‹ Pour refaire la raceChapitre 6 sur 7 · GOURAUD · texte numérisé non relu

GOURAUD

Enfin, comme conclusion à cette enquête, nous publions l'extrait suivant du supplément au n° 96 du Bulletin de la Section d'information du G. Q. G. (23 mars 1919).

... Le Français aime l'effort individuel; il veut être remarqué. Sans poursuivre systématiquement le tour de force et le record, on profitera de cette particularité du caractère français en adoptant une méthode où l'effort soit plus extériorisé. C'est ce qu'a recherché le lieutenant de vaisseau Hébert, dont la méthode a été adoptée par l'armée française.

Outre que la méthode Hébert extériorise l'effort et en rend possible le contrôle, elle a l'avantage d'être une méthode naturelle, c'est-à-dire qu'elle enseigne à l'homme à accomplir dans la perfection les actes les plus usuels de la vie courante ou les plus nécessaires pour la défense personnelle : marcher, courir, sauter, grimper, porter, lancer, nager, se défendre et attaquer. On voyait en effet des gens rompus à la gymnastique suédoise qui ne savaient ni nager, ni résister à une agression.

La marche, la course, le grimper, le sauter, le porter peuvent être appris sous forme de jeux (c'est là le grand avantage de la méthode Hébert) : il était impossible de faire exécuter à des enfants une leçon de gymnastique suédoise, à cause de son caractère trop austère.

M. Hébert fut prophète aussi lorsqu'il écrivit, en janvier 191 3, son remarquable ouvrage : La culture virile et les devoirs physiques de V officier combattant. La guerre a montré combien il avait eu raison de pousser son cri d'alarme.

Pendant que les hommes étaient aux armées, beaucoup de dames, anciennes élèves du collège d'athlètes de Reims, voyant que la guerre allait durer, demandèrent à M. Hébert de songer à elles. Elles voulaient des leçons, pour elles et pour leurs filles. On put reconstituer à Paris, avec une installation de fortune, la section féminine, grâce |au dévouement des monitrices. Plus tard, on trouva à Neuilly-sur-Seine un terrain mieux approprié. Enfin, en 191 9, s'ouvrit la vaste palestre de Tourgeville, confinant à Deauville , où peuvent s'exercer , d'avril à octobre , un très grand nombre de dames, de jeunes filles et d'enfants. L'Illustration du 3o août 191 9 consacra l'événement par le bel article suivant :

Il y a exactement six ans, sous le titre « Parmi les Athlètes », V Illustration faisait vivre aux yeux de ses lecteurs le Collège d'Athlètes de Reims, alors dans sa jeune et belle nouveauté. On sait ce que les obus ont fait de cette école normale d'éducation physique que les espions et les obusiers allemands avaient repérée d'ailleurs avec autant de soin et de haine que les forts environnants— Mais combien de gens savent que l'œuvre entreprise sous le ciel champenois — après avoir vu son stade, son gymnase et ses pistes émiettés, son directeur technique, le lieutenant de vaisseau Georges Hébert, grièvement blessé sur l'Yser, ses moniteurs tués ou dispersés et ses monitrices fugitives et sans ressources — s'est reconstituée en pleine guerre, dans des installations de fortune, pour triompher aujourd'hui dans un décor plus beau encore que celui du stade rémois?...

A vrai dire c'est un rameau seulement de la souche primitive qui a été transplanté et qui a repris sève et vigueur sur une plage du Calvados, à quelques centaines de mètres des élégances et des snobismes de la Grande semaine de Deauville : correctif symbolique, dirait-on, de la fièvre de plaisirs qui bouillonne de nouveau dans ces lieux. Sous le nom grec de Palestra, c'est un Collège d'athlétesses que nous sommes venu visiter, si l'on veut bien donner au néologisme athlétesse le sens qu'Hébert donnait au mot athlète, c'est-à-dire en faire l'expression de la santé et de la beauté corporelles intégrales obtenues par cette « méthode naturelle » qui vise moins à obtenir de ses disciples des performances spéciales et exceptionnelles qu'un harmonieux

ensemble de force, d'agilité et de possibilités physiques de toute sorte Il

faut dire aussi : de qualités morales, dont l'histoire même de la Palestra est la preuve éloquente.

