‹ Pour les belles personnesChapitre 6 sur 28 · LE CORSET DE CENDRILLON 4I · texte numérisé non relu

LE CORSET DE CENDRILLON 4I

— Louisette I s'écria Vaientin.

Et quoiqu'elle fit quelque difficulté à laisser voir que le corset lui seyait aussi bien qu'elle avait dit, il ne tarda pas à s'en pouvoir convaincre, pleinement! De sorte qu'il l'épousa, — selon la promesse qu'il avait faite et pour finir comme dans le conte, — mais un peu plus tôt peut-être qu'il n'eût été convenable^

Valentin s'écria :

— Eh bien, oui, c'en est fait, je l'épouse!

— Toi ! dis-je avec colère. Toi ! tu épouses Nadèje? Tu es jeune, noble, irréprochable ; pas une tache à ton nom, pas un mauvais souvenir dans ta conscience ; il y a dans de vieux hôtels, en province, de belles demoiselles, à peines revenues de couvent, qui

lisent Paul et Virginie à la fenêtre, tout enregardant parfois, à la dérobée, la grande allée du jardin, par où viendra le fiancé ; et tu épouses Nadèje, cette fille?

— Oui !

— Nadèje, qui s'appelait Nini, du temps où,. au Moulin de la Galette, dans le libertinage des quadrilles, elle montrait aux roquentins attentifs ses bas blancs, toujours propres, car elle était blanchisseuse ; Nadèje, qui a été Nina, en maillot, au théâtre des Folies- Marigny, et Ninoche, sans maillot, dans le lit du second comique de la troupe ; Nadèje^ qui se nomme Nadèje, à présent, parce que le comte Saratoff lui a donné ce nom en souvenir d'une petite chienne, très caressante,, qu'il avait tendrement chérie.

— Oui !

— Nadèje, qui a aimé partout où l'on soupe, qui a oublié son corset dans tous les cabinets nocturnes ; qui a emprunté cent mille francs à des millionnaires, vingt francs

à de pauvres diables, et ne doit rien à per^ sonne ; qui a eu un huit-ressorts, paj^é par huit gommeux, — un amant par ressort, — et un hôtel à trois étages, offert par six clubmen, — deux amants par étage ; Nadèje enfin^ dont j'ai, moi qui te parle, dégrafé la jarretière un soir que le Champagne m'avait mis de la folie au cœur !

— Ah ! tu es cruel !

— Tu es idiot.

— Soit. Je l'épouse.

— Pourquoi?

— Je l'aime.

— Sois son amant !

— Je l'ai été.

— Et tu l'aimes encore ?

— Ardemment.

— Diantre !

— J'ai une autre raison, d'ailleurs,

— Mauvaise !

— La meilleure de toutes.

— Voyons.

— Nadèje m'aime, dit Valentin gravement. Jl y eut un assez long silence. Je répondis

enfin:

— C'est différent. Si elle t'aime, je t'approuve.

Il me tendit les deux mains.

— Oui, si Nadèje t'aime, tu peux en faire ta femme. Je crois à la purification du cœur, et du corps aussi, par le baiser sacré ! Une tendresse absolue abolit, annule, non seulement le souvenir des fautes anciennes, mais ces fautes elles-mêmes ; l'amour, loi divine, a un effet rétroactif. Celle qui aime n'avait jamais aimé; toute femme qui s'offre passionnément, chastement, est vierge. Donne ton nom à Nadèje. Je suis un vieux romantique, Didier a bien fait de pardonner à Marion Delorme.

A un mouvement qu'il fit, je vis qu'il avait envie de me sauter au cou.

— Seulement, repris-je, es-tu certain qu'elle t'aime?

Il se mit à parler très vite, d'une voix joyeuse, en allant et venant par la chambre.

— Ecoute ! écoute I II y a un an, me sentant tout le cœur envahi par elle, voulant rompre le charme, je résolus de ne plus la voir, de fuir. Je sortis de chez elle, pour n y plus revenir, après des adieux de sanglo:s et de larmes. J'errai toute la journée, comme un fou, et une partie de la nuit. Oh ! quelles tentations de courir lui demander pardon, de me jeter à ses pieds, de la prendre entre mes bras! Mais je m'étais donné, à moi-même, ma parole d'être ferme et de me vaincre. Quand je rentrai chez moi, à trois heures du matin, Clémentine in'attendait. Clémentine, c'est sa femme de chambre. Elle était toute pâle et tremblante, pouvait à peine parler...

— Nadèje s'était empoisonnée?

— Oui.

— Empoisonnée... tu en es bien sur ?

— Elle avait avalé une fiole de laudanum.

— Consciencieusement ?

— Demande au docteur Delton qui Ta soignée pendant cinq semaines, et qui m'a dit vingt fois : Demain elle sera morte.

— Allons, il est possible que Nadèje t'aime. Cet empoisonnement, parce que tu partais, c'est une preuve, je ne dis pas non, mais une preuve insuffisante ! Le suicide, par crise de nerfs, est fréquent ; je me défie des violents désespoirs ; ils se consolent vite. J'ai connu une bonne fille qui s'est jetée deux fois à la Seine et une fois par la fenêtre pour l'amour d'un étudiant dont elle était folle ; repêchée et ramassée, il allait l'épouser, lorsqu'il apprit que, depuis deux ans, elle n'avait jamais cesser de le tromper, régulièrement, avec quatre ou cinq de ses amis.

