LES JAMBES VERTES III
chantant. Une fois, j'eus un grand courage ! Au risque d'être grondé par mon précepteur, je quittai sournoisement la villa, je suivis sur le chemin la vendeuse de citrons, je la rejoignis, un peu tremblant. Elle me regarda, ne fut pas étonnée, et, après un beau rire, continua de chanter. Je la considérais tout en marchant. Sans doute, elle était moins belle que les danseuses du théâtre, avec le haie de son teint et la broussaille noire de ses cheveux touffus. N'importe, je les retrouvais en elle, en elle seule, toutes, convoitant dans la sienne leurs bouches, devinant sous ses haillons leurs bras et leurs épaules ; elle était toutes ces femmes, puisqu'elle était femme aussi ; et, comme nous passions sous la voûte un peu sombre que faisaient les branches mêlées d'une allée de grands églantiers, je la saisis violemment par la taille et la serrai contre moi et baisai, sur ses chaudes lèvres, la vision du ballet de Saint-Charles I Ses lèvres remuaient sous mes lèvres, en
riant, et ses yeux qXii ne se fermèrent pas me mettaient de la flamme dans les yeux. C'était une pauvre fille qui ne refuse pas sa bouche au baiser qui passe. Maintenant, seuls dans le silence chaud d'un petit bois loin de la route, nous étions assis sur les racines moussues d'un chêne, enlacés, ne parlant pas. O charme inoubliable des premières caresses ! Les déchirures de son corsage favorisaient Taudace de mes mains troublées, et de mon baisej bientôt. Chair exquise des fleurs, vous êtes moins douce sous les doigts que la peau tendre des seins, où le frôlement glisse ! Et, le cœur battant, une flamme aux joues, une chaleur me courant par tout le corps, je m'alanguissais délicieusement dans la proximité de la suprême extase. Mais une espérance surtout me dévorait, me faisait haleter : l'espérance de revoir, sous les haillons un peu retroussés, les jambes jamais oubliées des belles ballerines. En lui fermant de baisers les yeux, j'étendis la main, sournois, pour
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saisir le bord de la jupe et la lever à demi, comme par mégarde. Elle me laissait faire, prête à tout, la bonne fille! Mais, soudain, j'eus peine à retenir un cri, car, là, devant moi, pâle et plein d'effroi comme à l'aspect d'une chose anormale, monstrueuse, impossible, je voyais jusqu'aux genoux ses deux jambes qui n'étaient pas vertes, ses deux jambes pâles et roses hélas ! comme du marbre rose. Je m'enfuis sans une parole, éperdu d'étonnement et d'épouvante, laissant inachevée ma première délice I
Depuis ce temps, grâce à quelque expérience, j'ai appris que les jambes des belles personnes ne sont point pareilles, pour la couleur, aux tiges des jeunes palmiers, je sais combien est plaisante à l'œil et douce à la lèvre la blancheur rosée de la peau dans le joli retroussis des dentelles et des batistes. Et cependant, — pardonnez-moi ce blasphème, jambes des nymphes chasseresses, entrevues dans les hautes herbes, et vous
aussi, jambes moins farouches des Parisiennes qui, couchées sur l'inclinaison des chaises longues, laissez pendre votre talon nu hors des babouches de perles, — j'ai songé plus d'une fois, dans une complaisance attendrie pour mes ingénuités d'enfant, aux maillots extravagants des ballerines de Saint- Charles, regrettant peut-être qu'elle ne fût pas verte en effet, la double tige de l'ineffable fleur féminine !
LE FETICHE
A peine rentrée, madame de Belvélise, toute rose sous la voilette d'avoir si vite monté l'escalier, ne retira pas ses gants, ne prit point le temps d'ôter son chapeau, repoussa d'un petit pied qui s'impatiente la pelisse de loutre glissée de ses épaules, courut à la cheminée, sonna quatre fois à décrocher le cordon, et dit à sa femme de chambre stupéfaite :
— Comment t'y prendrais-tu, toi, pour voler une pièce d'or ?
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Rosette eut tout de suite des coquelicots aux joues ! Il est certain qu'une telle question, à brûle-pourpoint, a de quoi alarmer la plus irréprochable soubrette.
— Oh ! madame, pouvez-vous croire ?...
— Bon ! qui songe à toi, petite sotte, et crois-tu que je sois d'humeur à te quereller ? J'ai de bien autres soucis. C'est de moi seule qu'il s'agit, hélas I et c'est un conseil que je te demande.
