POURQUOI ELLE L AIMAIT J
ans', étriqués, crevés, passés au laminoir ; la nuit ils perdent leur argent, le jour ils courent après des usuriers qui leur en procurent. Ils ne sont pas chauves, ceux-là, ils sont clair-semés, ce qui pis est, les autres pouvant dire qu'à un moment donné ils ont eu des cheveux; puis ils sont si minces et si grêles qu'un enfant, en les poussant, les ferait tomber. Ils savent lire et écrire, pourvu qu'on ne leur demande pas trop d'orthographe, et s'intitulent des corrompus, parce qu'entre le Bois et la Maison-Dorée, ils vont prendre le menton à une cocotte qui les trompe avec son coiffeur.
— Jeunes, continua-t-elle en s'animant davantage, j'en connais qui ont vingt-cinq ans et que les femmes embêtent, c'est leur expression ; ils aiment mieux la bonne chère et le vin vieux. Ils n'ont pas même les amours étranges chantées par les poètes d'autrefois, celles où le vice vit et palpite ;
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non, à peine nés ils sont mornes et blasés ; ce sont les dégoûtés qui ne savent rien, venus au monde tout vieux; en tétant leur nourrice, ils n'avaient déjà plus de dents.
Et les jeunes arrivés, ceux qui pleins de talent devraient être pleins de flamme ; ah ! oui, parlez-moi de ceux-là ; ils me récitent en prose leurs volumes de vers, et à mes pieds, ils se souviennent des tiradesde leurs anciennes pièces ; pas un geste vrai, jamais un mot sincère, ces Alaihusalem-là font bâiller l'Amour.
— Et Gaston, et Edouard, et Charles?
— Ils sont laids, répondit-elle avec une moue de dédain, et les laids ne sont jamais jeunes.
Eh bien, dans mes rêves fous, je me suis dit qu'un jour j'aurais un jeune à moi; que je regarderais une tête charmante et des yeux purs, que je pourrais baigner mes doigts dans des masses de cheveux bouclés sans art, que je mettrais mes lèvres sur une barbe blonde douce comme des pétales de fleurs, que je sentirais cette ha-
POURQUOI ELLE l'aiMAIT yS
Icine tiède des adolescents dont les dernières dents viennent de pousser, et qu'affolée de tendresse, alors que je lui jetterais mes bras au cou, il ne me ferait pas de récits spirituels comme la veuve Scarron, quand le rôti manquait.
Toi, ajouta-t-elle en le montrant d'un geste superbe et passionné, tu es jeune, tu es beau^ tu semblés un dieu agenouillé aux pieds d'une mortelle ; jamais tu ne me parles de mes oeuvres, ni de mon éditeur, ni de mon travail ; ce qu'il te faut, c'est l'amour, l'amour incessant, l'ivresse de mes regards et de mes baisers ; toi, tu m'as rendu ma jeunesse et ma beauté ; dans tes bras je suis une femme, et non plus le monstre hybride qui vole aux hommes les grandes pensées.
— Mais, ma bien-aimée, fit-il après un silence, tu es injuste, je m'intéresse à tout ce que tu fais, ton succès, ta gloire...
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— Tais-toi, interrompit-elle, en lui mettant vivement sa blanche main sur les lèvres ; je t'ai dit que je t'aimais parce que tu es jeune,, j'ai oublié d'ajouter que je t'adore parce que tu es bête !
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LA TRINCESSE SCHÉHÉRAZADE
Paul entrait chez son ami Jean Hérot le peintre ; comme il n'y avait personne dans l'atelier,, il alluma un cigare et examina les toiles restées sur les chevalets, et d'autres accrochées à la muraille.
Paul était un garçon charmant, un peu romanesque peut-être, mais, aujourd'hui, les hommes deviennent d'un positivisme
si terrible, que ceux qui ont encore le culte de l'idéal sont fort recherchés par les femmes d'esprit délicat.
Il aimait Jean Hérot, lui faisait parfois des remontrances amicales sur la façon dont il dépensait sa vie sans compter, cherchant les amours faciles, prêtant son cœur à ses modèles, qui ne le lui rendaient qu'après y avoir fait quelques égratignures du bout de leurs griffes de diablesse. Néanmoins, il lui pardonnait sa maîtresse du moment, la petite Eveline, une blondette pas bête, n'empêchant point le travail, et mettant, dans sa franchise, le petit ragoût d'une coquetterie inquiétante.
Paul s'ennuyait d'attendre ; il regardait avec indifférence cet atelier, assez semblable à tous les ateliers de peintres arrivés : vases japonais, armes d'un autre temps, chimères ventrues, tapisseries des Flandres, plats cloisonnés, tout cela n'était pas d'une extrême originalité, et il bâillait en tirant sa moustache.
