Représentant des paysans élu par eux
la paroi du puits et s'arracha de la corde, La vachère retourna à Tisba et dit au staroste :
— Alexandre ! descends, petit père, dans le puits. J'ai laissé tomber le seau.
Mais Alexandre lui répondit :
— C'est toi qui l'as laissé tomber, c'est toi qui dois le repêcher.
— Soit, fît-elle, je descendrai moi-même; seulement tu m'aideras.
Le staroste se mit à rire.
— Eh bien, allons ! dit-il. Tu es à jeun, maintenant, et je te tiendrai ; mais après le repas, c'eût été impossible.
Le slaroste attacha un bâton au bout de la corde, et la baba, à cheval sur le bâton, empoigna la corde et commença à descendre dans le puits, tandis que le staroste déroulait la corde en tournant la roue.
Le puits avait en tout six archines de profondeur; l'eau, seulement une archine. Le
staroste déroulait doucement, et sans cesse il demandait :
— Encore ? Encore ?
Et, d'en bas, la vachère lui criait :
— Encore un peu !
Tout à coup, le staroste sentit que la corde mollissait. Il appela la vachère: elle ne répondit pas. Il regarda dans le puits et vit que la vachère gisait dans Teau, la tête en bas, les pieds en Tair.
Il se mit à crier, à appeler du monde ; mais il n'y avait personne. Seul, le garçon d'écurie accourut. Le staroste lui ordonna de tenir la roue ; puis il retira la corde, s'assit à califourchon sur le bâton et descendit dans le puits.
Dès que le garçon d'écurie eut descendu le staroste au niveau de l'eau, le même fait se reproduisit. Le staroste lâcha la corde et tomba, la tête en bas, sur la vachère.
Le garçon d'écurie se mit à crier ; puis il
courut à réglise chercher du monde. La messe finissait, les gens sortaient de l'église. Moujiks et babas s'élancèrent tous vers le puits. Ils s'attroupèrent autour de la margelle, criant tous à la fois ; mais nul ne savait ce qu'il fallait faire.
Le jeune charpentier Ivan fendit la foule, marcha au puits, saisit la corde et, s'asseyant sur le bâton, ordonna qu'on le descendît, après s'être attaché à la corde par la ceinture. Deux mougiks le descendirent, tandis que tous les autres regardaient dans le puits : qu'allait-il arriver à Yvan ?
Dès qu'il fut près, de l'eau, il lâcha la corde des mains et fût tombé la tête la première, s'il n'eût été retenu par la ceinture. Tout le monde s'écria :
— Retire-le !
Et on tira Ivan an dehors.
Il était suspendu par la ceinture, comme un mort. Sa tête pendait aussi et heurtait
contre les parois. Son visage était d'un bleu violacé. Il fut saisi^ détaché, couché par terre. On le croyait mort ; mais soudain il respira lourdement, fut pris de toux, et revint à lui.
Alors on voulut redescendre; mais un vieux mougik déclara qu'on ne pouvait pas, parce qu'il y avait dans le puits du mauvais air, et que ce mauvais air tuait les hommes. Les mougiks coururent alors chercher des crocs, et se mirent en devoir de retirer le staroste et la baba.
La femme et la mère du staroste poussaient des cris lamentables près du puits. On les apaisa, et les mougiks, ayant accroché leurs crocs, essayèrent de tirer les morts. Par deux fois, ils hissèrent par ses vêtements le staroste jusqu'à la moitié du puits, mais il était lourd, ses vêtements craquèrent, et il se détacha. On finit par l'agripper avec deux crocs et par le retirer. Puis, on retira la va-
chère. Tous deux étaient déjà morls; rien ne put les ranimer.
Lorsqu'on examina le puits^ on reconnut qu'en effet il y avait au fond du mauvais air.
Cet air est tellement lourd, que ni Thomme ni aucun animal n'y peuvent vivre. On descendit dans le puits un chat qui, à peine arrivé à l'endroit où se trouvait le mauvais air, mourut aussitôt.
Mais c'est peu qu'un animal n'y puisse vivre; une bougie n'y peut brûler. On descendit une bougie dans le puits ; elle s'éteignit en arrivant à l'endroit.
Il y a sous terre, des lieux où cet air s'accumule ; si tu y pénètres, tu ne tardes pas à tomber mort. C'est pourquoi, dans les mines, on a des lampes qu'on descend dans ces endroits-là, avant qu'un homme ne s'y engage. Si la lampe s'éteint, l'homme ne doit pas pénétrer; on laisse alors entrer Tair pur jusqu'à ce que la flamme puisse brûler.
Près de la ville de Naples se trouve une grotte de ce genre. Le mauvais air y est à demeure sur le sol^ à une archine de hauteur; plus haut, un bon air. Dans cette grotte, un homme peut marcher sans qu'il lui arrive malheur, tandis qu'un chien, à peine entré, perdra la respiration.
D'où vient ce mauvais air? Il vient de ce même bon air que nous respirons. Lorsqu'on entasse un grand nombre de gens dans une pièce dont les fenêtres et les portes sont si hermétiquement closes que l'air frais du dehors ne puisse entrer, il s'engendre alors le même air qu'au fond du puits, et les gens mourront.
Il y a une centaine d'années, à la guerre, les Hindous firent prisonniers cent quarantesix Anglais qu'ils enfermèrent dans un souterrain, où l'air n'entrait pas.
Au bout de quelques heures, les prisonniers commencèrent à haleter, et à la fin
de la nuit cent vingt-trois d'entre eux étaient morts. Les autres sortirent à peine vivants et gravement malades.
D'abord, Tair du souterrain était bon; mais quand les captifs eurent respiré tout le bon air, comme il ne se renouvelait pas, il s'engendra un mauvais air tout semblable à celui du puits, et ils moururent.
Pourquoi le bon air se change-t-il en mauvais air, là où les gens sont entassés en grand nombre? Parce que les gens, quand ils respirent, aspirent le bon, et qu'ils expirent le mauvais.