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LE TEMPS ET LE LIEU
la littérature grecque M. Maurice Croiset, nous montrent des villes fortifiées et bien bâties, des routes déjà tracées, des ports et des chantiers, de grands palais décorés à la mode assyrienne, des jardins fruitiers, des vignobles, des terres bien arrosées grâce à une canalisation intelligente. » Tout cela est vrai et bien observé. Mais de l’observation il convient de tirer la conséquence....
Au lieu de la conséquence qui s’imposait, on a cherché d’autres raisons pour affirmer l’antiquité de ces poèmes.
On a cru en trouver une dans l’ignorance de la géographie, dont les récits d’Homère fournissent quelques curieux spécimens. Comme si des romans de chevalerie et des poèmes d’aventures étaient tenus à une exactitude que nous commençons seulement de nos jours à exiger de nos romanciers ! Jugerat-on par Shakespeare du savoir géographique des Anglais au seizième siècle? Par une exagération d’une autre sorte, on a insisté sur la précision des renseignements nautiques contenus dans l’Odyssée. Mais il y avait alors sur les côtes de Phénicie et dans les îles de la mer Egée des hommes très capables de fournir des renseignements exacts. Ces contradictions n’ont rien que de naturel si l’on renonce à vouloir faire de
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l’histoire et de la géographie, de l’économie politique et du droit, avec des œuvres de pure et libre imagination. Le savoir d’Homère peut se trouver tantôt précis et vrai, tantôt confus et fantastique, comme celui de Virgile ou de Dante, selon les sources d’où lui vient sa science.
De tout temps l’on s’est demandé comment il fallait se représenter la société pour laquelle ont été composés ces chants. Quoique Homère observe un silence prudent sur les choses de son temps, il nous a fourni, sans y penser et sans le votdôir, des renseignements qui peuvent diriger nos recherches.
Demandons-nous comment il conçoit le gouvernement du monde, et spécialement comment il se figure les dieux; nous aurons là une utile indication, car l’homme a toujours modelé le ciel sur le patron de la terre, et il y a supposé, plus ou moins agrandi, un ordre de choses analogue à ce qu’il voyait auprès de lui.
Comment Homère représente-t-il les dieux de l’Olympe? Il les représente comme des souverains puissants, mais soumis aux ordres d’un souverain plus puissant encore, à la volonté duquel nul ne peut résister. Ce maître suprême, en temps ordinaire, laisse les dieux inférieurs agir à leur guise : mais il se
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réserve d’intervenir dans les grandes occasions. Très indifférent aux souffrances des hommes, il entend cependant qu’on ne détruise point ce qui lui importe, les villes bien bâties et bien peuplées, où on lui offre des sacrifices.
Cette manière de concevoir l’autorité est celle des monarchies d’Asie. Le Zeus d’Homère agit et parle à la façon d’un souverain oriental. Maître absolu, au moins en apparence, tout le monde devant lui s’incline et se tait. La propre fille de ce despote ne s’en approche qu’avec de grandes précautions, et emploie, pour se concilier une oreille favorable, les tours les plus habiles, les gestes les plus caressants. Cela n’empêche aucune de ces divinités, une fois sortie de sa présence, de suivre sans scrupule ses propres caprices, de satisfaire à son aise ses propensions et ses haines.
Où l’auteur de l’Iliade a-t-il pu prendre ses modèles? Il a dû avoir sous les yeux l’une des grandes monarchies d’Asie,, lesquelles présentaient sur la terre exactement le spectacle que l’Iliade place dans le monde céleste.
Les monarchies à la façon orientale ne manquent pas en Asie Mineure. Il en est une qui s’offre tout naturellement la première à l’esprit, c’est la monarchie lydienne, arrivée au commencement du septième siècle au comble de la gloire. Ce que nous savons de la Lydie ou, comme elle se nomme de son
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nom poétique, dp la Méonie, sous les Mermnades, répond si bien, par beaucoup de circonstances, aux peintures homériques, que le nom d’Homère se présente, sans l’avoir cherché, et en visant d’autres objets, à l’historien1.
La société que dépeint l’Iliade est une société féodale, de chefs à moitié indépendants, princes et seigneurs de haut parage. En dehors de leurs querelles, ils se montrent surtout occupés de généalogie, étant tous descendants de quelque divinité. Justement fiers de cette origine, ils se montrent désireux de connaître les titres de leurs adversaires2. Madame Dacier ne se trompait donc pas tant : l’erreur chez elle est dans la langue dont elle est obligée de se servir, mais les sentiments et les idées sont bien d’une noblesse pratiquant le métier des armes par honneur et fidélité à un maître. Si le mot honneur ne se trouve pas, c’est bien l’idée qui est au fond du verbe suyo^at et de ses nombreux dérivés.
Il faut donc s’ôter de l’esprit l’idée d’une société primitive, sans hiérarchie, sans tradition. Non seulement il y a des lois (OspdTs;), mais il est entendu que toutes choses, dans la guerre comme dans la paix, doivent se faire selon la règle (V/.toc /woc^ov). La flèche
1. Voir sur cette époqueet sur cet empire le livre d'un ancien membre de notre Ecole d’Athènes, G.-A. Radet. Le nom d’Homère revient fréquemment sous sa plume.