— Écoute encore! Ses amants de jadis, les gommeux, les clubmen, le comte Saratoff lui-même, indulgent, sans exigences, presque

un père, Nadèje les avait chassés, depuis que nous nous aimions. Mais je souffrais encore à la voir vivre dans un luxe qu'elle ne tenait pas de moi. Son hôtel, ses voitures, ses toilettes, me gênaient, m'écœuraient, m'étaient odieux. Un autre avait payé ce lit f J'avais des hontes et des rages. Devinaitelle ce qui se passait en moi ? Une fois que je revenais de province, — ma mère avait été malade, à Tours, — la concierge de l'hôtel m'arrêta en disant : « Madame ne loge plus ici. » Mon ami I mon ami ! la maison, les voitures, elle avait tout vendu, et je la retrouvai, habillée d'une petite robe d'orléans, dans une chambre garnie de la rue du Cherche- Midi, où il y avait sur la cheminée une pendule de bronze doré, et, dans un coin, près du lit d'acajou plaqué, une machine à coudre I

— L'argent de la vente, qu'en avait-elle fait ?

— Elle l'avait donné aux pauvres.

— Qui te l'a dit ?

— J'ai vu Je reçu du directeur de IWssistance publique !

— Ma foi, je commence à croire que Nadèje t'aime en effet. Renoncer, pour un homme presque pauvre, — car tu es peu riche, en somme, — au luxe et à la fortune, c'est, de la part d'une femme comme elle, un rare sacrifice. Pourtant, je ne suis pas convaincu. On peut se ruiner par coup de tête. J'ai connu une diva de féerie cjui, pour ne pas être plus riche que son amant, un second alto de l'orchestre, congédia ses protecteurs, rompit son engagement, paya le dédit, avec le prix de ses diamants et de ses costumes de théâtre: deux mois après, elle soupait, pour trois louis, avec un avoué de Périgueux, rencontré aux Folies-Bergère. Il n'y a de véritable preuve d'amour que dans le dévouement continu, que dans le sacrifice prolongé, qui ne s'interrompt pas.

— Elle me l'a donnée, cette preuve 1 Pen-

dant huit mois, — entends-tu bien ? pendant huit mois ! — elle a été, rue du Cherche-Midi, la petite ouvrière besogneuse qui fait aller tout le jour la machine à coudre, déjeune d'un croissant trempé dans du lait, dîne d'un morceau de veau froid acheté chez le rôtisseur du coin. J'avais beau la supplier: « Venez ! sortez d'ici ! vous pouvez bien accepter de moi... » Elle me disait non, d'un geste triste et résolu, et se remettait au travail. Au travail, sans repos ! Elle avait conçu et réalisait le rêve de recommencer sa vie, d'être une pauvre honnête fille, qui ne doit rien qu'à elle-même. Elleétait usée aux coudes, la robe d'orléans. Il y avait des semaines cruelles, quand l'ouvrage venait à manquer. Nadèje me cachait, mais j'avais appris, enfin, que, pendant les chômages, elle faisait dans la maison voisine le ménage d'une vieille femme infirme, qui lui donnait dix sous par jour. Je l'admirais et je l'adorais î Je baisais avec des larmes de reconnaissance ses

grêles mains un peu durcies par la besogn^ matinale, ses chers yeux rougis par les veilles laborieuses ! Et vainement je la conjurais encore, toujours, de renoncer à cette misérable existence ; elle s'y acharnait avec une obstination sublime. Avant-hier seulement, elle a consenti, — parce que notre mariage est prochain, — à demeurer dans un appartement convenable, et à reprendre Clémentine. Mais elle n'a pas cessé de travailler ! c'est avec l'argent gagné par son humble patience qu'elle achètera le trousseau de ses noces.

— Ceci, dis-je, est tout à fait remarquable, et constitue une preuve sérieuse. Nadèje t'aime I je Fespèreetje t'envie. Cependant, si tu m'en crois, tu tenteras une épeuve.

— Laquelle ?

— Regarde.

J'avais pris dans un tiroir un vieux petit étui de cuir d'où je tirai une paire de lunettes bleues.

— Tu vois ces lunettes ? elles sont vrai-

•tJkàkrW'

ment peu agréables à considérer avec leurs branches de fil de fer et leurs deux verres énormes, convexes, d'un azur opaque, sans transparence possible. Ne dirait-on pas qu'on vient de les ôter du nez d'un cacoch^^me et sordide écrivain public ou d'un portier d'aurefois, à casquette de loutre pelée ? Aucun regard, même de jeune femme, ne pourrait les éclairer, et elles suffiraient à rendre méconnaissable, et grotesque, le plus joli des visages. Eh bien, ces lunettes, obtiens de Nadèje, — exige-le, s'il le faut ! — qu elle les accroche à ses fines oreilles, qu'elle les porte, ce soir, dans une loge, quelques minutes seulement ! à la première représentation du Gymnase.

— Parles-tu sérieusement ?

— Le plus sérieusement du monde. Car il est étrange qu'une femme se tue, il est extraordinaire qu'elle renonce aux opulences et aux luxes, il est admirable qu'elle se résigne longtemps, très longtemps, aux robes d'or-

:d4 pour les belles personnes

léans, aux chambres garnies, à la machine à coudre, au travail et à la misère enfin ; mais le sacrifice le plus parfait, le sacrifice miraculeux, sublime, — la plus irréfutable de toutes les preuves d'amour, — ce serait qu'elle consentît à paraître laide, devant tous, ne fût-ce qu'un instant !

