LES JAMBES VERTES I
d'assez coupables rêveries ; la Galatée des églogueset la Lalagé des odes m'occupaient la pensée autrement qu'il n'eût fallu ; souvent, le matin, par l'intervalle incliné des persiennes, je guettais la petite fille, grasse déjà, bien en point, aux haillons pleins de chair mûre, qui venait vendre aux gens de la villa des citrons et des oranges, et dont la face rousse et hâlée sous le lin rouge de la coiffe, était aussi un citron d'or. C'était en vain que nous habitions, mon précepteur et moi, le plus beau des pays du monde, — la campagne de Naples, au bord du golfe, en face du Vésuve; je ne prenais pas garde à l'azur lent de la Méditerranée qui écume à peine et glisse sur le sable en nappe ensoleillée, ni à l'éternel azur du ciel, ni, dans la grande allée du jardin, au balancement fleuri des hauts magnolias ; j'avais d'autres soucis, songeant bien plus aux sirènes qu'aux flots, aux anges qu'au ciel, aux hamadryadesqfi'aux arbres. De sorte que je devenais pâle et chétif
à cause des jours qui pensent trop et des nuits qui ne dorment pas. Mon précepteur, doux et grave, l'air d'un bon prêtre, s'étonna, puis s'inquiéta de mes enfantines mélancolies ; l'idée lui vint que la solitude ne m'était point salutaire, que j'avais besoin de quelque divertissement ; il résolut de me conduire au théâtre Saint-Charles où les ballerines les plus illustres dansaient alors les plus magnifiques ballets que l'on puisse imaginer. Il n'était peut-être pas sans imprudence de montrer tant de belles personnes deminues dans les gazes et les mousselines à un écolier qui s'inquiétait déjà des Lalagés et des Galatées. Mais ce qui devait rassurer le digne homme, c'était qu'à l'époque dont je me souviens, rien n'était plus décent que les ballets du théâtre Saint-Charles ; les yeux les plus libertins n'eussent point trouvé où s'allumer dans la furia des pirouettes ou dans l'envolement des jupes; car la reine de Naples, très sage personne, confite en dévotion et toujours occupée du salut