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Les Boy Scouts. — 3e édition. Brochure 25x16 cm., avec 7 magnifiques photographies hors texte. . . . r 2 fr. 25
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Les pages que nous recueillons aujourd'hui, avec la piété qui s'attache au souvenir des morts de la guerre, sont les dernières qu'ait écrites notre jeune et héroïque ami. Paul Vuibert venait de les achever, à la veille de la guerre, dont il devait être une des premières victimes, et ces feuilles, aujourd'hui publiées par sa famille, furent trouvées à la place où il les avait laissées, le 2 août de l'année tragique, lorsqu'il abandonna pour de plus hauts devoirs ses travaux, ses habitudes et ses plus chères affections. Telles qu'elles sont, elles nous apparaissent très lointaines et très récentes : très lointaines, hélas, par l'époque à laquelle nous reporte cette brochure d'« avant-guerre », par l'atmosphère dans laquelle on sent qu'elle fut écrite, par tous les vices ou les travers que combat son auteur avec une ardeur d'apôtre..., très récentes et même très présentes, et toujours très prophétiques, par l'importance du sujet, l'éloquence des faits et des chiffres, l'émotion pénétrante du patriotisme alarmé. Ceux qui ont connu ce charmant jeune homme l'y retrouveront, au moins en partie, avec certaines de ses meilleures, de ses plus sérieuses qualités; ils se rappelleront sa fine silhouette, sa physionomie distinguée qu'éclairaient ses grands yeux clairs, son intelligence étendue, si souple et déjà si profonde, aussi apte aux patientes recherches de la science qu'aux délicates analyses du travail littéraire; ils n'en apprécieront que mieux le bon cœur, l'esprit pratique, la simplicité de cet « intellectuel » épris d'un si beau feu pour la méthode Hébert, prêchant lui-même d'exemple, tous les jours de sa vie, et tenant à joindre sa voix à celle des bons citoyens qui voyaient dans l'éducation phy-
sique de la race la première condition de notre renaissance. Ceux qui ne l'ont pas vu de leurs yeux retrouveront en lui sa génération, cette génération magnifique dont nous admirions en tremblant l'intelligence ouverte, la confiance hardie (et nous pouvons bien le dire aujourd'hui) la grandeur d'âme. Combien en est-il revenu, de ces jeunes gens qui connaissaient, à l'avance, leur destinée, que nous sentions résignés à tous les sacrifices? Ils ne vivaient, ne travaillaient, ne se fortifiaient de corps et d'âme que pour être prêts à partir le jour de la grande épreuve, afin de compenser par leur héroïsme tout ce qu'ils savaient manquer à la défense du pays.
Et ils nous ont sauvés, en effet A quel prix!... Ils sont morts dès
les premiers jours, par milliers, par dizaines de mille, fauchés par les mitrailleuses auxquelles ils n'opposaient que leurs nobles poitrines Et pas un mot dans leurs lettres, pas un sentiment dans
leur cœur ne laisse voir qu'ils maudissent de criminelles imprévoyances. Pauvres jeunes gens, que nous regretterons jusqu'à notre dernier jour, dont l'absence toujours pleurée se fera cruellement sentir dans la France de demain, c'est quelque chose de votre âme que l'on retrouve en chacun de vous, dans ces lettres, dans ces récits, dans ces papiers tachés de boue et de sang que vos parents ont recueillis comme votre testament intime! — Les pages de Paul Vuibert, pour avoir été écrites dans son cabinet de travail, quelques semaines avant la guerre, n'en sont pas moins de la même famille que ces touchantes correspondances. Tué à Osly, près de Soissons, le i5 septembre 191^, il n'a même pas eu le temps, lui, de décrire la guerre. Seuls, quelques billets énergiques et tendres, rédigés pour sa jeune femme, permettent de le suivre à Dieuze, puis dans la retraite, puis sur la Marne; ils cessent le i/i septembre — Depuis, plus de nouvelles! Le silence, rien que le silence, le silence angoissant, l'attente indéfiniment déçue, le lent chagrin qui consume à mesure que passent les mois et les années, le long martyre des familles qui n'osent, par l'aveu de leur deuil, éteindre sur le « disparu » la dernière lueur d'espérance. — Ces pages, du moins, le font revivre, tel qu'il était au moment de partir pour la grande guerre, tel que lui-même aurait souhaité de demeurer dans notre souvenir. Puisse cet humble essai d'un jeune homme qui eût été, dans l'avenir, une force pour son pays, redire le grand amour qu'il