Nous étions aux fauteuils d'orchestre depuis une heure. Le second entr'acte venait de commencer. La loge que Valentin avait louée pour Nadèje était encore vide ! Il pouvait à peine tenir en place, inquiet, troublé. <i Oh ! elle viendra pourtant ! elle me l'a promis I Je suis sûr qu'elle viendra ! » Je ne répondais pas, souriant.

La porte de la loge s'ouvrit, et Nadèje parut.

Sans doute, sans doute, elle s'était tout emmitouflée de dentelles, pour être difficilement reconnue ; mais enfin elle était là, c'était bien elle ; et elle avait sur le nez les hideuses lunettes bleues qui lui donnaient l'air burlesque et pédant de Toinette dans le Malade imaginaire ; et, avec un courage digne de tous les enthousiasmes, elle se tenait sur le devant la loge, en pleine lumière, calme, défiant les regards et les sourires !

Vaincu, je dis à Valentin rayonnant :

— Epouse-la ! Jamais aucun homme ne fut aimé à ce point.

Quelques jours plus tard, les bans étaient publiés ; j'avais consenti à être l'un des témoins du mariage ; mais je reçus une lettre de Valentin : « Je pars pour l'Italie, et n'en reviendrai jamais. Hélas I mon ami, ce n'était pas Nadèje qui était dans la loge ! elle avait envoyé Clémentine à sa place. » Depuis, Valentin, qui est revenu d'Italie, naturellement, m'a rendu les lunettes bleues, et je les tiens à

votre disposition, ô lecteurs curieux, qui voudriez éprouver l'amour de vos maîtresses, ou même de vos femmes.

— Suzette, dit la mignonne marquise, après un coup d'oeil au miroir où des colombes becquètent des ramiers, il me semble que je ne suis point laide à faire peur, ce matin, malgré ces yeux un peu battus ; il n'y a pas d'inconvénient, je pense, à faire entrer mon petit cousin.

Il est certain que la marquise, toute blanche et toute rose, et la poudre de ses cheveux, à cbaque mouvement de tête, lui tom-

bant sur le fard de la joue, était bien la plus jolie créature du monde, avec son nez qui se retrousse jusqu'à montrer l'envers carminé des narines, avec deux mouches de velours noir posées, l'une, en figure de virgule, au bord de l'œil, l'autre au coin de la bouche, en figure de point, comme pour indiquer que la plus délicieuse des phrases doit s'interrompre au regard, — peu de temps, de quoi prendre haleine, — mais ne s'achève qu'au baiser. Quant à la fatigue doucement bistrée de la peau sous la paupière, elle ne se laissait voir, eût-on dit, que pour inspirer aux gens le désir d'occasionner des lassitudes pareilles ; et, dans toute la personne de la marquise, rien n'était pour décourager ce désir, ni les deux seins, menus et ronds, pareils à deux pommes de neige rose, qui se renflaient hors du corset dans un fouillis clair de dentelles, ni, dans la mule de satin noir, qui tient à peine et va tomber, la nudité remuante d'un frêle petit pied nu.

Comme la marquise achevait d'écarter du bout d'un doigt les valenciennes de son corsage, — noa point, certes, dans une intention de coquetterie, qui était loin de sa pensée, mais parce que la dentelle lui chatouillait inutilement les pointes dressées de la gorge, — le jeune cousin entra dans la chambre de soie mauve et lilas, où les parfums des flacons d'essence restés ouverts s'alanguissaient d'une odeur plus tiède, intime, émanant de l'alcôve à demi refermée.

— Quoi ? vraiment? dit-elle.

Et cette surprise ne laissait pas d'être naturelle ; car le visiteur était loin de ressembler à ces gras et rouges écoliers qui arrivent de la Touraine ou de la Normandie par le coche; quoiqu'il ne fût point vêtu selon la mode nouvelle, il avait, en vérité, fort bel air; svelte, bienfait, un peu pâle, les lèvres vives comme des fleurs sauvages, aj^ant dans les yeux l'innocence ravie de ses dix-sept ans, vous l'auriez pris pour un de ces

Amours adolescents que les peintres se plaisent à mettre dans leurs tableaux ; et il était aisé de prévoir que ce jeune dieu ne tarderait pas à se parachever, après quelques leçons, en un très galant gentilhomme. La marquise sentit lui venir à la bouche cet appétit un peu mouillé que donne aux gourmands experts la vue d'un fruit bientôt mûr. Mais elle se garda bien de montrer T agréable trouble au- "'^^fffî' -quel elle résistait mal ! Étant à Paris la seule parente du nouveau venu, elle avait à remplir des devoirs austères ; ce fut av^ec des façons de protectrice et d'aînée, avec un air suffisamment digne, — sans y rien gâter pourtant de la complaisance du sourire, — qu'elle demanda, son coude entre les deux pages de ladernièrebrochurevendue par le colporteur : — Eh ! vous voilà donc, mon cousin ? Si j'en crois ce que m'en a dit notre tante la chanoinesse, vous êtes un jeune homme qui donne les plus belles espérances, et tout à fait propre à soutenir l'honneur de notre

LES TROIS RÉVÉRENCES 6l

maison. Vous avez profité, autant qu'il se peut faire, des leçons de vos maîtres. A la bonne heure. Je vous avoue que je ne serais point fâchée de m'assurer par moi-même si votre science de toutes choses est aussi parfaite qu'on me l'a donné à entendre.