Chassées de Reims par la guerre, réduites à la douloureuse situation de réfugiées, les monitrices de l'ancien Collège d'athlètes ne perdaient pas courage. Elles étaient ressaisies et réunies de loin, par des lettres d'Hébert, qui consacrait à leur refaire une situation et à reprendre l'œuvre commune toutes les heures de ses brèves permissions, puis les semaines de sa longue et cruelle convalescence. Installées par lui dans des demeures et sur des stades de hasard, y trouvant quelques leçons à donner et vivant d'ailleurs d'une vie ascétique, elles faisaient revivre à Paris même la section féminine du Collège de Reims. Elles obtenaient enfin, d'une municipalité très moderne et grâce au maire de Deauville, feu M. Le Hoc, grâce aussi à l'influence éclairée de M. Hélitas, préfet du Calvados, le terrain magnifique et l'installation suffisante où nous venons les visiter aujourd'hui, elles, les Rémoises de la première heure et toutes les jeunes novices de la pédagogie physique qui se sont agrégées à elles au cours de cette odyssée de cinq années. Au total une vingtaine de jeunes filles de conditions sociales très diverses — anciennes monitrices, jeunes bourgeoises qui veulent se faire une situation bien moderne, institutrices qui ne pensent pas déchoir en faisant dériver leur activité sur la pédagogie physique — mais toutes uniformisées par le costume, le même régime et le goût du même apostolat.

Le décor et l'installation du Collège féminin d'athlétisme sont merveilleusement adaptés à leur objet. A deux kilomètres environ de Deauville, sur la route de Villers et un peu au delà du golf, une porte de cottage nous accueille, soigneusement défendue par des portillons intérieurs et des écriteaux sévères

contre la visite profane des simples curieux qui penseraient trouver là un spectacle comme tant d'autres, accessible, sous le contrôle d'un guichet, au premier venu. Des avis précisent que les seuls hommes admis à cette entrée sont les parents des élèves et qu'au surplus les séances publiques de démonstration, données par les monitrices, n'ont lieu que deux fois par semaine.

La porte entr'ouverte pour nous par la monitrice en chef — j'allais écrire la tourière — et une fois contourné le petit pavillon qui abrite l'administration, le bureau du directeur, le salon-bibliothèque, la cuisine et le réfectoire, voici le plus avenant théâtre d'éducation physique qu'on puisse imaginer . Entourés d'un rideau de grands arbres, devant lesquels quelques poteaux, portant le pavillon orange ou la flamme triangulaire de même couleur — la couleur de l'Ecole — font songer à des fleurs gigantesques ou à des pavillons d'Extrême-Orient, trois stades étalent, comme des tapis, leurs longs quadrilatères de velours vert, marges par l'ovale étiré des pistes de sable fin. Ces stades sont précédés ou séparés l'un de l'autre par des bouquets d'arbustes ou des parterres de fleurs aussi soigneusement dessinés et entretenus que ceux d'une terrasse de château. Point de profondes cuvettes formant gradins, comme dans les stades classiques et « spectaculaires ». Ici, tout est presque de plain-pied et disposé selon l'élégante géométrie d'un jardin à la française.

La vie personnelle et, si je puis dire, ménagère des monitrices est discrètement et comme chastement dissimulée dans des annexes qu'on aperçoit à peine. Outre le pavillon administratif, où chacune, à tour de rôle, fera la cuisine (dirai-je, en passant, qu'en ces temps de vie chère, les « athlétesses », aidées, il est vrai, par la bienveillance d'un maraîcher voisin, et plus végétariennes que carnivores, ont résolu le problème de vivre pour... 3 fr. 85 par tête et par jour...), ce sont deux baraquements militaires, divisés intérieurement en chambrettes d'une simplicité et d'une propreté exquises, comportant une salle de douche et réalisant, entre parenthèses, le type de ces hôtelleries provisoires, de ces camps-hôtels que le Touring-Glub et l'Office national de tourisme préconisent pour la visite des régions dévastées.

C'est l'après-midi. La leçon des élèves libres, jeunes filles et femmes du monde, qui a lieu le matin et dont la modeste rétribution alimente la vie quotidienne de ce monastère d'éducation physique, est terminée. Les stades appartiennent maintenant à quelques douzaines d'enfants, de fillettes surtout, qui viennent de la ville ou des environs (les deux petites filles d'un chef de gare font chaque jour plusieurs kilomètres, le long de la route rayée et frémissante d'autos) pour y faire leur après-midi d'héliothérapie, de méthode Hébert et de libres jeux. Et c'est plaisir de voir, là comme jadis à Reims, ces tout-petits légèrement vêtus de calicot ou de fin crépon, absorber le soleil par tous leurs pores, s'y brunir du bronze fin et du hâle léger de la vie au grand air, pratiquer avec allégresse, sous le commandement des monitrices, les marches variées, les reptations et les sauts de la « méthode naturelle », puis, sans répit, à leur gré, par manière de jeu, essayer leur jeune force à tous les agrès du portique, aux évolutions dansantes de la raquette et du spirobole.... Quand donc les municipalités de nos grandes villes comprendront-elles ce que l'on peut faire pour la race, rien qu'en réservant à l'enfance quelques carrés de verdure et de grand air, où elle puisse pratiquer mieux que le sport restreint des pâtés de sable?...

