‹ Pour mieux connaitre HomèreChapitre 10 sur 72 · IL VI · texte numérisé non relu

IL VI

2. Nous connaissons même le nom de l’un d’eux, Magnés. Nous savons que des jeux sur le modèle grec existaient à Ephèse, à Pergame, à Smyrne, à Tarse, à Thyatire, à Tralles, à Magnésie, etc. Il est vrai que plusieurs sont seulement attestés pour une époque plus moderne : mais ceux pour lesquels le témoignage est de date récente ont pu être la continuation ou la restauration d’une institution plus ancienne.

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devait encore attendre des siècles avant de devenir une réalité.

C’est peut-être chez ces réfugiés que l’idée de patrie ou, comme dit le grec, de la terre des ancêtres (rcocTpiç), a été pour la première fois formulée. L’expression revient à la façon d’un refrain : qiXyjv êç Traxpioa youav, èv warptSi yat7|, ©tXvjç a7to 7c'aTpt8oçat7|ç. Cette terre paternelle, nous savons qu’on en prend surtout conscience quand les circonstances nous ont conduit sur un sol étranger : il se peut que ce mot warpiç, qui a été ensuite traduit dans toutes les langues, ait vu le jour parmi les chantres de l’épopée, et qu’il soit sorti des vers d’Homère.

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Les événements qui forment le thème de l’épopée grecque appartiennent à la mythologie : mais c’est une mythologie émondée, tamisée, rendue, autant qu’il était possible, raisonnable et humaine. On n’y trouve point les exagérations et les monstruosités qui composent la plupart des mythologies. Les animaux fabuleux, les métamorphoses fantastiques, les grandissements puérils, ne s’y trouvent que de loin en loin. Si nous rapprochons, par exemple, la mythologie slave, quoique les bylikas soient d’au moins deux mille ans plus jeunes, on voit au premier coup d’œil que les chants homériques appartiennent à un milieu intellectuel grandement supérieur. La part de l’élément merveilleux une fois faite sous la forme des interventions divines, l’action se déroule selon la logique commune ; hommes et dieux ne se déterminent que par des motifs compréhensibles1.

1. Quelques-unes de ces figures peuvent être attribuées à un plus ancien étage de la mythologie, Protée, Circé, les Sirènes, peut-être

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On a remarqué justement que les dieux sortis de l’invention populaire seraient bien étonnés de voir l’existence oisive qu’on mène sur l’Olympe homérique. Les dieux populaires ont à gagner leur vie : ils vont à la chasse, à la pêche, ils travaillent à la terre ou dans les mines. Ils ont, en général, peu de rapports entre eux ; occupés du labeur quotidien, ils poursuivent une existence solitaire et indépendante, sauf les rares occasions où la demande de quelque mortel les met en collision avec une autre divinité. De ce côté laborieux et utilitaire les récits homériques n’ont plus qu’un lointain souvenir, car il n’y a là-haut ni travaux champêtres, ni changement de saison, mais seulement un éternel repos et un printemps éternel. Il n’en fut pas toujours de même, mais, de ce passé, il ne reste que des souvenirs confus, transformés en épisodes mythiques, ou conservés par des locutions qu’on ne comprend plus1.

Pour faire sentir ce degré avancé de civilisation, il n’est pas nécessaire de mettre en regard les rites et les croyances des peuples barbares. 11 suffit de se rappeler les divinités latines : Homère ne connaît ni un Saturne, protecteur des semailles, ni une déesse Cérès présidant aux moissons. Le seul dieu qui travaille est

Calypso : mais les grands dieux et les déesses, Apollon, Athéna, Aphrodite, n’ont plus rien delà mythologie zoologique, et quant à Zeus, il parle par moments comme la personnification même de la Raison

1. Un reste de la vie rustique, mais tout à fait effacé et méconnu, se trouve aux mots à jjloXyô<; et (SouXuto^.

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Héphaestos, encore se borne-t-il aux œuvres d’art.

A côté des divinités anciennes, mises en quelque sorte au repos, il s’en trouve chez Homère de nouvelles, produit de la réflexion, dont le nombre peut s’accroître à toute heure, sous l’impulsion de la pensée du moment. Telles sont : la Justice ( Thémis ), les Prières (Litaï), les Grâces (Charités), la Discorde (. Eris ). On reconnaît déjà le tour d’imagination qui se retrouvera chez Hésiode, chez Pindare, chez Platon. Retrancher ces divinités, comme on Ta proposé, c’est retrancher l’œuvre propre d’Homère.

En considérant certains épisodes, la mort d’Iphigénie, les douze jeunes gens troyens immolés par Achille pour expier le trépas de Patrocle, on pourrait concevoir une fausse idée de l’état des croyances et des mœurs. Mais il faut prendre garde que, comme à ’ ordinaire, les idées et les mœurs avaient devancé le culte, lequel reflète l’état intellectuel de l’époque précédente, et peut-être d’âges encore plus éloignés. C’est ce que l’Iliade nous fait sentir par la sourde opposition entre Agamemnon et Calchas.

Les théoriciens de l’épopée aiment à la mettre en rapport, comme on l’a vu, avec quelque grand événement historique. Le Râmâyana serait un souvenir de la conquête de Ceylan par la race brahmanique.