L'écolier tarda un peu à répondre, soit qu'il eût quelque timidité naturelle, soit qu'il fût ému par les parfums mêlés de la toilette et de l'alcôve, ou par l'éclosion, dans leur nid de valenciennes, des deux seins de sa cousine. Il bégaya, les yeux baissés :

— J'ai fait de mon mieux, madame, pour me nourrir des bonnes doctrines. Je crois que, si vous daignez m'interroger, je répondrai avec assez de justesse sur la plupart des points; particulièrement, en ce qui concerne la logique et la théodicée...

— Ce sont bien là les éducations de province ! s'écria la marquise sans cacher une irritation légitime. Il semble à vos professeurs que les jeunes hommes n'ont plus rien

à apprendre lorsqu'on leur a montré l'art de composer un bon syllogisme ou de prouver l'existence de Dieu. Gageons, mon enfant, que vous ne savez pas faire les trois révérences ?

— Les trois révérences, cousine?

— Eh! oui, les trois révérences, dit-elle.

Elle continua, doctorale:

— Apprenez que l'on ne saurait se mettre en bonne posture dans le monde, si l'on ne témoigne d'abord aux femmes le respect infini qu'elles méritent. Elles sont les déesses toutes-puissantes qui, à la condition d'être adorées, s'apitoyent volontiers, ne refusent aucune grâce ; et les saluts d'après certaines règles ne sont-ils pas les premiers signes de l'adoration ?

— Croyez, ma cousine, que je suis disposé à témoigner à vos pareilles tout le respect qui leur est dû.

En parlant ainsi, le jeune homme, rouge jusqu'aux oreilles, regardait le corsage de la marquise, — non pas seulement le corsage, — avec des yeux qui permettaient de penser qu'il prenait le mot « respect » dans un sens singulièrement étendu.

— Et, ajouta-t-il, les paupières battantes, je r.e saurais vous dire avec quel zèle j apprendrais les trois révérences, s'il vous plaisait de me révéler en quoi elles consistent.

De fait, il aurait été ravi d'avoir un aussi aimable professeur : pour si ingénu qu'il semblât, il ne manquait point de faire une grande différence entre l'austère robe noire de ses magisters et la robe de la marquise, toute rose, qui riait, entrebâillée.

On ne saurait mieux répondre, dit-elle, et, pour ce zèle, je vousloue. Mais je ne sais si je dois, moi-même, vous enseigner les trois manières de saluer qui sont le commencement de toute courtoisie. Ces sortes de leçons ne

vont pas toujours sans danger pour celle qui les donne.

— Quoi, cousine, n'aurez-vous point pitié de mon ignorance ? Et, puisque notre tante la chanoinesse m'a confié à vous, ne me mettrez-vous pas en état de paraître honorablement dans le monde ?

Cette considération parut produire un grand effet sur les sentiments de la marquise, et, pleine de miséricorde, elle murmura :

— Je vous apprendrai du moins la première révérence.

III «If/

Elle s'était levée, en rejetant, d'un coup de talon, sa robe; il venait d'elle plus de douces odeurs, à cause de ce mouvement, ainsi qu'il sort plus' de parfum d'une rose remuée.

— Voyons ! dit-elle, comment vous y prendriez-vous pour saluer une femme en entrant dans son boudoir ?

Il inclina la tête, fort gracieusement.

— Ce n'est point trop mal, vous avez des dispositions évidentes. Mais vous êtes si Join ! Venez, approchez-vous un peu.

Il s'approcha. Il fermait les yeux, de peur de trop voir, ouvrait ses narines ravies.

— ^Maintenant, inclinez-vous de nouveau.

Il obéit.

— Inclinez-vous... plus bas.

Il baissa le, cou, tout près d'elle.

— Plus bas encore, cousin.

— Cousine ! si je me penche davantage, je ne manquerai pas, proches comme nous sommes^ de toucher votre bouche de mes lèvres.

La marquise eut un air très sévère, mais que son sourire était rose!

— Lorsqu'on sollicite des leçons, il convient, dit-elle, de s'y soumettre sans réflexion d'aucune sorte.

Il n'hésita plus ! 11 baisa ardemment la fleur de chair, ouverte, qui s'offrait.

— C'est la première révérence, dit la marquise en se détournant à peine.

— Oh ! de grâce, enseigaez-moi la seconde.

— Vous en demandez trop, et vous êtes un écolier singulièrement avide de science.

— N'est-ce point un signe que votre élève vous fera honneur? Que penserait la chanoinesse si elle savait que vous répugnez à parfaire mon éducation de province?

— Comme vous savez bien me prendre par mon faible ! Allons, soit, la seconde révérence. Elle ressemble à la première, elle en diffère cependant. Penchez la tête comme tout à l'heure, mais, en même temps, pliez Je genou.

11 obéit.

— Pliez le genou, encore.

Il ne cessait point de le plier.

— Encore, cousin, encore.

— Cousine, si je le plie davantage, je ne manquerai d'avoir votre gorge sous mes îîèvres.

— Je vous ai déjà dit, monsieur, que je

prétends, lorsque j'enseigne, ne rencontrer aucune résistance.

Il en rencontra, lui ! tant les seins de la marquise étaient de neige dure, sous la morsure de son baiser.

— Cest la seconde révérence, dit-elle, en récompensant d'une caresse dans les cheveux la docilité de son disciple.

Et, en même temps, elle avait dans les yeux une langueur humide qui avouait combien elle avait de satisfaction à être si ponctuellement obéie.

— La troisième révérence ! s'écria-t-il, il faut quej'en sois instruit !