avait voué à la France, rappeler le rôle qu'il voulait jouer dans sa renaissance physique pour en mieux préparer la renaissance morale, et lui assurer, dans la mesure où il souhaitait de l'exercer, sa petite part d'influence. Discret dans ses manières, modeste dans ses ambitions, chrétien désintéressé de tout calcul personnel, il n'hésitait pas, cependant, à exposer sa personne pour le triomphe des causes qu'il croyait justes et utiles. Parmi toutes celles qu'il servait avec un dévouement sans bornes, la cause de l'éducation physique lui apparaissait, sinon comme la plus brillante, au [moins comme la plus pressante; elle n'a pas cessé de l'être, et c'est luimême qui nous commande de transformer en un acte la dernière, la plus active de ses pensées d'avant-guerre.
J. Bezard.
Paul Vuibert fit de brillantes études au lycée Louis-le-Grand et à la Faculté de droit de Paris. Il remporta trois premiers prix de grec et de latin au Concours général.
De bonne beure il comprit la nécessité de la vie au grand air pour le développement des forces physiques; aussi, tout jeune, commença-t-il à suivre avec assiduité les caravanes scolaires du Club Alpin1. Plus tard, il devint un des chefs de ces caravanes, où, au printemps de 191 /i, prévoyant la guerre, il faisait faire du scoutisme aux élèves.
Il fut un des premiers adeptes de cette école de « débrouillage », à laquelle il a consacré une brochure qui fait autorité. Il était allé se documenter à Londres auprès du général Baden-PoAvell. Ayant le goût de l'action, il cherchait à développer chez les jeunes gens les qualités viriles, qui font les âmes fortes.
Pour lui le problème de la régénération de la race n'était qu'un des aspects du problème de la dépopulation de la France, qui hantait continuellement son esprit. Au milieu de l'indifférence à peu près générale à l'époque, avec sa foi agissante, il secondait de son mieux ceux qui faisaient une croisade pour sauver le pays, et notamment M. Paul Bureau, dont il répandait le vaillant petit journal, Pour la Vie.
' Secrétaire de la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul de sa
1. Dans le Bulletin du Club de janvier 1900, Paul Vuibert est cité comme le scolaire ayant participé au plus grand nombre d'excursions en 1899.
paroisse, il voyait de près, dans un quartier pauvre, les misères humaines. Toutes ses forces tendaient à les soulager, et son esprit agitait les problèmes qu'elles font surgir.
Il lisait les journaux anglais et allemands, généralement mieux informés que les nôtres, et voyait venir la guerre. Réserviste, pouvant être rappelé sous les drapeaux d'un jour à l'autre, il demanda à servir éventuellement comme fantassin, ce qui lui fut accordé. On le versa au i54e d'infanterie.
Les Anglais venaient de faire paraître un bel ouvrage à la gloire de Florence Nightingale, l'initiatrice des œuvres de la Croix-Rouge. En juin 191 4, Paul Vuibert, croyant de plus en plus la guerre imminente, pensa que ce serait faire œuvre utile que de publier une adaptation de ces deux gros volumes à l'usage des Français. Son père en demanda l'autorisation à l'éditeur anglais, qui accorda le droit de traduction. La guerre, survenue plus vite qu'on ne le pensait, a fait différer ce projet.
Paul Vuibert rejoignit la division de fer à Bar-le-Ducle 2 août 191/i, trois jours après avoir achevé la présente brochure. Il fit définitivement partie du 354e régiment d'infanterie, un de ceux qui eurent le plus à se déplacer au début des hostilités. Il fut un des plus a durs )) du bataillon, résistant à toutes les fatigues, serviable à l'excès, réconfortant ceux qui faiblissaient.