Et, maintenant, c'est le tour des monitrices elles-mêmes de nous démontrer victorieusement ce que peut, pour la jeune fille et la femme, l'éducation physique largement et librement comprise, au delà de l'âge enfantin du saut à la corde et des jeux de la douzième année, au delà de ces robes plus longues et de ces talons plus hauts qui, pour tant de jeunes filles du peuple aussi bien que du monde, marquent rituellement la suppression de toute éducation corporelle et l'arrêt de tout développement normal, pour y substituer, en dehors de quelques bains de mer annuels et de quelques parties de tennis trop souvent guindées, l'emprisonnement physique des vêtements et des chaussures irrationnels, voire l'affectation — par mode... — d'attitudes scoliotiques, de déhanchements ridicules et de gestes conventionnels des bras et des mains tels qu'on peut les voir stylisés dans certains catalogues ou certaines vitrines. Comme si la femme de 191 9 en était revenue à cette manie romantique qui consistait à simuler, par élégance, la phtisie qu'on n'avait pas!...

La théorie d'Hébert, après d'autres illustres éducateurs du corps humain, tels que le docteur Lagrange, est que la femme relève, aussi bien que l'homme et fort au delà de l'enfance, de l'éducation physique, qui, seule, peut lui donner son complet développement et lui assurer la beauté plastique par le muscle, toutes les soi-disant beautés modernes, finesse extrême ou « floridité » décorée du nom d'embonpoint, minceur exagérée de la taille, du cou, des poignets et des chevilles n'étant que des tares physiologiques faussement élevées au rang d'élégances.

En voici la preuve éloquente et vivante dans le spectacle que nous donnent les monitrices de la Palestra.

Non point toutes jolies, au sens mièvre que l'on attache aujourd'hui à cette épithète, mais toutes belles par la juste ampleur des silhouettes, par la solidité souple des attaches et par l'harmonie des gestes et des attitudes. Vêtues légèrement de tuniques orange, bordées d'une grecque violette, les cheveux strictement nattés, musclées non du muscle globuleux de certaines viragos de cirque, mais de ce muscle long, arrondi et fondu que donnent les exercices de vitesse, la natation, et que l'on retrouve chez les plus belles statues de divinités antiques, les bras pleins et les genoux ronds sans massivité, elles réalisent presque toutes le type de l'Atalante classique, jeune fille équilibrée et alerte en qui s'annonce une mère magnifique.

En pénétrant sur le stade, nous les avons vues toutes, d'un seul coup d'œil, sur le rideau de fond des grands arbres, debout et immobiles, marchant avec aisance, quelques-unes couchées sur le gazon et occupées à lire, non des romans, mais des traités de physiologie ou de gymnastique, et nous avons cru, un instant, voir vivre une fresque de Puvis de Chavannes.

Maintenant, elles travaillent librement, sous le grand soleil dont elles n'ont cure, pas plus qu'elles n'auront cure des premiers frimas, et qui leur a fait un épiderme doré, d'un grain aussi fin que celui du Carrare. Qu'elles marchent ou courent selon la leçon Hébert, en des attitudes diverses, qu'elles sautent avec une aisance et une harmonieuse synergie de jeunes gazelles, qu'elles lancent le disque ou le poids olympiques, rien chez elles qui sente l'effort disgracieux ni la masculinisation maladroite. A peine le directeur du stade me fait-il remarquer que, chez les toutes dernières venues, le mollet — jadis atrophié par l'usage des talons hauts et par une marche artificielle, qui n'était

qu'une chute retenue — n'a pas encore repris tout à fait son diamètre normal, ou bien que leur corps ne s'est pas encore libéré complètement du souvenir de certains « gestes inutiles » imposés par les « vêtements civilisés » et les accessoires qui les accompagnent : dans quelques-uns de ces gestes, on retrouve encore, en effet, imperceptiblement, l'habitude de porter l'ombrelle ou le réticule. Chez les plus anciennes monitrices, au contraire, tout cela a complètement disparu : leur « beauté en mouvement » est devenue aussi noble et chaste, parce qu'ignorante d'elle-même, qu'a pu l'être celle de leurs devancières antiques, les jeunes « athlétesses » de Lacédémone.

Et qu'on ne croie pas que cette belle vigueur et cette vitesse du muscle entraîné, qui leur font accomplir des performances fort au-dessus de la moyenne masculine, soit en contradiction avec ce qu'on est convenu d'appeler la grâce. La grâce véritable ne saurait être qu'une des résultantes de la force, et les danses les plus souples sont aussi celles qui exigent le plus d'athlétisme lorsqu'elles ne se contentent pas d'être de simples attitudes, des mouvements esquissés ou abrégés et que tout le corps y participe.