— Eh ! qui donc refuse de vous l'apprendre ? soupira-t-elle en se laissant tomber, défaillante, dans le fauteuil de soie mauve où bouffèrent les bouillons de sa jupe. La troisième ressemble à la seconde, elle en diffère cependant. Courbez les genoux, cousin, encore... jusqu'à toucher le tapis, en inclinant la tête, toujours, comme

pour baiser le bout de mon pied nu.

Il arriva, tandis qu'elle lui donnait cette leçon dernière, que les rideaux de la fenêtre se baissèrent comme d'eux-mêmes ; et il y eut dans la chambre parfumée une ombre mystérieuse, qui ne regarde pas.

— Cousine! dit-il en relevant son front extasié vers la marquise, qui n'enseignait plus, sont-ce donc là les trois révérences, commencement de toute courtoisie, et faut-il les faire à toutes les femmes que l'on rencontre ?

Elle répondit très bas, d'une voix tendre qui s'éteignait :

— Les deux premières, oui, peut-être...

Mais la dernière, ajouta-t-elle, en lui mettant les bras au cou, j'entends bien, petit cousin, que tune la fasses qu'à moi seule 1

Sous la vitre ensoleillée de la lucarne, que soutient une barre de fer mise au cran, la voisine de Valentin, — voisine d'en face, et d'en haut, — montre sa mignonne face rose, aux cheveux tout ébouriffés, avec l'air d'une hirondelle qui met la tête hors du nid. Sans doute, elle s'est hissée sur quelque meuble pour atteindre à la lucarne. Valentin n'hésite pas un instant à jeter la plume sur la feuille

noire de ratures, — l'encre met un pâté à la •place de la rime prochaine, — et, après avoir, dans un coup d'oeil à la glace où le reflet sévère d'un Bouddha s'étonne de cette frivolité, donné à ses cheveux le tour qui convient, il monte la marche de son balcon, cueille une fleur, par contenance et pour insinuer quelque idée de ses goûts délicats, s'ac- 'Coude entre deux lauriers-roses, les yeux vers la mansarde, dans la pose qu'il ne manquerait pas de choisir s'il s'avisait de se faire peindre. Car la coquetterie, tant reprochée aux femmes — ah ! bien sot qui la leur reproche ! — n'est pas moins pratiquée parles fils d'Adam que par les filles d'Eve, et je serais curieux de connaître celui d'entre nous, jeune ou vieux, beau ou laid, marié, veuf ou célibataire, qui, rien qu'au froufrou d'une robe qui s'approche, n'assure pas le nœud •de sa cravate, n'effile pas ou ne retrousse pas le bout de sa moustache, fût-elle grise, iût-elle blanche, ne se hâte pas de prendre

l'attitude, impertinente ou mélancolique, dont il peut penser qu'elle lui a plus d'une fois réussi. Seulement le soin qui est adorable chez la femme risque, chez l'homme^ d'être grotesque. Ridicule ou non, Valentin^ accoudé parmi les verdures, se compose à son avantage et, regardant, se met en état; d'être regardé. Pourquoi ? il serait lui-mêmefort embarrassé de le dire, n'espérant rie» encore. Peut-être à cause d'un instinct d'être agréable en présence de ce qui est joli ; la virilité qui se fait coquette a souvent pour excuse l'inconscient désir de témoigner, par une réciprocité de charme, sa reconnaissance au charma féminin. Valentin aura fort à faire s'il se pique de donner aux regards desa voisine autant de plaisir qu'elle en donneaux siens. Avec sa jeune grâce que la rue étroite laisse admirer de près, avec l'étourderie de ses cheveux un peu courts qui se querellent au vent, avec ses lèvres qu'il pressent si gaies et ses yeux qu'il devine si

fous, elle fait songer à toutes les Musettes et à toutes les Mimis Pinsons. Il gagerait qu elle n'a qu'une robe dont elle s'habille, en semaine, pour aller à l'atelier, et qui est bien inutile, le dimanche. Tout le riant passé des grisettes évanouies reparaît et l'amuse dans cette gentille et mignarde créature ; oh ! le joli passé, qui n'a pas vingt ans ! et il lui vient à l'esprit, peut-être au cœur, des réminiscences de promenade à deux, sous les acacias de l'île de Croissj, de baisers qui s'attardent derrière les buissons de citronnelles, et de dînettes de fritures et de fraises, sous la tonnelle, le soir, au bord de l'eau, tandis que les papillons de nuit volètent à la petite lampe, comme des baisers sur une bouche.

Ces réminiscences sont, en réalité, des espoirs qui se déguisent ainsi que des incon-

LA VOISINE d'en HAUT 78

nus, pour être plus vite accueillis, se feraient annoncer sous des noms familiers. Si la voisine s'est mise à la fenêtre de sa mansarde et y demeure obstinément, dans cette rue de banlieue où ne passe presque personne, où la plupart des maisons sont closes à cause de la chaleur de midi, c'est qu'elle tient à être vue, vue et désirée par le jeune homme du balcon : à moins qu'elle ne prenne plaisir à suivre de l'œil, longtemps, autour des cheminées, l'envolement circulaire des hirondelles. Valentin n'incline pas vers cette dernière hypothèse. Peu à peu il se persuade, — redoublant de grâce nonchalante dans Taccoudement, — qu'elle songe à lui, comme il songe à elle, et déjà il se demande s'ils iront dîner à Bougival ou à Louveciennes. Une seule chose l'inquiète, c'est que, pas une fois, elle n'a tourné les yeux vers lui. Non, pas une fois ! Immobile, le front levé, elle regarde peut-être les nuages rares du ciel d'été, les becquettements d'oiseaux au-