Le 29 août, il écrit à sa femme : « Il semble certain que la partie va être rude. Plus que jamais affermissons notre confiance, plus que jamais prions de toute notre âme pour le salut de notre cher pays, et
faisons notre devoir jusqu'à l'extrême limite Nous avons dû nous
replier devant des forces très supérieures. Nous marchons, marchons. Beaucoup sont abattus. Mais j'ai, et je garderai jusqu'au bout, toute ma confiance dans la victoire finale. »
Le 9 septembre, après avoir pris part à la bataille de la Marne, il écrit : « Le contraste de cet été superbe et de toutes ces campagnes dévastées est une chose horrible, comme est horrible la guerre ellemême. On rapporte dépareilles semaines une bien profonde volonté de labeur pacifique, de justice, d'action efficace sur les esprits et sur les cœurs. Nous travaillerons mieux, nous saurons mieux diriger notre effort, nous rendrons notre vie plus féconde. Il y a tant à faire ! »
Il venait de recevoir sur le champ de bataille les galons de caporal.
Le i3 septembre, devant l'Aisne, près de Soissons, deux jours avant de tomber, il écrit à sa femme : « La victoire, car nous la tenons, il semble bien, et nous sommes décidés à ne pas la lâcher, va nous créer de nouveaux et magnifiques devoirs : il s'agira de reprendre dans le monde le rôle que la France a en propre, son rôle d'autrefois, qu'elle était sur le point d'abandonner. Nous serons des ouvriers de ce grand et saint labeur. »
Puis les nouvelles cessèrent. Son capitaine adressa la lettre suivante à sa vaillante jeune femme : (( Madame, je ne puis malheureusement pas calmer votre inquiétude en vous fixant exactement sur le sort de votre mari. Voici sans le moindre détour ce que je sais : nous étions le i5 septembre à Osly-Courtil (près de Soissons), dont nous avons occupé la lisière N.-O. tout le jour et une partie de la nuit. Battus par un feu violent d'artillerie et d'infanterie, nous n'avons pas pu en déboucher, et la nuit nous avons dû nous retirer après une attaque infructueuse faite à notre droite. Au cours du combat, selon son habitude, votre mari s'est très brillamment conduit. Dans l'après-midi, sous mes yeux, il est allé chercher un de mes agents de liaison qui venait de me quitter et était tombé grièvement blessé. Il l'a ramené près de moi à travers une grêle de balles »
Personne n'a vu tomber Paul Vuibert. Le 27 février 1915, son capitaine, après toutes les enquêtes, ne savait rien de plus au sujet du « compagnon d'armes qui », écrivait-il, « serait aujourd'hui officier à mes côtés si la malchance ne l'avait poursuivi à Osly ».
Nous ne pouvons mieux faire, pour compléter le portrait de Paul Vuibert, que de donner ces quelques lignes extraites d'une lettre que M. l'abbé Petit de Julleville, alors aumônier au 53e colonial, a adressée à sa femme : « Madame, nous descendons de la tranchée, où nous venons de passer un grand mois, et je puis enfin trouver un peu de liberté et de détente pour venir à vous. Que vous avez bien fait de m'écrire, et combien je vous remercie! Votre bien-aimé Paul m'est uni par des liens si chers, et depuis si longtemps I Du premier jour où nous sommes entrés en relations, alors qu'il était encore un enfant, j'ai senti les admirables richesses de son âme, son
intelligence, son humilité, sa pureté, et cette ardeur pour le bien qui le consumait presque. Paul, comme enfant, puis comme jeune homme, a vraiment atteint les hauteurs de la sainteté. Et, parmi tant de jeunes gens qui ont passé déjà dans ma vie, je ne vois pas qui je pourrais mettre au-dessus de lui. »
