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V. ce mot au vocabulaire

LE TEMPS ET LE LIEU (SUITE)

images, les hautes maximes qui se rencontrent (lapis, les deux poèmes, ni l’ampleur des développements, ni la continuité de l’action. Il faut donc écarter cëtfe tradition, quoiqu’elle ait servi de donnée à de belles et éloquentes poésies.

Au contraire, la donnée qui suppose des poètes de métier est conforme à tout ce que nous apprend l’histoire grecque. C’est le propre du peuple grec (la chose a été dite bien des fois), d’avoir suscité les hommes, créé les chefs-d’œuvre et improvisé les modèles, à l’occasion défaits et de circonstances qui ailleurs auraient passé sans laisser de souvenir. C’est le privilège des grandes époques et des peuples bien doués. La peinture italienne du xive siècle s’est formée à peindre des bannières et des dessus d’autel. Puisqu’on parle de génie populaire, c’est là, c’est dans ces corporations appliquées à la tâche quotidienne que le génie populaire s’est trouvé. . .

Quant au personnage qui porte le nom d’Homère, voici ce qu’on peut dire :

En ces fêtes d’Asie Mineure, moitié gymniques, moitié littéraires, il semble que les poèmes nouveaux étaient présentés sous le nom d’un certain aède du nom d’Homère. Il avait la faveur du public. Non seulement l’Iliade lui était attribuée, mais encore l’Odyssée, quoique d’un caractère si différent, et encore quantité d’autres pièces d’importance moindre. Sur la foi de quelle autorité? en suite de quel témoignage? nous

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l’ignorons. On connaît ra force de ces courants de popularité, dont il existe de moins illustres exemples. Dès le temps d’Hérodote le monde n’en savait pas davantage. Le nom d’Homère avait fait oublier tous les autres. « Nous voulons espérer, dit M. de Wilamowitz en une phrase d’une philosophie quelque peu pessimiste, que la renommée ne s’est pas trompée d’adresse. » Espérons-le avec lui! Ce qu’on peut dire, c’est qu’en tout cas il n’a pas été le seul. Il résume en lui une époque. D’autres, dont le nom, depuis vingtcinq siècles, n’a plus passé ^sur les lèvres humaines, ont eu leur part à la même œuvre immortelle.

Nous n’avons encore rien dit des poèmes de moindre étendue, les Hymnes, le Combat des Grenouilles et des Rats, les Épigrammes. Quelque différents qu’ils soient pour le contenu, la tradition les met sous le même nom dont se parent déjà les épopées. Attribution invraisemblable, mais qui contient au moins cette portion de vérité qu’une même langue poétique, une même collection de métaphores, une même prosodie, s’y retrouvent. L’heureuse fortune qui a préservé les deux grands poèmes, a du même coup sauvé ces œuvres d’importance moindre.

Mais il n’est pas à supposer que toute la productivité poétique de cette époque se soit bornée au seul genre épique, et se soit exprimée invariablement en vers héroïques. L’hexamètre ne peut être le seul ni le

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premier essai de la versification ionienne. On est ainsi amené à penser que nous sommes en présence d’un choix , d’une sélection , faite dans quelque dessein particulier, sous l’empire d’une idée directrice qui ne nous est pas connue. Supposons qu’une catastrophe ait fait disparaître le Louvre, avec toutes ses peintures, sauf une seule de ses salles : c’est l’état où nous est parvenue cette littérature.

On demandera peut-être d’où il vient que des temps si féconds n’aient pas eu de suite, pourquoi tout s’est arrêté. Les destinées de l’Asie Mineure fournissent trop aisément la réponse. Au sixième siècle, l’Asie Mineure perd son existence propre : elle n’est plus qu’une satrapie perse. Quand elle fut rendue à ellemême, les temps étaient changés : une tradition interrompue cent ans ne se renoue pas. Dans l’intervalle s’était affermi le génie de la Grèce continentale, devenue la continuatrice et l’héritière de cette première floraison.

LA LANGUE D’HOMÈRE

Soit qu’on l’invoque expressément, soit qu'on le sous-entende, l’argument dernier en faveur de la haute antiquité d’Homère, c’est le caractère de sa langue. En matière de langage, dit le critique anglais Sayce, qui a sur ce sujet les vues les plus saines, il n’y a point place pour le goût individuel : les systèmes doivent s’effacer devant quelque chose de positif.

C’est donc à la langue homérique que nous allons nous adresser.

Une première observation domine la question.

La langue des poèmes homériques ne représente point le parler d’une région déterminée de l’Asie Mineure ni des îles. Ce n’est ni l’ionien pur, ni l’éolien, ni le béotien, ni le cypriote. Mais on y trouve quelque chose de tous ces dialectes, non point l’un après l’autre, ce qui s’expliquerait par une différence d’âge ou de provenance, mais simultanément et pêle-mêle. Otfried Millier faisait jadis allusion à ce désordre, quand il disait qu’on se croirait devant une précieuse

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et fine toile qui aurait été mise en pièces et ensuite raccommodée au hasard. Mais c’est là une simple image : la toile n’a été ni mise en pièces ni raccommodée. La toile a été filée et tissée dans la tête des rhapsodes qui avaient à leur disposition des fils de toutes les sortes et de toutes les couleurs.

Cette conception d’une langue parfaitement pure, où tous les mots, toutes les formes porteraient l’empreinte d’une même phonétique, il se pourrait bien que ce fût une chimère de l’école. Mais on doit surtout s’en défier quand il s’agit de poèmes ayant vu le jour dans les circonstances les plus favorables aune langue composite. Nous n’avons point affaire ici à quelque population primitive, qui, pour exprimer ses pauvres idées, n’aurait juste que la provision de mots et de flexions nécessaire. L’Iliade et l’Odyssée nous présentent le plus riche trésor verbal qui ait jamais été au service de la poésie. Non seulement le vocabulaire est d’une incomparable abondance, fournissant pour une même idée une quantité de synonymes, mais la grammaire elle-même est d’une variété extraordinaire, singulièrement favorable à l’art de l’improvisateur.

Pour un même substantif le choix s’offre de deux ou trois déclinaisons différentes, pour un seul verbe de trois ou quatre conjugaisons1. Il ne faudrait point croire à un état chaotique permettant au poète d’in-

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