tour des girouettes, la fumée qui monte, au coin de la rue, de la maison du boulanger, mais elle ne le regarde pas du tout, lui ! D'abord, il a approuvé cette modestie, — il serait peu décent de révéler, sans nul retard, les penchants que Ton a — ou cette prudence, — des voisins guettent peut-être dans un entre-bâillements de volets, — mais il juge enfin que c'est trop de réserve et de crainte ! Elle pourrait bien, d'un coup d'œil rapide, faire entendre qu'elle n'ignore point qu'il est là, qu'elle lui sait gré d'y être. Il éprouve quelque irritation à ne pas subir l'examen qu'il était sûr, grâce au coup d'œil dans la glace, d'affronter victorieusement ; et il a peur de ne point retrouver, quand elle se tournera vers lui, la grâce de sa première attitude entre les lauriers-roses. Rancune d'un effet manqué. Un orgue de barbarie grince sous une porte ! Évidemment, cette musique va fournir à la jeune fille le prétexte d'une inclinaison vers la rue, vers le balcon d'abord.

LA VOISINE d'en HAUT yS

Vaine espérance ! Elle n'a point bougé, considérant sans cesse, au loin, je ne sais quoi. Voilà qui devient tout à fait surprenant. Oh ! Valentin ne doute pas le moins du monde des clémentes intentions de la tête blonde dans la lucarne, — décidément c'est à Bougival qu ils iront ; il se souvient qu'à Louveciennes les lits d'auberge ont des plaintes inattendues qui parodient désagréablement les soupirs de tendresse ; — mais il ne conçoit rien à l'entêtement de ce re^rard détourné. Violemment il donne un coup de pied dans une caisse de vignes folles 1 la voisine n'entend pas, ou feint de ne pas entendre. Il frappe des mains I elle est sourde, toujours. Il enfonce du coude deux de ses vitres, dans un fracas terrible ! elle demeure parfaitement immobile. Perdant toute retenue : «Mademoiselle ! mademoiselle! » appelle-t-il à haute voix; elle ne daigne pas incliner la tête. Il prend un grand parti, rentre dans sa chambre, saisit un revolver, revient

sur le balcon, tire en Tair, une fois, deux fois, trois fois : toutes les croisées de la rue s'ouvrent avec des apparitions de faces effarées, des chiens aboient, des enfants se sauvent avec des cris ; mais l'impertubable voisine n'a pas pas cessé de regarder on ne sait quoi, au loin !

IH

Alors l'étonnement de Valentin est à son comble. Qu'est-ce donc qui possède à ce point toute l'attention de l'adorable créature? Il écarquille les yeux, en vain; il ne peut pas, à travers la distance, deviner sous l'ébouriffement des cheveux la pensée, le rêve où elle s'absorbe. Une idée ! Il jette le revolver, il prend une lorgnette de théâtre, et regarde, regarde encore. Il sourit, extasié, d'abord parce qu'elle est cent fois plus jolie qu'il ne l'avait espérée, et pour une autre raison.

11 distinguait mal, à cause de l'éblouissement du soleil. Maintenant, sous le grossissement du verre qui rapproche, il la voit, doucement émue, frémissante, se retenant d'une main au rebord de la fenêtre; elle a dans les yeux une tendresse qui se meurt, se ranime, meurt encore, infinie; ses lèvres tremblent, comme dans le désir ou le regret d'un baiser ; et si les fleurs d'un jardin de grisette qui montent en se mêlant, ne la cachaient jusqu'au plus haut bouton du corsage, il verrait le tendre essouflement d'une gorge gonflée de désir ainsi que dans une étreinte. La seule chose qui empêche Valentin de devenir fat, c'est qu'il l'est déjà ! Ainsi, malgré l'écartement des croisées, elle est troublée à ce point rien qu'à songer qu'il la considère! Il s'explique fort bien, à présent, pourquoi elle évitait de le regarder ; elle avait peur de montrer dans ses yeux l'adorable excès de sa tendresse. Ah ! chère enfant ! Comme ce sera charmant tout à

raST

l'heure ! A Bougival, oui, oui, ou à Louveciennes ; c'est amusant, quelquefois, la plainte en écho des sommiers. Il ne sera pas brutal. Au contraire. Il épargnera cette jeune pudeur. 11 ne dira pas, tout de suite, qu'il se sait aimé ; il laissera se prolonger la causerie sous les arbres, attendra qu'elle ait murmuré: «Je suis lasse, un peu», pour prendre le chemin de l'auberge hospitalière. Il regarde toujours. Brusquement, elle est devenue toute rose ! comme s'il la serrait dans ses bras, avec des mots à l'oreille. Il n'y tient plus, il s'écrie, la tutoyant déjà : « Attends ! me voici, chérie ! » et il empoigne sa canne et son chapeau. Dans une minute, il sera chez elle, lui dira: «Viens,» l'emportera. Pourtant au moment de sortir, il ne peut s'empêcher — la lorgnette aux yeux — de la regarder une dernière fois, de loin, avant de la voir de tout près. Elle est plus rose encore, sa bouche s'entrouve, les dents heureuses, dans un renversement de cou, et

^ffm'

il croit entendre, mourante, l'exhaJaison d'un soupir... «Tonnerre du Diable! » Qu'est-ce donc qui le prend ? Il lâche vingt jurons, ferme sa fenêtre, jette son chapeau et sa canne. Eh ! c'est qu'il a vu derrière la tête blonde, dans la lucarne, surgir une tête brune, une tête d'homme, jusqu'alors inaperçue à cause du haut rebord de la croisée. C'était bien la peine d'offenser dans le miroir l'austérité du Bouddha 1 II se rassied devant sa table, piteux. Il est vraiment de fort méchante humeur. Il ne peut pourtant pas se défendre de quelque admiration pour celui qui a pu, caché derrière la robe invisible, absorber si pleinement, et si longtemps, l'attention ravie de la voisine sous la vitre ensoleillée.

