Espace entouré par lei rabatteurs
POUR LES PJNFANTS. 75
biles, altcnilant Tours. Debout, je regarde, j'écoute, mon cœur bat. Je m'appuie sur mon fusil, non sans trembler un peu.
— Voici ce qui va se passer, pensé-je. Jl s'élancera, je viserai, je tirerai, il tombera...
Tout à coup, à ma gauche, j'entends quelque chose tomber sur la neige, mais assez loin. Je regarde à travers les hauts sapins : à cinquante pas environ, derrière les arbres, se tient debout quelque chose de noir et de grand.
Je mets enjoué et j'attends, en me demandant s'il ne va pas s'approcher un peu plus. Je ne le perds pas de vue : il remue les oreilles, se retourne et marche a reculons. De côté je le distingue mieux. L'énorme bête! Je vise fébrilement... Feu! J'entends ma balle heurter lourdement un tronc. Je regarde à travers la fumée; mon ours s'enfuit à reculons et se dérobe dans la forêt.
— Eh bien! pensé-je, mon affaire est perdue. Il ne reviendra plus sur moi, main-
tenant ; que mon compagnon Je tire, ou qu'il passe à travers les mougiks, il ne reviendra plus sur moi.
Toujours debout, j'avais rechargé mon arme el j'écoutai. De- tous côtés criaient les mougiks ; mais, sur la droite, non loin de mon compagnon, j'entendis une baba hurler de toutes ses forces :
— Le voilà! Le voilà! Le voilà! Par ici! Par ici ! 0-oh ! Aï ! Aï ! Aï !
Il est évident que Tours est en vue. J'ai perdu l'espoir qu'il revienne de mon côté; je jette les yeux à droite, sur mon compagnon. Je vois Démian, sans raquettes, armé d'un bâton, courir dans le sentier vers mon compagnon; il s'accroupit auprès de lui, et lui montre quelque chose avec son bâton, en faisant le geste de viser. Mon compagnon épaule aussitôt et vise là où Démian lui a montré.
Feu! Le coup est parti.
— Eh bien ! pensé-je, il Ta lue.
Seulement, j'ai beau ouvrir les yeux, je ne
le vois pas courir à Tours.
— Un ratéj sans doute, ou bien il aura mal visé, pensé-je. Maintenant la bête va se sauver à reculons, et je ne la reverrai plus de mon côlé.
Mais qu'arrivait-il? Devant moi, tout à coup, j'entendis quelqu'un se précipiter comme un tourbillon, et, faisant jaillir la neige, haleter tout proche.
Je portai mes regards en avant : et lui, droit sur moi, par le petit sentier à travers le taillis de jeunes sapins, il courait à perdre haleine, visiblement effaré par la terreur, hors de lui. Je l'apercevais, à cinq pas, la poitrine noire, la tête grande aux poils roux, volant sur moi, soulevant la neige de toutes parts. Et je voyais, aux yeux de l'ours, qu'il ne me voyait pas, mais qu'exaspéré par l'épouvante, il courait de toutes ses foices,
n'importe où. C'était sur le pin oii je me tenais que le précipitait directement sa fuite aveugle.
J'épaule mon fusiK je tire, et l'ours s'est encore rapproché. Je regarde; je n'ai pas visé justCj la balle a dévié et l'ours n'entend pas 5 il vient sur moi, il ne me voit toujours pas. Je baisse mon fusil, je l'appuie presque contre sa tête. Feu! Je vois que je l'ai touché en plein, mais je ne l'ai pas tué.
H relève un peu la tête, rabat ses oreilles, et, avec un rictus, fond sur moi. Je saisis l'autre fusil, mais je l'ai à peine dans la main que l'ours est déjà sur moi : il me renverse dans la neige et me passe sur le corps.
— Eh bien! pensé-je, il est heureux pour moi qu'il m'ait laissé.
Je commençais à me relever, quand je sentis une pression violente. Non, il ne m'avait pas laissé. N'ayant pu retenir son élan lorsqu'il avait fondu sur moi, il m'avait
dépasse; mais, se relournant aussitôt, il était tombé sur moi de tout son poitrail.
