POLTRONNERIE DES LIÈVRES
Les lièvres, pour se nourrir, mangent, la nuit, ceux des bois, l'écorce des arbres ; ceux des champs, les semailles d'automne et rherbe ; ceux des enclos, les grains de blé des granges.
Pendant la nuit, les lièvres laissent, dans la neige profonde, une piste visible. Or, les hommes sont grands amateurs de lièvres, et les chiens, et les loups, et les renards, et les corbeaux, et les aigles. Si le hèvre rentrait
au gîte simplement et (Jiieetement, on aurait bientôt fait de le suivre à la piste^ le matin^ et de le surprendre : mais Dieu lui a donné la poltronnerie, et cette poltronnerie le sauve.
La nuit, il va sans peur, laissant, par les champs et les bois, une piste toute droite. Mais, dès que Taurore arrive, réveillant ses ennemis, le lièvre s'imagine aussitôt entendre soit les abois des chiens, soit les cris des moujiks, ou le grincement des traîneaux, ou le bruit du loup dans la forêt; et voilà que, de la peur, il bondit de côté et d'autre. Il s'élance en avant, quelque chose l'épouvante, et voilà qu'il revient en courant sur ses pas. Entend-il quelque autre bruit, d'un saut, il. se jette de côté, et détale hors de sa piste. Qu'un son frappe de nouveau son oreille, et le lièvre, de nouveau, retourne en arrière, et bondit de nouveau par côté. Quand il commence à faire jour, il se gîte.
Au matin, les chasseurs examinent la piste du lièvre ; ils s'embarrassent dans ces voies doublées, ces brusques écarts, et admirent la ruse deTanimal. Mais le lièvre ne songeait guère à ruser; il avait seulement peur de tout.