Madame de Belvélise allait et venait par la chambre, dans le trouble affairé d'une souris qui trotte, et telle était sa préoccupation qu'elle ne pensait pas même à se regarder, en passant dans la haute glace inclinée où elle se serait vue si jolie cependant, avec ses frisons roux défaits par des secouements de tête, avec ses clairs yeux bruns allumés d'inquiétude, avec sa fine lèvre plus rose d'être mordue, — avec tout son air mignon de poupée en colère.
— Oui, une pièce d'or, — cinq francs, dix
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francs ou vingt francs, on me laisse le choix, — il faut que je dérobe une pièce d'or, moi, comme un pick-pocket ! J'ai des billets de banque dans tous mes tiroirs, des diamants dans tous mes coffrets; lorsque j'étends le bras sans prendre garde, je casse des bibelots dont le moins précieux a coûté des sommes énormes, et sije voulais encore plus de billets de banque, encore plus de diamants, et des bibelots plus rares encore, je pourrais les avoir tout de suite, puisque M. de Belvélise a le bon goût d'être huit ou dix fois millionnaire ! N'importe ! il faut que je me résigne à voler un peu de menue monnaie, comme une pauvresse qui n'aurait pas mangé depuis quatre ou cinq jours !
Rosette levait les bras au plafond, dans la conviction que sa maîtresse, passablement
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extravagante à l'ordinaire, était devenue folle tout à fait. Mais madame de Belvéiise, bien au contraire, avait toute sa raison, n'avait jamais été aussi raisonnable. En quelques mots, elle expliqua' la chose. Depuis trois mois, la folie dm jeu la possédait ; non pas qu'elle tînt le moins du monde à gagner, ni qu'elle éprouvât à perdre ce déboire cupide qui réclame des revanches. Elle ne se souciait guère, comme on pense, de quelques sommes de plus ou de moins ! et, véritablement, après cinq mille louis laissés sur le tapis de Monte- Carlo, elle n'aurait pas eu un sourire de moins si, enfin, la persistance de la chance contraire ne l'eût agacée, comme un manque de courtoisie de la part du hasard. La roulette se conduisait de la façon la plus impertinente! Il était intolérable que la Noire et la Rouge montrassent de telles désobéissances aux désirs qu'elle daignait avoir ; et pour ce qui était des numéros, ils devaient avoir fait la gageure de se moquer d'elle. Elle en voulait
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surtout au numéro 32, qui, depuis trois semaines, n'avait pas consenti à sortir une seule fois ! De sorte que, parvenue au dernier degré de l'exaspération, elle avait pris une grande résolution. Elle était revenue à Paris, pour consulter sa somnambule, — une somnambule extraordinairement lucide, qui ne se trompe jamais ! — et l'infaillible devineresse, endormie d'un sommeil évident, avait rendu cet oracle que la mauvaise chance serait vaincue le jour où madame de Belvélise mettrait sur le numéro 32, en plein, — cinq francs, dix francs, vingt francs, n'importe, — une pièce d'or volée par madame de Belvélise elle-même! « Tu vois, petite Rosette, que c'est tout à fait sérieux ; et, puisqu'il n'y a que ce moyen de déjouer l'ironie du sort, je me résigne à l'employer. Mais <:omment faire ? C'est une chose bien épouvantable, et bien difficile. Conseille-moi. As-tu quelque idée? Allons ! parle, Rosette, dis. »
Rosette est de ces personnes qui ont pour principe de ne montrer, en aucun cas, un attachement démesuré aux règles delà morale.
Elle convint immédiatement qu'il fallait suivre le conseil de la sorcière ; il ne s'agissait plus que de combiner un petit vol, bien subtil, bien aisé, sans aucun péril de scandale.
— Si Madame allait passer la journée chez sa mère? elle trouverait peut-être dans quelque armoire entr'ouverte...
— Eh! petite, la somnambule a spécifié que la pièce d'orne devait pas être dérobée à une personnedema famille.
— Autre chose ! M. de Puyroche, dès qu'il saura votre retour, ne manquera pas de vous faire visite. Vous pourriez, sous n'importe quel prétexte, jouer avec son porte-monnaie...
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— Hélas, Rosette, la somnambule prend le mot « famille » dans un sens singulièrement étendu.
— Diantre ! Ceci augmente fort les difficultés ; je ne vois pas du tout comment nous sortirons d'embarras. A moins que, ajouta Rosette après un peu de rêverie, à moins que Madame...
Elle s'interrompit, n'osant achever.
— Tu as une idée ! Dis-la vite. Va, ne crains rien. Je suis résolue aux dernières extrémités.