Il voulut écrire un mot à l'artiste avant
de s'éloigner, et prit un cahier de papier sur une petite table posée contre une tenture qui, en s'entr'ouvrant, lui montra sur une chaise longue une femme étendue.
Elle dormait, ou reposait les yeux fermés; son adorable visage gardait encore un joli sourire presque enfantin ; ses longs cils faisaient ombre sur des joues rosées comme le bouton d'une fleur ; ses mains blanches étaient croisées sur ses genoux ; un étrange et magnifique costume faisait ressortir ses cheveux d'un noir de jais, formant une auréole de boucles tout autour d'elle.
Elle était vêtue de brocart ; un pantalon large, de lampas brodé d'or, s'arrêtait à ses petits pieds chaussés de mules entremêlées de perles ; ses seins, d'une délicieuse rondeur, restaient moulés dans une veste de satin surchargée de pierreries ; des fleurs naturelles mêlées à
des sequins étaientpiquées dansses cheveux.
Paul resta frappé de surprise, s'avouant qu'il n'avait jamais vu de femme aussi parfaitement belle ; il la contemplait depuis quelques secondes à peine, lorsqu'il entendit dans l'escalier la voix de Jean Hérot, Ne voulant pas être pris en flagrant délit d'indiscrétion, il sortit du réduit où le peintre mettait sécher ses couleurs, et laissa retomber le rideau de velours.
Jean entra, suivi de sa maîtresse, mais bientôt il ressortit pour une affaire pressée laissant Paul et Eveline ensemble.
Alors, le jeune homme, souriant et un peu troublé, s'approcha de la petite fille et, lui montrant de la main la tenture sombre :
— Je l'ai vu! fit-il à voix basse, elle est bien belle. Dites, Eveline, qui est-elle ? d'où vient-elle ?
La jeune femme le regarda un instant avec un sourire moqueur, puis, après avoir passé sa tête rieuse à travers la portière, elle revint vers Paul.
— Chut ! dit-elle en mettant un doigt sur ses lèvres, elle dort.
Sans parler, il joignit les mains avec un geste suppliant.
— Eh bien, ajouta-t-elle, c'est la princesse Schéhérazade.
— La princesse Schéhérazade ?
— Oui, c'est toute une histoire. Nous l'appelons la princesse Schéhérazade parce qu'elle a l'air d'une sultane des V\iille et une nuits. C'est une pauvre fille qu'on a vendue dans son pays ; elle est venue en France on ne sait comment, et quelquefois elle consent à poser pour Jean.
Mais ce n'est pas un modèle, s'empressat-elle d'ajouter à un mouvement de Paul. Il paraît que c'est une vraie princesse de là-bas ; elle arrive du sérail du sultan, je ne sais plus quel sultan, mais Jean vous exphquera peut-être cela, quoiqu'il n'aime pas en dire long sur la princesse ; il sera contrarié que vous l'ayez vue, mais enfin c'est tait, il n'y a plus à y revenir.
Paul resta quelques jours sans retourner à l'atelier. La créature charmante qui lui était apparue, hantait son imagination lâchée à toute bride. Ce mystère le prenait comme un rêve enchanté ; il songeait avec ravissement qu'il reverrait la princesse, qu'il lui parlerait peut-être.
Enfin^ brusquement, il interrogea Jean Hérot.
— Bah ! répondit celui-ci avec contrainte , ce sont là des contes d'Eveline : cette petite fille est folle ; d'ailleurs la princesse est partie, ne t'en inquiète plus.
Paul ressentit un coup au cœur et ne répondit pas. Il sortit, et, arrivé dans la rue, il leva la tête vers les fenêtres de l'atelier ; il devint pâle en apercevant la belle étrangère; cette fois, elle ne dormait pas; ses yeux bleus, de velours sombre, regardaient le jeune homme. Palpitant, éperdu, il la salua, et à sa grande surprise, elle s'incHna, lui rendant son salut.
— Ils la cachent, s'écria-t-il, mais je saurai ce que tout cela signifie, je l'enlèverai s'il le faut^ car je l'aime.
Et en effet il l'adora ! Tous les jours il passait pour la voir : elle se trouvait souvent à la fenêtre, et par un signe de tète lui prouvait qu'elle le reconnaissait ; il écrivit des lettres qui restèrent sans réponse ; et ivre, fou, brûlé d'une passion que les obstacles et l'étrange rendaient chaque jour plus envahissante, il résolut de s'expliquer avec Jean Hérot et de mettre loyalement son bonheur entre ses mains.
