimanche et le jeudi, et, malgré la consigne, je lui apportais des douceurs, des bélises... comme ça, cachées sous mon chàle... et on me disait, qu'il allait mieux, qu'il guérirait sûrement... Mais, une fois dans la rue pour m'en retourner, va te promener, je
pleurais comme une fontaine... Et il iallait les ravaler, ces larmes-là, et ne pas revenir à la maison avec les yeux rouges, à cause de mon homme qui ne pouvait pas m'accompagner, car il avait retrouvé de ["ouvrage... Il soulïVait autant que moi de l'absence du petit, voyez-vous bien, tout en faisant le brave... et, une fois que je revenais du marché, j'ai surpris mon pauvre mari qui sanglotait devant un vieux mouton de carton à Léopold, qu'il avait posé sur son établi!... Enfin, c'est fini, c'est bien fini, toute cette misère! s'écrie la femme en mangeant son fils de baisers. Et tu vas le revoir, ton papa; il en train de nous préparer à déjeuner. Et tu vas te bien porter, mon loup, et tu vas devenir gros et fort!... Il a déjà de bonnes petites joues... Et tu voudras bien de ton huile de foie de morue, pour faire plaisir à tanière... N'est-ce pas mon roi? »
Or les détails, les accessoires dévie qui environnent les existences modestes tiennent au fond même de ces existences. Dans «la haute vie », ou dans « la vie de bohème », vies parasites et factices, les détails, les accessoires ne tiennent pas au fond même de l'homme : c'est ainsi parce qu'il se trouve que c'est ainsi, mais cela pourrait tout aussi bien être autrement; le caprice en a seul
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décidé. Tandis que les clioses qui encadrent des vies simples et rangées — celles que Coppée aima surtout à peindre — tiennent, je le répète, au fond même de la vie; il y a donc, avec la vérité du « rendu », une vérité plus intime, plus philosophique. Les choses sont ainsi parce qu'elles ne peuvent pas être autrement; il n'est pas au pouvoir des « petites gens )> de les modifier au gré de leur fantaisie sans que de graves dommages n'en résultent aussitôt dans l'équilibre de leur budget. Ce meuble démodé, ce rideau passé, ce tapis râpé, ce chapeau, ce gilet qui datent ne sauraient cependant être renouvelés de sitôt, parce que l'appointement mensuel ne le permet pas, Tinterdit même absolument. L'été venu, il n'est pas question de choisir telle ou telle station balnéaire ou tyrolienne : non, Clamartou Vincennes s'impose pour l'après-midi du dimanche, pour l'unique jour de congé, parce qu'on ne peut disposer que de quelques francs et que de quelques heures.
Lorsqu'on a beaucoup de contacts avec les malheureux ou simplement avec « les humbles )>. qui représentent, en somme, l'humanité et qui vivent sa vraie vie, vie de patience et de labeur, on prend en grippe tout ce qui est <( snob » et
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« snobisme », tout ce qui est convenu et factice. Combien alors on a l'intense impression que dans la vie normale où tout est si limité : temps, forces, argent, il faut se hâter d'accomplir sa tâche!... Et de la part de ceux qui peuvent ou croient pouvoir se soustraire au sérieux de la vie pour suivre leur caprice, l'on trouve de mauvais goût d'étaler cette fantaisie, avec tout ce qui en résulte, devant tant et tant de gens qui, eux, n'ont pas la possibilité d'être capricieux...
J'ai souvent entendu dire : « Les récits de Coppée peuvent être d'un bon effet moral; mais, vraiment, les gens, les choses dont il s'occupe sont bien vulgaires : que peut-on trouver de poétique, de digne de remarque, même, dans toutes CCS petites choses de la rue cju'on entend, qu'on voit, sur lesquelles on marche chaque jour, à chaque moment, auxciuelles on ne s'arrête pas, parce qu'en vérité elles ne valent pas la peine qu'on s'y arrête?... »
Oui, ces choses sont petites et communes, si l'on veut, mais ce sont comme des pulsations de vie. Que dis-je? c'est la vie même, la vie c{ue nous ne pouvons ni prolonger, ni arrêter au gré de nos désirs, de notre bonheur ou de notre souffrance. Et alors, ces manifestations de la vie
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d'autrui, où nous nous reconnaissons plus ou moins, prennent pour nous une signification très pénétrante. Mieux que personne, Coppée savait dégager et exprimer la timide quoique réelle poésie des existences monotones, sans relief, mais, quand même, douées de charme pour qui sait les observer, probablement parce qu'elles sont vraies, parce qu'elles permettent de saisir la réalité des choses.
Certes, La tête de la Sultane — Le Justicier — Le coucher du Soleil — A Cannes, et tant d'autres, montrent assez que Coppée pouvait, lui aussi, peindre un grand spectacle, une scène puissante. Mais, en général, il s'est plu à montrer les gens et les choses humbles, très proches de nous et, pour ainsi dire, à portée de la main. Il est ému et sait nous émouvoir par la poésie des petites choses, des choses de chaque jour, des choses que chacun de nous a tout près de soi, rencontre à chaque moment de sa vie. Il ne nous donne pas à croire que, seuls, les lieux lointains, les vies extraordinaires, les spectacles rares sont intéressants et dégagent de la poésie. Pas n'est besoin de s'embarquer dans un « train de luxe » pour trouver des compagnons de voyage qui font penser.... Il suffit de monter dans le tram
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qui passe au coin de notre rue. Ses plus charmants récits ont tout bonnement pour scène une rue, un square, un intérieur d'omnibus ou une petite chambre que chacun connaît ou s'imagine immédiatement connaître. Les gens qui parlent, qui agissent, ne sont pas de grands personnages, ni des types rares, ce sont des gens qu'on coudoie partout et tous les jours.
Certes, je ne prétends pas jouer au socialiste à propos du cher poète qui ne l'était pas du tout. Je veux dire seulement que si ce ne sont pas quelques dizaines ou centaines de fortunes énormes qui font la vraie richesse d'une nation, mais bien les milliers et les millions de petites aisances, de petites réserves, de même ce ne sont pas les gens qui habitent les belles avenues et ne circulent qu'en auto qui sont vraiment représentatifs de l'humanité. Et en observant leurs goûts, leurs habitudes, leurs décors, qui sacrifient presque toujours au convenu et à la mode, on n'apprend vraiment pas à connaître les hommes.
A Paris, « le beau dimanche » n'est point, pour Coppée, le Steeple d'Auteuil ou le Grand Prix de Longchamp : il n'y a jamais mis les les pieds, lui-même le dit. Il nous emmène tout
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simplement au Luxembourg, il nous apprend à « flâner » parmi les paisibles promeneurs et à prendre intérêt aux bribes de conversations saisies au passage :
Les gens du voisinage* avaient voulu, comme moi, profiter de la belle après-midi et se promenaient paisibles et endimanchés. C'était la foule, pas assez compacte pour incommoder, nombreuse, cependant, la foule telle que je l'aime pour m'y mêler, pour sentir autour de moi beaucoup de vie. Elle circulait avec lenteur, avec cet on ne sait quoi de calme, de reposé qui distingue les piétons du dimanche.
Il nous enseigne, nous Lavons vu, à écouter une conversation en omnibus, à imaginer, à reconstituer tout un morceau de vie à l'aide de quelques indications fortuitement saisies. 11 nous montre tout ce qu'on peut voir, entendre, sentir, simplement par la fenêtre ouverte sur le jardin, la cour ou la rue. Il nous apprend à écouter avec intérêt la romance qu'on chante dans la maison voisine, etc.
De là, peut-être, la grande popularité de Coppée ;