— Eh bien, alors, écoutez-moi. Madame ne sait peut-être pas qu'un jeune homme, depuis le dernier terme, loge au cinquième étage de la maison ? Sa chambre, précisément, est tout à côté de ma chambre.
— Comment veux-tu que je sache ?. . .
— Un très jeune homme, fort joli garçon. Poli, l'air distingué. Peut-être un étudiant, ou quelque emplo^'^é de ministère. Je puis assurer à Madame qu'il est tout à fait bien.
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— Vous semblez en parler en connaissance de cause, mademoiselle.
— Oh I que Madame n'aille pas s'imaginer des choses qui ne sont pas ! Il me salue quand je le rencontre dans l'escalier, voilà tout, et, le soir, pour rentrer chez lui, il faut bien qu'il passe devant ma porte.
— Qui reste ouverte ?
— Quelquefois, par hasard.
— Enfin, où en veux-tu venir ?
— Madame ne devine pas encore ? Comme tous les hommes, mon voisin doit avoir l'habitude, avant de se coucher, de vider ses poches sur une table près de son lit.
— Que d'expérience vous avez, Rosette !
— Où en serions-nous, si je n'en avais pas? Il est donc très probable qu'il y a, la nuit, sur sa table, de la menue monnaie d'argent et quelques petites pièces d'or.
— Mais ce que tu me proposes est tout à fait horrible! Je ne m'y résoudrai jamais! Comment? je m'introduirais, moi, dans l'om-
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bre, à tâtons, dans la chambre d'un inconnu, pour le voler ? Car c'est là ton idée, j'imagine?
— Qui en a une meilleure, la dise ! Aucun obstacle d'ailleurs, et aucun danger sérieux. Mon voisin ne ferme jamais sa porte. . .
— D'où savez-vous cela, je vous prie ?
— ... Souffle sa bougie, dès qu'il est couché...
— Assez, mademoiselle !
— ... Et s'endort d'un sommeil si profond...
— Que même votre visite ne le réveille pas tout de suite? Assez, vous dis-je. Veuillez m'épargner de telles confidences, et apprenez que je ne suis pas femme à jamais commettre l'extraordinaire énormité qui vous a passé parla tête !
L'aventure nocturne allait s'achever sans encombre. Le plus adroit voleur n'eût pas fait moins de bruit en poussant la porte entr'ouverte, n'eût pas marché d'un pas plus sourd dans la chambre obscure, n'eût pas pris sur la table, d'une main plus légère, la menue monnaie éparse, — qu'un billet de banque remplaça, — n'eût pas retrouvé son chemin dans l'ombre plus silencieusement. Déjà la rôdeuse nocturne se retirait, triomphante, lorsqu'une voix s'écria dans un sur- ' saut de réveil : « Bonsoir, Rosette ! » pendant que deux bras vigoureux — de ces bras qui ne lâchent plus dès qu'ils ont étreint, — enlaçaient madame de Belvélise dont un très long baiser étouffa le cri d'épouvante. Situation périlleuse entre toutes ! Car, enfin, pour une personne soucieuse desabonne renom-
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mée, il y a lieu d'hésiter entre l'extrémité d'être surprise en flagrant délit de larcin et celle de tenir nuitamment la place d'une soubrette sans vertu ; et une telle hésitation à de quoi entraver singulièrement la bonne volonté de la résistance.
Le dernier jour de la semaine suivante, madame de Belvélise entra pleine de fureur chez la somnambule extraordinairement lucide ! Trompée, elle avait été trompée. C'est en vain qu'elle avait mis sur le numéro 32, en plein, la pièce d'or dérobée, le fétiche : le 32 n'était pas sorti ; et la mauvaise chance, plus ironiquement que jamais, s'était acharnée contre la joueuse. Voilà ce que lui avait valu sa foi dans l'absurde oracle 1 Mais il ne fallait pas croire que les choses se passe-
raient delà sorte. Elle dénoncerait la fausse prophétesse, elle révélerait les artifices et les mensonges ! Comment, elle s'était introduite la nuit, chez un inconnu ; elle avait couru le plus effrayant des dangers ; peut-être même n'y avait-elle pas échappé entièrement, — car, dans sa colère, elle avouait tout, — et elle ne tirerait point vengeance !...
Un instant troublée, la somnambule ne tarda pas à reprendre ses esprits ; ce fut avec une gravité sereine qu'elle répondit, lentement :
— Grâce à Dieu, l'oracle est infaillible ! Je vous avais dit de voler le fétiche, madame, et non de le gagner.