H. Vuibert.
La " Méthode naturelle " du Lieutenant de vaisseau Hébert
Les historiens qui, dans une centaine d'années, voudront se renseigner sur les mœurs françaises au cours du xixe siècle et au début du xxe, auront peine à comprendre notre indifférence pour les exercices du corps. Ce sera l'étonnement de nos petits-fils de constater qu'il fallut, de la part de quelques hommes clairvoyants et patriotes, organiser en faveur de la gymnastique naturelle une véritable croisade pour faire triompher la cause du bon sens. Depuis longtemps alors les ébats du corps seront en faveur comme ceux de l'intelligence; cette terre privilégiée, où un ciel toujours tempéré et une nature partout riante invitent à se dépenser au grand air à cœur joie, verra enfin la raison admise à régler l'activité de ses fils; la famille et l'école feront œuvre d'éducation complète, harmonieuse ; les sports seront universellement pratiqués par une jeunesse forte et vaillante; des terrains de jeux dans les campagnes et des stades dans les villes serviront les saines récréations d'un peuple uni dans le goût des plaisirs solides. On aura peine à se représenter les ancêtres de 1900, de 19 10, que tant de documents irrécusables montreront si peu soucieux de la force physique et de la santé, si oublieux des préceptes du grand philosophe français qui voyait en elles (( le fondement de tous les autres biens en ce monde », et l'étude d'un cas si curieux fournira sans doute la matière d'ingénieuses dissertations.
Mais n'anticipons pas! Nous n'en sommes pas à cette heureuse époque. Il nous est seulement permis de constater la triste condition physique des Français de 19 il\ et de déplorer l'absence d'orga-
nisation nationale de l'éducation physique. A l'école, au lycée, au régiment, dans les sociétés de gymnastique, ni doctrine ni méthode : partout une bonne volonté mal éclairée et des efforts anarchiques. Nous ne chargerons pas un tableau qui est déjà assez noir; nous n'insisterons pas sur le contraste qui éclate entre l'aspect moyen des Français et celui de tant de peuples en pleine santé; nous ne voulons pas non plus rechercher les causes, nombreuses et souvent lointaines, de cet état de choses. Aussi bien tout le monde a compris la nécessité de réagir et le devoir physique évident qui s'impose à chacun de nous et à la nation entière. L'insouciance où nous avons vécu n'a pas atteint seulement notre santé, mais aussi notre équilibre moral, un grand nombre de nos aptitudes, et a eu sa répercussion jusque dans notre vie sociale et politique : nous avons trop souffert pour n'avoir pas la ferme volonté de guérir. Il n'existe plus aucun doute sur ce point dans les esprits ; on a reconnu depuis des années qu'il faut faire quelque chose. La seule difficulté est de savoir ce qu'il faut faire ; et lorsqu'on songe au nombre des écoles existantes et à la confusion des systèmes, on juge moins sévèrement l'inertie qui a prévalu jusqu'ici.
Rien ne devrait être aussi simple que la connaissance des règles à suivre pour bien se porter, car peu de science y suffit. Tous les êtres qui dans la nature se développent et agissent conformément aux lois de l'espèce trouvent sans peine la formule qui leur convient. Mais quand il s'agit de l'espèce humaine, de sa santé et de son progrès, on dirait que la question ne se pose plus de la même façon : on commence par mettre de côté le bon sens, on veut ignorer les résultats de l'expérience et on s'égare à la recherche de principes solidement établis depuis longtemps. Le jeune Français d'aujourd'hui, au lieu d'arriver à l'âge d'homme en possession de la santé et sans autre obligation que de l'entretenir, doit alors, s'il en comprend l'importance, résoudre pour son compte le problème tout entier de l'éducation physique. L'école ni le lycée ne se sont occupés de la question. Un certain nombre de jeunes gens ont eu la chance d'appartenir à une société de gymnastique, de sports ou de préparation militaire : c'est déjà beaucoup, si, comme nous le verrons plus loin, ce n'est généralement pas suffisant. Le régiment marque pour presque tous l'époque de l'activité physique maximum;
mais le bienfait qui en résulte est lié à un genre de vie tout spécial et n'est que temporaire. Les velléités sportives de l'enfant ou du jeune homme ne sont guère encouragées en général par sa famille ou dans le milieu où il grandit. C'est presque toujours par un acte bien net d'initiative personnelle que l'adolescent chez nous se tourne vers les exercices physiques.
