‹ Pour lire au bainChapitre 13 sur 63 · L'AVANT- GARDE · texte numérisé non relu

L'AVANT- GARDE

pour que l'autre offrît tout en vain. Ce fui entre elles, — avant le duel au pistolet ou à l'épée, une lutte d'extravagances et d'audaces. Quand elles eurent reconnu que les manèges des flirtations ne servaient de rien, elles s'emportèrent aux témérités extrêmes. Qui donc envoyait tous les matins chez M. de Queyras d'énormes touffes de violettes de Nice, avec une carte parmi les fleurs ? Madame de Graçay ou Madame de Lurcy-Sevi. Qui donc portait, à l'Opéra, entre les dentelles du corsage les couleurs en rubans du jockey de M. de Queyras, la veille du prixd'AuteuilîMadmie de Lurcy-Sevi ou Madame deGraçay. Une fois, celle-ci, en voiture, attendit M. de Queyras jusqu'à quatre heures du matin à la porte d'un cercle, et, comme quatre heures sonnaient, elle eut un cri de rage : sa rivale attendait aussi, devant la même porte, à pied, dans la boue !

Cependant le gentilhomme à qui s'adressaient tant de violents hommages ne demeu-

rait pas impassible ; il hésitait, voilà tout. Toutes deux également belles, l'une a'rec ses cheveuv de nuit, l'autre avec ses cheveux d'aurore, il ne leur eût pas fait l'injure — devant deux passions également ardentes — d'un partage absurde. Le partage ne pourrait avoir lieu que plus tard, espacé. Il voulait choisir, il leur devait de choisir, de préférer. Mais sa reconnaissance profonde pour ce double amour était telle qu'il se serait cru véritablement coupable s'il se fûtrésolu à l'un des deux bonheurs qui lui étaient offerts, sans une raison véritablement sérieuse, déterminante ! Madame de Graçay et Madame de Lurcy-Sevi comprenaient si bien cet honnête sentiment que leur unique pensée était de deviner la preuve de dévouement ou la tentation qui attirerait l'indécis vers l'une ou vers l'autre, et chacune d'elles avait pour pire angoisse la peur d'être devancée.

Une fois, elles crurent avoir deviné- — et elles avaient deviné en effet, — parce que M. de Queyras, pendant une matinée à la salle

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Herz, avait regardé longtemps, avec un regard qui compare, les corsages des deux rivales.

Quand elles er.frèrent, le surlendemain, ensemble, — elles étaient excellentes amies. — dans le bal de Madame de Ruremonde, il y eut un brouhaha d'étonnement. Jamais l'impudeur tranquille du décolleté n'avait à ce point dépassé les limites! Blanche comme de la neige où l'on aurait jeté deux roses, la gorge de Madame de Graçay s'offrait presque sans voile, et celle de Madame de Lurcy-Sevi, plus pareille à deux oranges, éclatante, un peu dorée, — or qui se bombe, et se meut, — concentrait toutes les lueurs frissonnantes dans sa double rondeur chaude.

M. de Queyras regardait.

L'instant était suprême. Evidemment, le choi^, qu'elles ne pouvaient plus retarder — « à moins de réaliser les mythologiques nudités des déesses sur le mont Ida, — le choix allait être un fait accomoli.

Madame de Lurcy-Sevi considéra sa rivale.

Elle vit que Madame de Graçay a cause de son ampleur blanche, paraissait plus "décolletée.

Elle eut le courage des crises définitives.

Feignant d'être incommodée parla chaleur du bal, elle se laissa tomber dans un fauteuil, puis, sous les yeux de M. de Queyras qui se précipitait, empressé, elle arracha violemment tout son corsage I et s'évanouit, sûre d'ellemême.

M. de Queyras s'agenouilla sous couleur de ramasser l'éventail tombé, et disant tout bas les paroles d'aveu.

Depuis, Madame de Graçay a cru se venger de sa défaite en disant qu'il était impossible de lutter contre une ennemie si prompte à démasquer 1' c avant-garde >. Mais les mots ne peuvent rien contre les faits ; moi qui écris ceci pour les belles baigneuses énamourées, j'ai vu le mois dernier, à ISice, M. de Queyras et Madame de Lurcy-Sevi passer ensemble, le

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long de la mer, tout près l'un de l'autre, chuchotant, extasiés. Et elle avait un corsage très montant. Gomme un général, après la victoire, s'habillerait en bourgeois.

Juliette lui avait dit :

J'y consens ! J'irai demain chez vous. Chez vous. Chez vous, moi ! N'est-ce pas que je suis adorablement bonne ? Je vous conseille de tomber à genoux, tout de suite, de me remercier avec des larmes de joie. Et c'est à l'heure du déjeuner que j'entrerai dans votre détestable logis où doit survivre l'Ylang-Ylang des amours anciennes. Le menu ? Je ne mange que ce qui croque, pour donner à mes drats de chatte l'illusioa de petits os d'oiselet dévoré

tout vivant ; et je n'ai jamais compris que l'on bût autre chose que de lamousse de vin d'Asti. Mais si je vous accorde la faveur indigne . de ma présence, c'est aune condition, Monsieur.

— Laquelle ? avait demandé Valentin.

— Par mes veux qui sont tout le ciel, par mes lèvres où sont toutes les roses, par mes cheveux où sont tous les parfums, — et aussi sur votre foi de galant homme, — vous allez me jurer que vous n'abuserez en aucune façon de notre tête-à-tête, non, pas même pour baiser le bout du petit doigt de mon gant jeté sur la table, ni pour chercher à savoii si j'ai, plus haut que le coude, un joli signe rose.