Un matin il monta à l'atelier ; comme le jour où il avait vu la princesse pour la première fois, il n'y avait personne. Le petit nègre, faisant office de valet de chambre, s'était retiré après avoir apporté des cigares et des journaux, et il resta seul, les yeux fixés sur la tenture de velours qui lui cachait, peut-être, l'adorable enfant dont son âme était pleine.
Tout à coup, d'un mouvement brusque il écarta les rideaux, et resta muet, chancelant, sur le seuil.
Schéhérazade était là, devant lui, assise sur la chaise longue; elle tenait dans ses mains sa tête divine.
Ils se trouvaient seuls, tous deux , il pouvait lui parler; enfin!
— Madame, dit-il, en mettant un genou en terre, dans un instant on viendra ; laissez-moi donc vous dire que je vous aime et que ma vie vous appartient.
Nulle réponse ne se fit entendre à ces mots prononcés d'une voix passionnée; la princesse ne bougea pas.
— Madame, reprit-il en suppliant encore, un mot, un geste, par grcâce, par pitié; je ne veux pas vous déplaire, je suis à vos pieds, votre esclave...
Mais elle ne paraissait pas l'avoir entendu, aucune secousse ne fliisait tressaillir ce beau corps.
Alors Paul se leva, et, hors de lui, la tête perdue, avec un sentiment où il y avait de l'amour et de la rage, il la saisit violemment par le bras et lui appliqua les lèvres sur les siennes.
Mais il ieta un cri d'horreur : son baiser
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avait rencontré une bouche dure et glacée, et il se recula avec épouvante devant deux yeux d'émail qui le regardaient fixement. Alors il se fit dans son cœur une clarté brusque, déchirante; comprenant enfin l'espièglerie terrible d'Eveline, la complaisance pleine de contrainte du peintre, il sentit ses jambes se dérober sous lui, et vint rouler aux pieds de la poupée, dont la main articulée s'abattit sur sa tète avec un bruit sec.
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Quand je verrai la mort venir, du'on ouvre le coffret de rose, Et sur ma lèvre à jamais close Qu'on mette le cher souvenir.
Thilda.
Raoul l'aimait follement, de cet amour qui prend les hommes à vingt ans ou à soixante, et dont le dènoûment bronze les uns et brise les autres.
Il avait vingt ans, mais elle ne l'ai-
mnit pas ; elle estimait son mari, assez pour ne le tromper qu'avec une grande passion pour excuse, et cette passion n'était pas venue.
Sa beauté blonde faisait rêver aux choses tendres et éthérées, sa mignonne personne, faite de sourire et de grâce chaste, rappelait les pastels de Latour qu'on dirait effacés par les baisers amoureux.
Elle le plaignait de tant l'adorer, mais, naïvement cruelle, elle lui laissait voir son cœur paisible, et parlait d'amitié.
Enfin comme il souffrait beaucoup, il voulut s'éloigner, et vint lui faire part de sa résolution, un jour qu'elle déjeunait seule, son mari étant absent pour quelques semaines.
Elle l'approuva, fortifia ses bonnes intentions par toutes sortes de phrases abominablement amicales, et lui demanda quand il comptait partir.
— Ce soir, ce soir môme !
— Alors je ne vous aurai pas lundi, c'est le jour de ma fête, tous mes amis m'apporteront des fleurs.
— Je le sais, Madame, et je vous supplie d'accepter aussi mon humble cadeau, lundi soir vous le recevrez.
Il partit, et elle le suivit des yeux avec un soupir ; c'était peut-être la poésie de sa vie qui s'envolait.
Le lundi arriva tout joyeux, chargé de présents ; amis et amoureux vinrent danser et papillonner ; elle était radieuse, et donnait des poignées de mains et des baisers avec sa grâce tranquille.
Vers minuit^ on vint lui annoncer qu'il y avait dans l'antichambre une immense caisse à son nom.
Les invités réclamèrent la caisse avec des exclamations de joie, et on apporta au milieu du salon une énorme boîte de velours rouge fermée par un crochet en or.
En souriant, elle mit sa petite main sur le crochet et ouvrit la boîte.
Raoul, mort, était couché sur des oreillers de satin ; sa pâleur livide ressortait parmi
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tout ce rouge ; il avait les mains jointes et dans ses doigts tenait un papier plié.