Il s'agit maintenant, pour l'aider, de prendre parti, de se décider entre les diverses écoles ou méthodes qui se présentent : ce n'est pas une petite affaire. Méthodes officielles de l'armée et de l'Instruction publique, gymnastique aux agrès, méthode suédoise et méthodes dérivées, « culture physique », tous les sports de compétition et toutes sortes de systèmes plus ou moins neufs ne manquent ni de partisans ni de raisons.
Chacun allait ainsi au gré de ses préférences ou des rencontres ; on commençait à faire quelque chose, ce qui valait assurément mieux que de ne rien faire du tout, mais on s'agitait dans la confusion, l'incertitude, la théorie, et l'on perdait presque entièrement de vue la question principale, celle de Y éducation physique, lorsque l'attention fut appelée, aux environs de 1906, sur les résultats obtenus à Lorient par un jeune officier de marine, chargé de l'éducation physique des fusiliers marins et qui ne suivait ni les méthodes officielles, ni la suédoise, ni la gymnastique d'agrès, ni aucune autre des méthodes cataloguées.
Quelques personnalités sportives firent le voyage de Lorient pour savoir à quoi s'en tenir et en revinrent émerveillées. Après la presse spéciale, la grande presse s'occupa des fusiliers du lieutenant de vaisseau Hébert et, par les détails qu'elle donna sur cette nouvelle méthode de travail, piqua fortement la curiosité publique. Les démonstrations de la Grande-Roue et de Joinville en 1909 furent une véritable révélation pour un certain nombre de privilégiés, hommes de sport et journalistes, officiers, médecins. Des articles de journaux portèrent au public l'écho de leur admiration; mais ce n'est guère que du Congrès international d'éducation physique, tenu à Paris en mars 1913, que date la grande notoriété de la méthode.
Sa simplicité, qui permet à tous de se l'assimiler et de la pratiquer, lui donne, au point de vue de l'application nationale, une immense
supériorité. Elle est faite pour tous, enfants, adolescents, adultes, femmes, sujets entraînés ou débutants; elle convient à un entraînement individuel comme à l'entraînement d'un groupe de sujets; elle est à sa place à l'école comme dans la marine ou dans l'armée. Elle n'exige pas d'agrès compliqués ni d'installation coûteuse. Elle est claire, précise, rigoureuse. Elle demande une activité sans cesse en éveil, de l'entrain, de la vivacité, de l'émulation : elle a toutes les qualités d'une méthode française et toutes les apparences de la raison même.
Que nous dit-elle, en effet? L'homme n'est pas une exception dans la nature; il n'échappe pas aux lois qui gouvernent le développement physique des autres êtres. Or tout être vivant parvient à son développement physique complet par la simple pratique des mouvements et des exercices qui lui sont nécessaires pour sa conservation et, au besoin, sa défense. Comme l'oiseau vole, comme le cheval ou le chien courent, sautent et nagent, l'homme marche, court, saute, grimpe, nage : il est bâti pour cela; ce sont là les exercices de son espèce, ceux qui entretiennent en lui la force et la santé. Les occupations que lui crée la civilisation l'éloignent en général de ces mouvements; mais aussi, plus il s'en éloigne, plus la vie artificielle met son emprise sur lui, et plus les influences néfastes pèsent nombreuses sur sa santé ; les exigences profondes de sa nature réclament le retour aux activités essentielles de la race. La vérité du principe saute aux yeux pour qui veut bien regarder, ou mieux expérimenter lui-même, le prodigieux redressement que procure cette discipline naturelle.
Le point de vue, on le voit, est tout nouveau. On n'envisage plus le développement physique d'une manière théorique et indépendamment de la vie, on ne s'efforce plus d'analyser — tentative toujours arbitraire — les conditions de la santé pour élaborer ensuite un système qui s'applique tant bien que mal sur les données positives de la science. On part de l'expérience au contraire, on s'appuie sur des faits de vérité certaine et immuable et on n'a pas de peine à découvrir, ou plutôt à retrouver, les lois du développement humain : ce sont celles qu'appliquent instinctivement les sauvages, ce sont celles qui ont guidé de tout temps ceux qui ont été les plus beaux spécimens de l'humanité.