•rf

Rue Grenéta, au second au-dessus de Pentresol, le dieu Éros s'est établi prêteur sur gages. Enveloppé d'une robe de chambre à ramages qui s'effiloque aux manches, un bonnet grec à gland sur sa chevelure de soleil, un binocle de juif sur le nez, il a l'air d'un vieux qui serait tout jeune, tant s'allument ses clairs yeux d'or, — des étoiles qui auraient mis des besicles, — tant est fraîche

sa rouge bouche aux dents de neige, pareille à une fleur perlière ; il prend du tabac avec des doigts de rose. Tout le jour, il se tient assis dans un grand fauteuil de cuir vert, devant un registre où il inscrit les noms des emprunteuses. Car jamais il ne prête à des hommes ! Sa clientèle, ce sont ces jeunes et ces belles, les bonnes filles sans souci du lendemain qui s'en vont, en robe de satin mal ragrafée, acheter deux sous de lait, à crédit, chez le fruitier d'en face, les mondaines ayant trop rarement refusé de payer les différences, au cercle, de quelque clubman qui pousse la délicatesse jusqu'à ne pas vouloir être affiché, les petites ouvrières auxquelles la menue monnaie de la tirelire ne suffit pas pour acheter des chapeaux passage du Saumon, et toutes les Jo et toutes les Lo. D'ailleurs, gardez- vous de croire qu'il accepte en nantistissement, — comme un vulgaire commissionnaire au Mont-de-Piété, — des pendants d'oreille, des montres, des pièces d'étoffe

des couverts d'argent. Il lui arrive de prêter sur des draps, — toile de hollande, batiste garnie de dentelle, — lorsqu'ils doivent à des circonstances particulières une plus-value dont il est le bon juge ! Mais les gages qui lui plaisent surtout et qui font s'ouvrir sa caisse toujours pleine de billets de banque et d'or ruisselant, ce sontles lettres d'amour, les chères miniatures, les fleurs flétries, toutes les frêles choses que divinise le souvenir d'un baiser ou le souvenir d'une larme. Il excelle à estimer ces riens inappréciables. Ce n'est pas lui qu'il faut essayer de tromper sur la valeur d'une églantine longtemps conservée entre les pages d'un livre, valeur qui dépend, cela va de soi, de la joie plus ou moins sincère avec laquelle l'églantine a été reçue jadis. Comme d'autres connaissent le taux des diamants ou des cachemires, il sait le cours des violettes cueillies à Meudon, un matm de printemps par des amoureux ingénus. En échange d'un gardénia détaché, un soir de cabinet parties-

lier, de la boutonnière d'un habit noir, il ne donne pas une bien grosse somme, mais il offrirait les louis par rouleaux et les billets par liasses à celle qui pourrait lui apporter le parfum qu'eurent ses lèvres le soir de son premier baiser de vierge ! Et la salle où. il eatasse les adorables nantissements est comme un magasin de caresses et de sourires, comme un bazar odorant de tendres réminiscences.

Or, une fois, il arriva que Colette Hoguet, — la plus folle de celles qui, en ce temps pratique, consentent à être folles encore, — fut bien obligée de s'apercevoir que les divers vendeurs de choses ont le mauvais goût de ne vouloir troquer leurs marchandises que contre des espèces sonnantes. C'est en vain que l'on dirait à un couturier : « Faites-moi la plus belle des robes, pour que je sois la plus jolie des femmes », si l'on n'appuyait ce raisonnement d'un argument plus solide ; et, si on ne lui montrait des sommes considéra-

bles dans le porte-monnaie entrouvert, le plus dévoué des Potel et Chabot se bornerait à admettre théoriquement l'urgence des déjeuners réconfortants après les laborieuses nuitées d'amour. Qu'avait- elle fait de son hôtel, Colette? elle l'avait vendu pour acheter une maison de campagne, à Nogent-sur- Marae, au baryton qui chante des tyroliennes au concert delà Scala. Et de son coupé attelé de deux grands steppers russes? elle les avait cédés à un sportsman de ses amis pour payer les fiacres oùelle avait des rendez-vous avec un alto du théâtre des Folies-Dramatiques, qui, plein de scrupules, n'aurait jamais consenti à monter dans une voiture offerte peut-être par un rival! Puis, à cause de mille fantasques caprices, les diamants avaient disparu comme des gouttes de rosée au soleil ; on ne voyait plus dans les écrins que le creux vide des bracelets d'améthj^stes et des coliers de perles ; et Colette, qui, comme Rotrou derrière les sarments de son grenier.

avait coutume d'éparpiller ses richesses parmi les chiffons des tiroirs, furetait pendant des heures sans retrouver désormais la plus petite pièce d'or. De sorte qu'il lui fallut recourir au prêteur sur gages de la rue Grenéta ! Ce qui l'inquiétait un peu, c'est que, bien des fois déjà, elle était allée chez le dieu Eros, au second au-dessus de l'entresol ; et elle n'était pas bien sûre d'avoir encore quelque chose à lui offrir.

