LES JAMBES VERTES IO
de 'ses sujets, avait décidé que, pour éloigner toute tentation mauvaise, les ballerines porteraient des maillots de soie verte ! Elles ressemblaient, vues d'un peu loin dans la brume lumineuse du gaz, à des plantes animées par féerie qui danseraient des tarentelles et feraient des pomtes sur le bout de leurs tiges. Pas une lueur de peau rose sous l'arrondissement ballonné des jupes, pas un éclair de chair vive quand le petit soulier, vert aussi, s'envolait, prompt, au delà de la rampe ! Et l'on assistait à un spectacle très austère.
Mais je fus ébloui ! C'étaient mes rêves eux-mêmes devenus or, dentelle et lumière, mes rêves devenus femmes, ces formes légères et grasses, qui s'enlaçaient dans le tournoiement des danses, ces bras mêlés, ces épaules où tombaient avec les cheveux des
fleurs, et ces yeux, et ces bouches ! Ce que j'avais convoité, durant tantde jours et durant tant de nuits, avec l'emportement ingénu de l'adolescence, je le savais à présent. O belles bouches, ô beaux yeux, ô chevelures nouées de roses, épaules, bras, seins tumultueux et fermes, c'était vous que voulaîent mes lèvres et j'emportai de la vision d'un soir, le délice de comprendre le pourquoi de mon inconscient désir. Même les jambes vertes ne m'étonnaient pas, ne m'inquiétaient pas. Trop jeune et trop ignorant de toutes choses pour deviner l'imposture des maillots, j'avais admis, sans difficulté, que les jambes des femmes eussent la couleur des fraîches verdures. Telles je les avais vues, telles je pensais qu'elles étaient en effet. Et je les aimais ainsi ! Désormais, dans l'illusion des songeries, ce furent des jambes vertes que me montrèrent complaisamment les belles courtisanes de Rome qui relèvent un peu leur robe pour s'étendre sur le lit des festins. Je
LES JAMBES VERTES lOQ
baisais vos petits pieds verts, ô mes vaines amoureuses ! et mes lèvres se mouillaient d'aise quand vous me laissiez frôler, d'une main qui s'attarde, la rondeur verte des mollets. Les arbres, je les adorais maintenant à cause de la couleur des leurs feuilles; j'embrassais d' une étreinte éperdue la chère tige des palmiers ; et quand, de ma croisée, le soir, je voyais le brouillard de la mer glisser sur la cime des magnolias et se déchirer et s'enfuir, il me semblait qu'un retroussis de chemises blanches laissait nues, dans la pénombre, les jambes adorables d'une troupe de femmes !
Cependant, le souvenir persistant du ballet de Saint-Charles ne tarda point à ne pas me suffire ; la joie de cette vision aurait voulu se préciser dans quelque réalité. Hé-
no POUR LES BELLES PERSONNES
las ! Paous vivions très seuls dans la villa, sur le bord du golfe, en face du Vésuve, et aucune femme ne passait notre seuil, si ce n'était la petite pauvresse qui venait vendre des citrons et des oranges. Les matins, derrière la persienne, je l'attendais avec une anxiété chaque jour plus intense, et quand elle était là, riant de toutes ses dents vives entre ses lèvres rouges, je ne pouvais détacher mes yeux de sa migaonne face rousse, pareille à un citron d'or, de son cou brun, de ses épaules déjà larges, de sa chemise de toile écrue où remuaient deux grosses oranges, qu'elle ne vendait point. Mais la folie qui me hantait surtout, c'était de regarder, ne fût-ce qu'un instant, ses jambes I Hélas I la jupe était bien longue, descendant jusqu'à la cheville, ne me laissant voir que le bout du pied dont la couleur verte disparaissait entièrement dans un épais soulier de poussière. Puis, après les fruits vendus, elle s'éloignait par la grand'route, la corbeille d'osier sur la coiffe, en