Ces exercices naturels et utilitaires qui suffisent à assurer à l'homme son développement complet sont au nombre de huit. Il est évident qu'ils n'ont pas tous la même importance : l'auteur de la méthode s'attache particulièrement à ceux qui développent le cœur et les poumons; la course lui apparaît comme le premier de tous, mais il y joint tous les autres : la marche, le saut, le grimper, le lever, le lancer, la défense naturelle (lutte et boxe) et la natation. Voilà le programme complet de l'éducation physique; voilà le tableau des exercices dont il faut autant que possible composer toute leçon d'entraînement; il faut en tout cas se rapprocher le plus possible de cet idéal si les circonstances ne permettent pas la leçon intégrale.
A côté des exercices naturels prennent place des mouvements éducatifs élémentaires. Ils ont plusieurs sortes d'utilités : servir pour certains sujets faibles de préparation ou d'introduction aux exercices essentiels, corriger des attitudes vicieuses ou l'effet de mouvements dé formateurs qu'impose parfois la profession, ou le séjour sur les bancs de l'école, remplacer exceptionnellement un exercice naturel lorsque, pour une raison ou pour une autre, il est impossible de le pratiquer. Ces mouvements ne viennent qu'au second rang pour l'efficacité et la valeur éducative. Les tenants de la gymnastique officielle tout comme ceux de la suédoise veulent en faire l'alpha et l'oméga de l'éducation physique. C'est une erreur. Des mouvements élémentaires, artificiels, compassés, faits à vide, qui exigent pour servir à quelque chose une application froide et concentrée, ne procureront jamais le même bénéfice que des exercices où tout l'être est en mouvement, où toutes les facultés se tendent et se coordonnent en vue d'un résultat immédiat et tangible. De semblables élongations érigées en système d'éducation physique sont ridicules, à moins d'être pratiquées avec la conscience et l'impassibilité qui conviennent à l'accomplissement d'un rite sacré. Or il est bien évident qu'il n'en sera jamais ainsi chez nous. On oublie d'ailleurs que la suédoise n'est que la partie la moins intéressante d'un entraînement plus large : elle est la gymnastique de chambre; la gymnastique d'entretien de gens qui pratiquent violemment des sports de grand air tels que le ski et le patinage. Nous n'avons pas de raison de nous contenter de leur gymnastique de chambre, imitons plutôt
p. vuibert, Méth. natur. 2
leur exemple en ce qui concerne les exercices de grand air, que nous avons la chance de pouvoir pratiquer à peu près en toute saison.
Pour compléter notre programme d'éducation physique, nous devrons encore y faire rentrer : les jeux, qui coupent heureusement les exercices de la leçon, qui constituent, en même temps que les plus agréables, les plus tonifiantes des distractions; les travaux manuels, qui donnent du coup d'oeil, de l'adresse, de la précision; les sports enfin, qui ne valent pas les exercices naturels et utilitaires comme méthode d'éducation physique, mais qui, par l'attrait de la compétition, par la discipline intelligente qu'ils réclament, par les qualités morales qu'ils mettent en œuvre, appartiennent à une classe très élevée et doivent être généralement réservés comme complément pour les élèves bien entraînés.