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Les Finnois auraient immortalisé dans leur poème la mémoire de leur lutte contre les Lapons. Et ainsi des autres. Mais l’historien qui s’applique à ne point substituer sa pensée à celle des textes, se demande s’il peut souscrire à ces interprétations. Le poème finnois ne parle que de la conquête du sampo, un objet en métal dont il a été impossible jusqu’à présent de déterminer la nature. L’armée de Rama faitla guerre, non à un peuple, non à des hommes, mais à Hanuman, roi des singes. On a peine à comprendre pourquoi, après une véritable et authentique victoire, le vainqueur aurait ainsi déguisé, rapetissé son triomphe.

Nous reconnaissons néanmoins qu’il y a quelque chose de vrai dans cette association qui rattache l’épopée à un grand événement historique. Mais cela est vrai seulement pour V épopée savante. Virgile a fait de Turnus le représentant des vieilles populations indigènes de l’Italie. Le Tasse chante la victoire de la chrétienté sur les Infidèles. Là où nous voyons poindre, comme dans la Chanson de Roland, le sentiment d’un grand événement historique, nous sommes avertis que le thème est déjà sorti de sa première phase et s’est réfléchi dans une tête pensante.

Il se peut donc qu’il y ait quelque chose de véritable dans l’hypothèse, plusieurs fois émise, que l’Iliade a pour sujet la lutte de deux civilisations. N’oublions pas toutefois que l’Iliade nous vient de l’Asie : fallu-

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sion sera donc nécessairement obscure, et il sera difficile de la vérifier dans le détail.

Tout ce qui précède doit avoir pour conclusion de placer les personnages homériques en dehors ou à côté de l’histoire. Mais nous leur reconnaîtrons, en revanche, une autre sorte d’intérêt qui n’est pas moindre. Nous apercevons les premiers traits, encore peu marqués, maiscependantreconnaissables, d’unehumanité supérieure, d’une humanité toute littéraire, faite de la pensée des grands écrivains, la même qu'on retrouvera dans la tragédie grecque, la même dont l’idée se transmettra aux modernes, depuis le Tasse jusqu’à Racine, et jusqu’à Y Iphigénie de Gœthe.

Ayant promis de donner une date, nous ne voulons pas manquer à cette annonce* quoique nous sachions ce qu’elle a de périlleux. C’est donc au temps des derniers rois de Lydie, au temps d’Alyatteou de ce Crésus si occupé des choses grecques, que nous rapportons l’ensemble des œuvres placées sous le nom d’Homère. Il est à regretter que nous n’àyons pas pour les fêtes d’Asie Mineure des renseignements détaillés comme ceux que les inscriptions nous donnent sur les Jeux d’Olympie. Parmi l’énumération des festivités, nous trouverions peut-être des concours de poésie

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qui eussent étouffé dans l’œuf maint système d’esthétique littéraire. . .

Quand on voit combien les anciens ont différé entre eux, allant jusqu’au vme,- ixe, xe, xie et xne siècle, on s’assure qu’ils ne s’appuient sur aucune raison positive. Hérodote place Homère quatre cents ans en arrière, c’est-à-dire au ixe siècle. Mais c’est son appréciation personnelle : il faut se rappeler qu’il attribue à des époques fabuleuses, au temps d’OEdipe et de Laïos, des inscriptions à peine plus âgées que luimême. . .

Il resterait à parler des antiquités que les fouilles des dernières années nous ont révélées, et qui ont paru une confirmation si éclatante des récits homériques. Je me suis abstenu à dessein, craignant de m’engager sur un terrain qui m’est trop peu connu. Je ferai une seule observation.

Ces antiquités mycéniennes existaient pour Homère (qu’on veuille bien me permettre cette façon abrégée de m’exprimer), comme elles existent pour nous : même elles étaient sans aucun doute plus nombreuses et moins frustes. Le poète ne pouvait les ignorer; il plaçait ses héros dans ce décor antique, comme le paysan écossais ou lithuanien revêt, pour les jours de fête, un costume dont il ne songe à savoir ni la date ni

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l’origine. Pour Homère, ces ruines représentent le passé : il nous en avertit lui-même, et le seul mot rjcu):, qui signifie « ancêtre », l’aurait empêché de l’oublier L Il y a donc une distinction à faire entre les renseignements que, comme tout autre poète, Homère fournit involontairement sur son propre temps, lesquels sont de précieux documents historiques, et ceux qu’il nous donne sur les hommes et sur les choses du temps passé, suivant l’idée plus ou moins exacte qu’il s’en fait.

Il serait singulier qu’on ne trouvât rien ici sur la question qui jadis a si fort divisé les esprits : la question de la personnalité d’Homère.

Les idées qui ont cours sur un Homère aveugle et mendiant viennent de Y Hymne à Apollon , où on lit cinq vers d’un contenu de ce genre, mais cinq vers étrangers à cet hymne, et en tout cas ne concernant point l’auteur de l’Iliade. C’est là qu’il est parlé d’un i aède aveugle et mendiant.

Il est vrai que la profession de chanteur se rencontre souvent unie à celle de mendiant; encore aujourd’hui, ce type n’est pas rare en Russie, en Grèce, en Espagne. Mais tout cela ne peut compter pour expliquer la régularité du style, les grandes scènes, les magnifiques

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