LE CORSET DE CENDRILLON
il avait une soubrette pour valet de chambre — lui remit quelques louis, la chargea de porter les lettres à leurs adresses ; et, le soir même, on put lire aux annonces des journaux qu'un jeune homme, de figure aimable, possesseur d'une grande fortune, était résolu à épouser, dans le plus bref délai, la personne qui avait oublié son corset dans un fiacre, la nuit du dernier bal de l'Opéra, ou tout autre personne à qui ce cors et siérait d'une manière parfaite ; suivaient la description de l'objet trouvé et le nom d'une couturière chez laquelle il serait déposé, afin que les femmes les plus réservées pussent tenter l'épreuve, sous le prétexte d'essayer une robe, sans aucune crainte de se compromettre. Pour ce qui était du mariage, il ne m'est pas prouvé que Yalentin fût décidé à tenir sa parole en tout état de chose, mais il avait juge à propos d'attirer l'attention par une promesse alléchante, et vertueuse. Le nombre de demoiselles et de veuves qui se rendirent chez
la couturière fut tellement considérable qu'il y eut queue dans l'escalier pendant huit jours ! Valentin, assis derrière une porte entre-bâillée, assistait avec des tremblements d'espérance à la redoutable épreuve. Vieilles^ jeunes, laides, jolies, maigres, obèses, il en vint de tous les coins de Paris, etde la banlieue, et des départements aussi. C'étaient surtout les plus plates de poitrine ou les plus énormes de taille qui s'étonnaient de ne pas s'accorder précisément à l'enveloppe de coutil ; celles-ci se gonflant d'air pour remplir les vides, celles-là, pour s'amincir, soufflant jusqu'à perdre haleine. D'autres, sveltes et grasses, offraient de très aimables spectacles, — ah ! pourquoi le héros de cette histoire ne s'était-il pas adjoint quelques juges, vous ou moi, par exemple ? — il s'en fallait de bien peu que le corset ne s'adaptât comme s'il eût été fait sur mesure, mais il s'en fallait toujours de quelque chose, ici eu là ; et, après une semaine de déceptions,
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Valeatin s'abandonna au plus amer désespoir.
Pourtant il ne renonça pas à son désir ! Dans les rues, au théâtre, dans les salons, partout, il continua ses recherches. A vrai dire, il n'osait pas offrir aux passantes, aux spectatrices, aux danseuses, d'essayer le ■corset, séance tenante ; plus d'une aurait pu s'étonner, non sans quelque raison, de Tépreuve proposée. Mais, d'un regard que ne trompe point le mensonge des robes, il interrogeait le dessous des corsages avec une persistance toujours plus ardente ; son étreinte pendant les valses prenait la mesure des Vailles. Hélas ! parmi tant de femmes, aucune n'aurait pu mettre le terrible corset ! Était-ce donc qu'il ne devait pas trouver à Paris celle qu'il poursuivait ? Il voyagea en
Angleterre, en Italie, en Allemagne, en Russie ; il erra dans les monts Circassiens, de village en village, s'arrêtant pour contempler les belles filles aux longues tresses, qui vont deux à deux à la fontaine, une cruche peinte à l'épaule ; on le vit en Turquie, dans les marchés d'esclaves, se promener de groupe en groupe, le corset ouvert à la main. Espérances toujours trompées ! Une fois, en Autriche, pendant une fête à Schœnbrunn, il poussa un cri de joie : dans une jeune archiduchesse, blonde et de neige comme les déesses, qui devait épouser avant deux mois un des plus puissants princes de l'Europe, il avait cru trouver l'admirable créature faite au moule de son désir. Cela lui était bien égal qu'elle fût la fille d'un empereur, destinée à la couche d'un roi ; il s'en ferait aimer, l'emporterait ! La perspective de lever des armées, de déclarer la guerre à divers souverains, n'avait rien qui l'étonnât ; et il ne doutait pas le moins du monde de sa victoire. En