Les exercices naturels se pratiquent au grand air; et ils tirent de cette circonstance une bonne partie de leur efficacité : l'air est notre aliment essentiel, l'agent nécessaire de toute transformation physique. Mais il ne suffit pas qu'il soit distribué abondamment aux organes internes, il faut y baigner tout l'organisme; il faut 'ajouter au résultat de larges combustions internes le bénéfice que procure à la santé l'exposition du corps à l'air et à la lumière. L'action des rayons solaires est utilisée en thérapeutique depuis des années avec un succès étonnant, à Leysin et ailleurs. Il n'y a pas de raison, dans l'éducation des bien portants, de se priver du secours d'un si merveilleux auxiliaire : la méthode naturelle demande, dans la mesure où la décence et les possibilités le permettent, d'exposer le corps le plus possible à l'action des rayons bienfaisants. C'est merveille de voir comme la plante humaine, débarrassée des enveloppes où elle étouffait, se redresse, se fortifie, s'épanouit. La plante de serre acquiert en peu de temps une rusticité remarquable; en même temps qu'elle se développe, elle s'acclimate, se fait aux variations de température, s'accoutume aux intempéries et au froid. Les « chers petits » si délicats d'il y a quelques semaines ne craignent plus maintenant ni rhumes, ni refroidissements. Toute l'apparence du sujet se transforme, la peau devient lisse et colorée, l'attitude se redresse, la force de résistance décuple.
La méthode a des exigences sévères : elle veut être suivie avec une
régularité inexorable. L'entraînement une fois commencé doit être mené sans discontinuer jusqu'à son terme. De plus, et c'est un des traits originaux de la méthode, chaque séance se compose d'exercices se succédant sans arrêt, se déroulant d'un mouvement continu dans un certain ordre, suivant une progression soigneusement étudiée : on se repose d'un mouvement ou d'un exercice par le suivant, qui intéresse d'autres muscles et produit d'autres effets; de même, dans leurs ébats, les enfants courent, sautent, crient sans prendre haleine et n'éprouvent aucune lassitude, alors qu'une simple promenade à allure régulière a vite fait de les [fatiguer. Ainsi la méthode naturelle exprime les réalités mêmes de la vie : elle est tout en action, elle vous procure la santé à la faveur d'exercices où vous vous dépensez avec plaisir, elle demande de l'animation, de la vivacité, de la belle humeur et des chants; on s'y intéresse, on s'y attache, on y met vite beaucoup d'amour-propre, et même un peu de soi-même. Dans une séance de travail l'élève est remis, autant qu'il est possible, dans les conditions mêmes de la vie naturelle.
On voit le danger à éviter. Cette continuité de mouvements, cette allure vive, ininterrompue, l'émulation qu'on ne saurait empêcher dans un entraînement collectif, et que d'ailleurs on encourage, peuvent assez facilement mener au surmenage. Mais un chef comme Hébert a trop conscience de sa responsabilité pour ne pas toujours rester en deçà de la limite du forçage. Ses livres multiplient les indications destinées à prévenir les signes de la fatigue. On ne demande jamais que des efforts proportionnés à la valeur physique du sujet; on s'est appliqué à mettre la leçon à la portée des moyens les plus modestes. Le plan de la leçon ne change pas; ce sont les exercices dont elle se compose qui sont dosés différemment : chacun des huit grands groupes comporte en effet tout un choix d'exercices variés avec lesquels il est possible de composer des leçons convenant à tous les âges et à toutes les aptitudes. Il n'est pas jusqu'au bain d'air qui ne soit proportionné aux forces de l'élève, et pour lequel
on ne tienne compte des circonstances atmosphériques Question
de tact, de mesure et d'intelligente bonté! Si l'on songe que les méthodes les plus sages, les plus naturelles, n'ont pas de plus dangereux adversaires que leurs partisans maladroits, on ne saurait attacher trop de soin à ces détails d'application. Il importe de se