Je sens quelque chose de lourd peser sur moi, un souffle chaud haleter au-dessus de mon visage, — et qu'il me prend la tête dans sa gueule. Mon nez est déjà dans sa bouche, et je respire l'odeur chaude de son sang. Il me serre les épaules entre ses pattes : impossible de bouger.
Je réussis cependant a replier ma tête contre ma poitrine, et je dégage avec effort mon nez et mes yeux de sa gueule. Mais lui, il guette l'occasion de planter ses crocs juste dans mes yeux et mon nez. Je sens qu'il applique sa mâchoire supérieure sur mon front, au-dessous des cheveux, et sa mâchoire inférieure au-dessous de mes yeux. Il serre les dents, il commence à presser. C'est comme des couteaux qui m'entrent dans la tête. Je me débats, je m'évertue; et lui, il se dépêche, et comme un chien me ronge.
Je me de'gage, il me saisit de nouveau.
— Eh bien 5 pensé -je, ma fm est venue!
Je sens tout à coup que le poids qui m'écrasait s'allège un peu. Je regarde, il n'est plus là; il m'a lâché et est parti.
Lorsque mon compagnon et Démian avaient vu que l'ours, après m'avoir renversé dans la neige, se mettait à me dévorer, ils s'étaient jetés à mon secours. En voulant arriver plus vite, mon compagnon s'était trompé : au lieu de prendre le sentier battu, il s'était fourvoyé à travers champs et était tombé. Tandis qu'il se retirait péniblement de la neige, l'ours continuait à me ronger.
Quant à Démian, se trouvant sans fusil, sans autre arme qu'une branche sèche, il avait lancé le petit chien, en criant :
— Il déchire à mort le barine ! Il déchire le barine !
Puis, courant a l'ours :
— Toi, vilain, criait-ilj que fais-lu ? Lâchele! Lâche-le!
L'ours écouta, me lâcha et partit.
Lorsque je me relevai, il y avait sur la neige autant de sang que si Ton eût coupé la gorge d'un mouton. Au-dessus de mes yeux, la chair pendait par lambeaux; mais, dans Tentraînement de la lutte, je ne sentais pas la douleur.
Mon compagnon arriva, nos gens s'assemblèrent; on examina ma plaie, on la frotta avec de la neige. Moi, oubliant mes blessures, je demandai :
— Où est l'ours ! De quel côté est-il allé ? Soudain, des cris éclatent :
— Le voilà ! Le voilà !
Et nous voyons l'ours s'élancer de nouveau dans notre direction. Nous nous jetons sur nos fusils ; mais personne n'a encore pu tirer qu'il a déjà passé en courant. Ivre de rage, il revenait sans doute pour achever sa proie ; mais, à la vue de tant de monde, il avait pris peur.
Nous remarquâmeSj h la piste, que le sang coulait de la tête de Tours. Nous voulûmes nous mettre à sa poursuite, mais ma tête commença a me faire souffrir, et nous partîmes pour la ville, en quête d'un médecin.
Le médecin cousit mes plaies avec de la soie ; elles guérirent.
Un mois après, nous revenions chasser ce même ours ; mais je ne réussis pas à Tachever. Il ne sortait pas de Tenceinte, mais il ne cessait de courir le long du circuit en poussant d'horribles grognements. Ce fut Démian qui Tache va. Mon coup de feu lui avait brisé la mâchoire inférieure et cassé une dent.
C'était un animal énorme; sa peau noire était magnifique.
Je l'ai fait empailler, et placé dans ma chambre. Les plaies de mon front sont si bien guéries, qu'il est difficile d'en reconnaître Tendroil.
YERMAK
Sous le règne du tzar Ivan V^ssilievitch Grozniii, il y avait de riches marchands, les Strogonov, qui vivaient à Perm, sur la rivière Rama.
Ils ouïrent dire qu'aux bords de la rivière Kama, sur un espace de cent quarante verstes, se trouvait une bonne terre; les champs, depuis un siècle, n'y étaient plus cul-