Il y paraît lorsque — au son d'un orchestre qui vient jouer deux fois par semaine à la Palestra — toutes les monitrices et les fillettes leurs élèves exécutent des figures diverses de « danses naturelles », c'est-à-dire où le corps tout entier entre en jeu, depuis le pied qui « se déroule » complètement, comme elles disent entre elles, jusqu'au souple mouvement des bras et l'envol terminal de la main, qui semble pointer et se dissoudre dans l'air comme l'extrémité d'une flamme

L'orchestre s'est tu et le jour tombe. Les monitrices du Collège d'athlètes féminin, à peine fatiguées par leur labeur, vont prendre leur repas frugal, qui suffit cependant à les maintenir en santé et en « forme » parfaite. Après quoi, comme jadis les fervents du Collège de Reims, elles ne songeront même pas à sortir de cet ermitage 'd'athlétisme. Elles ont tant d'autres choses à y faire : travaux de couture de leurs tuniques d'exercices ou de leurs toges, dont elles sont allées chercher elles-mêmes les formes et les dessins à la Bibliothèque nationale, lectures ou conférences d'histoire, principalement d'histoire grecque, même de mythologie, qui les maintiennent en pleine atmosphère antique. - Le corps sain et l'âme bien équilibrée, elles ne connaîtront d'autre tristesse ici que celle du départ, le jour où elles devront — étudiantes assidues et pieuses vestales de la pédagogie physique — porter ailleurs, dans d'autres stades municipaux ou dans des maisons d'enseignement, l'art qu'elles ont appris de former, au moral comme au physique, des femmes belles et fortes.

Georges Rozet.

La « méthode naturelle » est en application, depuis la seconde moitié de la dernière année scolaire seulement, à l'Ecole normale supérieure de Sèvres, d'où elle rayonnera bientôt, il faut l'espérer, dans tous les lycées et collèges de jeunes filles. Déjà, à la rentrée d'octobre 1920, une agrégée qui venait de sortir de Sèvres obtenait de la directrice de son lycée que la méthode y fût pratiquée.

Une erreur courante est de croire que le temps fait défaut pour

cela. Mais aucune récréation n'est aussi agréable que celles qui sont employées à ces exercices. Aucune n'est aussi profitable. A l'Administration de l'Assistance publique de Paris tout le monde sait que du jour où la méthode Hébert a été appliquée à l'école d'Alembert1, il n'y a plus eu d'élèves à l'infirmerie. tLe bénéfice qu'en tirent les femmes est bien plus grand encore.

Une expérience intéressante a été faite récemment à Neuilly-sur- Seine. Il s'y est ouvert, en octobre 1919, une institution déjeunes filles, l'Ecole La Fayette, où, devançant la loi attendue, on a réservé à l'éducation physique la place qui lui était due. Directrice (agrégée), professeurs et élèves rivalisent d'ardeur dans l'application de la « méthode naturelle ». Toutes les fillettes sont transformées. Leur développement physique, contrôlé par des examens semestriels et enregistré sur des fiches spéciales, présente, pour toutes celles qui travaillent énergiquement, une courbe de progrès saisissante.

Cette école nous offre l'image en petit de la cité future, où chacun, remplissant son « devoir jphysique quotidien », conservera jusqu'à un âge avancé la force, la jsanté et la beauté. Alors sera réalisé le vœu contenu implicitement dans la réponse de ce médecin à qui une mère demandait à quel âge on doit mettre un enfant aux exercices physiques : « Vingt ans avant sa naissance, madame. »

H. Vuibert.

N. B. — La note de la page 3o recommande de ne pas se méprendre sur le sens du mot « athlète ». Il est utile d'appuyer là-dessus. Beaucoup de personnes, en effet, en dehors du monde des sports, se représentent un athlète comme un hercule de foire, avec de gros bras noueux, et par conséquent très disgracieux. Ici, on prend le mot athlète dans son sens propre. Il s'applique à une personne, de l'un ou l'autre sexe, complètement développée, apte aux exercices du corps, en un mot normale, comme nous devrions tous l'être, comme nous le serions tous si la méthode naturelle était enseignée partout. Comme cette méthode, où prédominent les exercices de vitesse, tend à former des muscles longs et lins, et non des muscles gros et courts, les types produits sont très harmonieux.

1. Nous prenons cet exemple parce que c'est njh-des plus anciens.

ff BU

Mars 1921.

L' INSTliUT

DE

Librairie VDIBERT, 63, Boulevard Saint- Germain, PARIS, 5<

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