‹ Pour lire au bainChapitre 46 sur 63 · L'ÉTAL · texte numérisé non relu

L'ÉTAL

Regardez. La vitrine étincelle au soleil, et cent petits portraits apparaissent derrière la glace nette qui reluit. Il y a des archevêques et des princes, des généraux et des magistrats, des te'nors et des filles. Les hommes sont assez laids ; les filles, pour la plupart ne sont pas belles, mais elles sont décolletées ; elles compensent leur laideur en la montrant davantage. L'une, trop grasse à cheval sur une chaise^ fume la cigarette, et, penchée en avant, déborde le dossier ; l'autre lève les bras et bâille comme une femme qui voudrait être désennuyée. Celle-ci, qui n'a pas de robe/

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porte une cuirasse solide, heureusement ; celle-là ne porte rien du tout. Quelquefois, on voit Adah Menken en maillot, sur un rocher. Cette pauvre femme, squelette à présent, montre encore ses jambes. La mort ellemême n'a pu la soustraire à l'ignominie. Ceci est lugubre comme un sépulcre violé, comme un linceul affreusement soulevé. Mais quoi ! il y a un solde de photographies qu'il faut bien écouler. L'ensemble, d'ailleurs, est répulsif : c'est le sérail économique du passant.

Devant la vitrine, il y a foule. Là s'arrête l'oisif à la tête vide, en quête d'une pensée. Un lycéen, qui vient de rallumer son cigare au bureau de tabac voisin, se dresse sur la pointe (2<îs pieds et contemple, la bouche ouverte, clignant de l'œil ; en s'en allant, il emportera dans sa mémoire de quoi illustrer, la nuit, les pages funestes de quelque livre dérobé. Quelquefois, un jeune homme

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maigre, l'habit fripé, sans pardessus l'hiver, fait halte uevant la boutique et regarde longuement, tristement, toutes ces filles qu'il trouve belles, lui, pauvre diable, et qu'il n'aura jamais, puisqu'on les paye. Puis il s'éloigne, pressant le pas, car l'heure du bureau est déjà passée. Ce jour-là, il travaillera mal et sa nuit aura de mauvais rêves. Savezvous quelles angoisses, dans un homme voué à la misère sans espoir, peuvent naitre d'un seul désir?

Un monsieur respectable se mêle au groupe. Il a quarante ou cinquante ans; il est habillé d'une façon correcte. Toute son attitude indique clairement qu'il n'est pas venu là exprès qu'il passait, voilà tout, ou q^:\ attend quelqu'un qui lui a donné rendez-vous au coin de cette rue. Ce n'est pas lui qui écarquillerait les yeux comme ce tas de badauds qui l'entourent. Le regard dont il effleure la vitrine est parfaitement indiffé-

rettt, détaché; si l'on y peut lire quelque chose, c'est un peu de mépris et même de dégoût. Quelquefois pourtant ses paupières battent avsc vivacité, montrant et cachant tour à tour un œil jaune qui s'allume. M lis cela dure peu. Son sourire s'accentue en une grimace qui veut évidemment dire :

t Pouah! quelle horreur 1 » et il se détourne, regardant encore du coin de l'œil.

Puis arrivent, bras dessus, bras dessous, jacassant et riant, les jeunes filles qui sortent de l'atelier* ou qui viennent du magasin. Vous les connaissez bien. Ce sont elles que l'on rencontre dans les rues, à l'heure du déjeuner, deux par deux ou trois par trois, tête nue, le nez en l'air, un ruban noué autour du cou ; leurs robes d'orléans fripées montrent une doublure grise par les déchirures du coude, et le corsage mal boutonné çà et là est percé en plus d'un endroit par la pointe noire d'une baleine. Elles arrivent,

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elles poussent, coudoient, rien au nez des personnes et, en deux secondes, (es voilà au premier rang, le front collé à la vilre. Elles ne se bornent pas à regarder, elles commentent les types et les attitudes. Elles sont familières à l'égard des photographies. Gomme déjeunes gens de lettres, pour se donner bon air, saluent d'un geste amical et appellent par leurs noms les hommes illustres qui passent, elles disent tout haut : « Tiens, voilà Blanche ! » ou bien : « Regarde donc, c'est Alice. » Là-dessus, elles s'en vont, comme elles sont venues, riant et jacassant, se tirant l'une à l'autre, et leur étourderie ressemble à de l'impudence. Le Monsieur respectable s'éloigne en même temps qu'elles. On pourrait croire qu'il les suit, s'il n'avait pas l'air ai ?espectable.

Quand il y a des stéréoscopes, on fait queue. Le stére'oscope, chez les marchands de photogi aphies, c'est le cabinet des hor-

reurs dans l'établissement de madame Tussaud; ce qui se cache un peu doit être très intéressant. Certains spectateurs insatiables occupent si longtemps le poste conquis, qu'il y a souvent des impatiences et même des querelles. D'autres fois, l'œil succède à l'œil rapidement, comme le voyageur au voyageur devant le guichet où l'on prend ses billets; vous vous imaginez le désappointement d'un homme qui, après avoir attendu pendant dix bonnes minutes, voit les tours de Notre-Dame au lieu des jambes de mademoiselle Raymonde, et le dôme des Invalides au lieu des épaules de mademoiselle Desclauzas! Hier, pendant que j'observais la vitrine, j'ai remarqué un stéréoscope duquel les gens s'écartaient très vite, avec l'air le plus attrapé du monde. « C'est qneloue monument, » me dis-je et je regardai. Ce n'était pa*, un monument. C'était la Yénus de Médîcis. * Yoilà qui est étrange, la Vénus est nue, cependant, et même beaucoup fhi* nue que les demoiselles, ses voisines. »

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