Comme elle était de ses plus fidèles et de ses plus chères clientes, le divin usurier l'accueillit avec une considération toute particulière ; même il lui fit compfiment sur les jolis yeux, un peu las, qu'elle avait; car le commerce d'Éros n'était pas exclusif de quelque galanterie. Mais, bientôt, sérieux, comme il convient d'être en affaires :

— J'espère, madame, dit-il en rajustant ses lunettes, que vous n'avez pas pris la peine de me rendre visite pour m'offrir une opération médiocre, et, sans nul doute, vous avez

là quelque objet d'une valeur considérable?

— Considérable, en effet, dit Colette, payant d'audace et résolue à vendre sa marchandise. Regardez plutôt.

Hélas ! il eut un petit rire de dédain en voyant le gage qu'elle tirait de son manchon.

— Eh I dit-il, qu'est cela ? un gant ?

— Le plus précieux des gants ! Il a reçu le premier baiser, — le baiser d'aveu, — d'un fort beau jeune homme pour qui j'ai nourri des sentiments d'une tendresse incroyable.

— Hum ! hum ! fit le dieu Eros dans une toux bien imitée. Voilà un nantissement qui ne saurait me convenir. Vous êtes une personne qui ne s'attarde guère aux bagatelles des flirtations ; un baiser, où la courtoisie eut, sans doute, autant de part que la tendresse, n est pas pour vous avoir laissé un regret bien précieux. Et puis, donnez-le-moi, votre gant, que je le respire. Ah 1 fi ! fi ! vous vous moquez de moi, je pense ? Cette peau

de Suède n'a point le parfum exquis de rose à peine odorante, qui émane d'ordinaire de votre jolie personne, et ceci est la relique d'un caprice depuis longtemps oublié, — relique sans valeur, par conséquent, — à moins que vous n'ayez eu la mauvaise foi de m'apporter le gant de votre femme de chambre. Si vous n'avez pas autre chose à m' offrir, ajouta le prêteur sur gages en se levant à demi, avec une aménité froide, qui congédie...

Colette poussa un petit soupir, et dit, pleine de ruse :

— Allons, je le vois bien, il faudra que je

me sépare de l'objet auquel je tiens plus qu'à

ma propre existence 1 Le sacrifice est si cruel

que mon cœur se serre, que des larmes me brûlent le bord des yeux.

— Que je vous plains ! dit Éros, d'un ton de commisération polie.

— Au moins, avant de vous donner ce gage, — en échange duquel je n'accepterais qu'avec regret tous les trésors des féeries,

— laissez-moi le toucher encore, laissez-moi retrouver le souvenir hélas ! de l'indicible joie dont il fut le caressant témoin et le complice.

— Voyons l'objet, madame. Quoi ! ce n'est qu'une chemise ?

— La chemise de mes plus chères noces ! la chemise où je frissonnai le soir d'un inoubliable délice ! Vous remarquerez qu'elle est déchirée vers le haut, ce qui témoigne de la ferveur des premiers emportements.

— Je ne dis pas ! je ne dis pas ! La déchirure donne un certain prix à ce chiffon de batiste. Néanmoins, à mon grand regret, je ne saurais me contenter de ce nantissement.

— Eh ! pourquoi ?

— Elle n'est pas fripée, dit l'expert. Au surplus, vous avez acquis une trop parfaite expérience pour ne pas convenir avec moi que le seul fait d'une chemise gardée à l'heure du suprême abandon implique, de votre part ou

go POUR LES BELLES PERSONNES

de celle de votre ami, une réserve tout à fait regrettable.

Désespérée, — car elle avait résolu d'acheter, sans aucun retard, une rivière de cinquante mille francs admirée chez un bijoutier de l'avenue de l'Opéra, — Colette offrit successivement la lorgnette avec laquelle elle avait regardé toute une soirée le baryton de la Scala, l'alto sur lequel le musicien des Folies- Dramatiques lui joua si souvent : « Une fièvre brûlante », et des portraits, et des lettres, et des feuilles d'un rosier grimpant acheté, un matin d'idylle, au marché de la Madeleine I L'usurier refusa tout, impitoyable, disant par instants : « Je ne prêterai pas un louis sur de telles vétilles. »

Elle se sentait si triste que, pour un peu, elle eût pleuré, vraiment.

— Eh I dit Éros attendri enfin, ne vous désolez pas de la sorte ; il y a peut-être moyen d'accommoder les choses. Réfléchissez, cherchez, trouvez. Voyons, ne sauriez-vous vou»

aviser de quelque autre gage, — que sais-je, moi? — moins banal, d'un charme plus intime, où s'attacheraient des souvenirs et des espérances d'une nature véritablement sérieuse ?

Elle songeait. Tout à coup, elle eut les joues aussi rouges que les coquelicots des blés !

— Attendez ! cria-t-elle.

Elle disparut dans une chambre voisine, revint très vite, les joues plus empourprées encore, offrant à l'avare dieu Éros, entre deux de ses doigts frêles, une si petite touffe de cheveux recroquevillés, arrachée, certainement, parmi les frisons de la nuque, sous l'écaillé du peigne, et tout à fait pareille à une pincée de safran d'or !

Et le prêteur sur gages s'écria, ravî, en ouvrant largement sa caisse :

— Prenez l'or, les billets, en échange de ceci,, tout l'or, tous les billets ! et je vous donnerai des chèques sur toutes les maisons de banque

des deux mondes ! et si vous n'avez point assez de tant de sommes, je ferai vendre aux enchère les maisons de porphyre et de lapislazuli que je possède, au bord de la mer, à Paphos, et mes bois cythéréens pleins de colombes roucoulantes !

Page 1