rappeler que le programme ne doit. pas être appliqué à tout le monde de la même manière, que l'aptitude physique varie énormément d'un sujet à l'autre et que chacun doit savoir borner ses ambitions. Le développement musculaire est d'ailleurs loin d'être le tout de l'éducation physique. Hébert fait de celle-ci quelque chose de bien plus large et de bien plus intéressant. D'après lui le but de l'éducation physique est la recherche de la force. Or être fort, c'est être développé d'une manière complète et utile, c'est posséder les ressources variées définies par les huit exercices essentiels et qui ont pour caractère commun leur éminente utilité dans la vie réelle ; la force est un faisceau de qualités qui nous permet de nous tirer d'affaire en toute circonstance ; il faut considérer ces qualités moins en valeur absolue que dans leur rapport avec la constitution physique de chacun de nous. Voilà pourquoi ni le type purement musculaire, ni d'ailleurs aucun type étroitement spécialisé, ne doit être regardé comme l'idéal. La force est une synthèse qui comprend, en plus du développement musculaire, des qualités telles que la vitesse, l'agilité, l'adresse, la résistance, la frugalité, la sobriété et ce qu'Hébert appelle la (( rusticité ». Les qualités de parade n'ont qu'un intérêt médiocre; ce qu'il faut rechercher, ce sont les qualités utiles, celles qui mettent leur marque sur la vie de tous les jours et se traduisent par un accroissement de la valeur générale du sujet
La force étant définie de la sorte, il était tentant de chercher un procédé pour la mesurer; Hébert s'y est essayé. Il a abordé avec circonspection ce problème délicat et il a réussi à établir une méthode de mesure s'inspirant de l'esprit scientifique, simple à réaliser et pratique d'application. La force d'un sujet se manifeste par les résultats matériels qu'il obtient dans les diverses catégories d'exercices essentiels; chacun de ces résultats peut être constaté et jugé au moyen d'un chiffre : il suffit dans chaque nature d'épreuve d'attribuer une cote à toutes les performances possibles. Dans l'échelle d'aptitude qu'il a dressée, Hébert indique par la cote o la limite inférieure de ce qu'on doit pouvoir faire à l'âge adulte ; il attribue des cotes positives aux performances meilleures et des cotes négatives aux résultats inférieurs. Pour connaître l'aptitude générale d'un sujet, on additionne les cotes obtenues par lui dans les diverses épreuves. Un total de o point correspond à la -limite inférieure du
débrouillage; au-dessous, on doit être regardé comme une nullité physique ; assez au-dessus des régions moyennes où oscille pendant quelque temps le total des bons débutants se trouve la zone des performances athlétiques ; si vous atteignez un total de 60 points sans descendre pour aucune épreuve au-dessous de o point, vous serez regardé comme un athlète complet. Mais vous aurez toutes chances alors d'essayer longtemps et vainement de vous rapprocher de certaines performances que vous trouvez inscrites sur le tableau, qui approchent des limites de la puissance humaine, qui représentent les records de quelques privilégiés. L'échelle étant établie pour un homme de dix-huit ans au moins, on l'appliquera aux âges inférieurs en retirant dans chaque colonne un certain nombre de points : c'est ainsi que la limite inférieure du débrouillage descend avec l'âge jusqu'à — 5 pour huit ou dix ans. Les échelles d'aptitude pour les divers exercices sont rassemblées, pour la commodité de l'entraînement, sur un tableau unique, dit fiche-type, que nous reproduisons à la page suivante.
Il n'échappera pas que l'arbitraire entre ici. par «plusieurs points : dans l'établissement de chaque échelle d'aptitude particulière, dans le fait de juxtaposer purement et simplement, sans coefficient, les différentes échelles pour obtenir le chiffre qui mesurera la force,
dans les qualifications appliquées aux diverses performances Qui
établira qu'un saut de tant de longueur vaut plus ou vaut moins qu'un 100 mètres à la nage en tant de temps? qu'un lever de poids de tant de kilogrammes est de la même « classe » qu'un ioo mètres en tant de secondes? Il est évident que les spécialistes réclameront chacun de son côté. Il suffit de répondre que l'arbitraire a sa place dans toute espèce de mesure et que les chiffres d'Hébert sont continuellement revus et corrigés, au fur et à mesure que ses études lui apportent des résultats nouveaux. Sous leur forme actuelle, ses tableaux constituent déjà le plus précieux des instruments de travail; ils permettent de savoir enfin où l'on va, de serrer de près cette force complexe et fuyante sur laquelle les anciens procédés de mensuration ne pouvaient fournir que des renseignements très vagues; en rendant tangibles les progrès accomplis et ceux qui restent à faire, ils mettent un attrait singulier là où autrement il faudrait une tension opiniâtre de la volonté. Il n'y a pas en éducation physique une vérité