Inébranlablement résolu à ne tenir aucune de ses promesses, Valentin avait consenti ù tous les serments ; et c'est pourquoi le lendemain, dans le fumoir de cuir gaufré d'or où la table était mise, près de bûche? flambantes que pâlissait le soleil de la fenêtre ouverte, Juliette becquetait des écrevisses entre ses lèvres plus rouges, un peu de mousse de

vin d'Asti, comme une écume de sève, resté à chaque coin de la bouche.

D'abord, la conduite de Valentin fut digne, en vérité, de tous les éloges. Pas une parole trop ardente, pas un regard trop vif. Parfait. Il n'essaya point de se tromper de verre ! Et il aurait eu un cœur de marbre, — ainsi qu'elle a le sein, — qu'il n'eût point montré une plus irréprochable réserve. Mais, tout à coup, sans transition, comme si l'instant précis fût venu d'un accomplissement longtemps prémédité, il cria : « Je t'adore ! » et la prit dans ses bras. Épouvantée, et si belle dans ses cheveux défaits, elle lutta désespérément, s'accrochant aux rideaux de la chambre, ne voulant pas tomber sur les molles fourrures du tapis, qui sont un lit de mousse blanche. Avec des paroles de haine et des cris de rage ou de peur, elle lui repro chait la foi trahie. « Parjure! misérable! infâme! » Ah! que vous êtes doux, mots

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affreux! Il s'enivrait de l'injure, à cpuse de la voix, et il serrait, toujours plus étroitement, Juliette, dont les forces enfin défaillirent, et la colère. Une douceur, peu à peu, malgré elle, l'envahissait, l'alanguissait; ses yeux se mouraient dans une tendresse humide. Sa résistance ne menaçait plus, demandait grâce. « Eh bien oui! je t'aime! c'est vrai, je t'aime ! j'ai été coquette, je t'ai fait souffrir, j'ai eu tort, je me repens, je t'aime ! » Elle ne se refuserait plus, elle se soumettrait. Elle lui demandait seulement de ne pas la surprendre ainsi, d'attendre quelques jours, pas même quelques jours, jusqu'à demain. Demain elle reviendrait, très bonne, très obéissante. Il pouvait la croire, elle reviendrait. Mais lui, il la tenait toujours, dépourvu de confiance. « Soit ! murmura-t-elle enfin, mourante sous l'emportement des baisers. Soit, je suis vaincue, je t'appartiens, aujourd'hui, à jamais. Mais, un instant, oh I rien qu'un instant, je t'en conjure, laissemoi... » Cette fois il se sentit, plein d'une joie

infinie. Elle cédait, elle voulait bien! En même temps, étant un homme pratique, il concevait le pourquoi du court répit demande'. L'abandon même, — l'abandon surtout, — doit avoir sa coquetterie; il entrevit la nécessité d'une poudre de riz suprême. Attendri de reconnaissance, éperdu des bonheurs prochains, il desserra son étreinte, et, lentement, à reculons, tandis qu'elle lui envoyait en rougissant des baisers, il quitta la chambre presque nuptiale déjà, où il rentrerait bientôt. Car elle était à lui, enfin ! Après tant de flirtations cruelles, et tant de refus et tant d'amères attentes, elle se faisait douce, et ne disait plus non, et disait oui, l'adorée. Des bouffées de joie et d'orgueil, de son cœur triomphant, lui montaient à la gorge. Il la posséderait, l'exquise et délicieuse créature, si blanche, toute lumineuse, en fleuri... Un éclat de rire sonna dans un bruit de porte refermée . Oh ! l'horrible soupçon l II se précipita, traversa la salle à manger, l'antichambre, arriva sur le palier

juste à temps pour voir disparaître, en bas, le lQjig de la rampe qui tourne, le chapeau de Juliette, et l'éclat de rire montait encore dans la cage de l'escalier, comme un oiseau fou qui se cogne aux murs !

MESDEMOISELLES MÉNEGHME

Jumelles , et toutes pareilles ; pareilles comme les deux feuilles d'une même branche , comme les deux gouttes d'une même liqueur, comme les deux Lîonnet d'un seul piano I

Une seule chose, — mais une chose obscure et secrète, — différencie les deux jeunes sœurs : Marthe n'a jamais senti ia petite main aux ongles clairs frémir sous des lèvres amoureuses, tandis que Thérèse n'a plus rien à donner au baiser, — qu'elle ne lui ait donné déjà.

Les promenades, deux à deux, le soir, des cousins avec les cousines ne sont pas sans péril, surtout sous les tonnelles à peine traversées de lune, où il y a des bancs au bout.

Cependant Thérèse va se marier-, et ce n'est pas avec celui qui lui offrait le bras, à la campagne, après les jeux innocents.

Elle est très inquiète, Thérèse, et les parents, qui ont eu quelques soupçons de la promenade trop prolongée, sont aussi inquiets que leur fille; car le futur mari ne passe pas pour un homme sans expérience, et, s'il éprouve un désappointement, il est bien capable de proclamer son mécontentement le lendemain des noces, sans politesse.

Crainte chimérique î le mari, quand midi sonne, sort triomphalement de la chambre nuptiale, et il a tout l'air d'un chevalier vainqueur qui vient de conquérir l'Eldorado 1

La joie des parents est si grande qu'ils ne

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pensent plus du tout à la longue promenade bous la tonnelle, et qu'ilg n'entendent pas Thérèse, la nouvelle mariée, dire tout bas à Marthe : « Merci, petite sœur. »

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