Ce furent des cris d'horreur ; les femmes s'évanouirent, les hommes sortirent le cadavre de sa tombe de satin et le couchèrent sur un divan; le marquis de R... prit le billet des mains du mort et lut tout haut :
« Pardonnez-moi, Madame, de venir « ainsi troubler vos plaisirs, mais il me « faut mourir, puisque vous ne pouvez « être à moi ; accordez-moi une grâce, « faites ma dernière volonté ; toute seule, « veillez-moi; cette nuit entière restez « près de votre petit Raoul, qui meurt « pour vous avoir trop aimé 1 »
— Oh! oui, s'écria-t-elle en sanglotant et en se jetant à genoux devant le mort, mon pauvre cher Raoul, je passerai seule la nuit en prières près de vous.
Tous s'éloignèrent ; elle revêtit un peignoir sombre, ses gens firent un lit de parade sur lequel fut couché le pauvre amoureux; on amoncela à ses pieds tous les bouquets de la fête, puis elle resta, les
yeux fixés sur ce visage charmant que la mort n'avait pas encore défiguré.
Elle songeait qu'il l'avait en effet bien aimée ; ses larmes coulaient sur les mains froides de Raoul, elle le plaignait de toute son âme, mais elle ne s'accusait pas : en repoussant son amour elle avait fait son devoir.
Vers trois heures, malgré son ardent désir de veiller jusqu'au matin, elle s'assoupit ; sa tête blonde tomba sur l'oreiller, à côté de celle du mort. Alors elle eut une sensation étrange : il lui sembla que des lèvres chaudes se posaient sur ses lèvres à elle, et brusquement elle s'éveilla.
Elle se jeta en arrière avec un cri de surprise et d'épouvante.
Raoul debout, la regardait en souriant.
Rassurez-vous, ma bien-aimée, dit-il, je suis bien vivant; vous m'aviez chassé et je voulais passer une nuit auprès de vous.
go DERNIERE VOLONTÉ
— Mais comment?... C'est affreux, je ne comprends plus.
— Il faut comprendre que je t'adore et que je te veux; je t'expliquerai plus tard comment un de mes amis, médecin célèbre, m'a plongé dans cette léthargie qui a tous les symptômes de la mort ; mais les instants sont précieux, laisse-moi seulement te dire combien je t'aime.
— C'est une lâcheté et une trahison indigne, dit-elle en se tordant les mains ; je serai la fable de Paris ; vous n'avez pas songé à mon honneur, je suis perdue sans retour.
— Non, je vous sauverai, je le jure.
Voici mon plan : Je partirai au jour; vous mettrez un de vos gens dans la confidence et vous direz que vous m'avez fait transporter chez moi; alors je me charge du semblant de mes funérailles, puis je quitterai Paris^ et on n'entendra plus parler de Raoul.
— Vous mentez ! s'écria-t-elle avec mépris ; vous mentez encore ! Demain, tout le monde rira de l'aventure, et vous
resterez pour étaler ma honte et mon désespoir.
Mais sans répondre, il lui tendait les bras avec des appellations passionnées, il l'attirait sur son cœur en des violences qui la gagnaient ; elle lui rendait ses baisers, foudroyée par cette flamme qui passait en elle.
— Eh bien ! oui, dit-elle éperdue en lui jetant les bras au col, tu as raison, soyons heureux ; qu'importe le reste !
Le lendemain, quand le jour tut venu, on entra dans la chambre; les fleurs avaient roulé sur le tapis, les bougies s'éteignaient ; elle, toujours à genoux, priait près du cadavre glacé de Raoul. Elle se releva lentement et sortit sans mot dire ; elle avait hâte d'aller jeteY au loin le couteau plein de sang qu'elle tenait caché sous sa robe.
VUE TREUVE D'^V^COUTl
Angèle était naturellement charmante et adorable, puisque Pierre l'aimait ; il lui trouvait des cheveux d'or, des dents de perles, des yeux de velours, des lèvres de corail, un teint de camélia, des épaules de marbre ; enfin toutes les billevesées que débite une homme, quand il est rudement enfermé dans les lacs du plus malin des dieux.
94 UNE PREUVE d'amour
Il était heureux, puisque les autres convoitaient son bonheur ; puis, Angèle était si gentille, si câline, si tendre et si finement drôle, qu^elle avivait sans cesse, par une foule de mignardises troublantes, cette passion, n'ayant d'extraordinaire que de vous ères contée.
Donc tout allait pour le mieux dans la plus amoureuse des liaisons ; le matin on montait à cheval^ on faisait en voiture le tour du lac dans l'après-midi, on se becquetait le soir dans les avant-scènes, c'était délicieux, un plein voyage sur le tlcuve de Tendre, sans jalousie, sans querelles ; une banderole d'azur implacable servait de voile à la barque^ et l'amour, tapi tout au fond, les ailes coupées, ne bougeait plus.
Mais il en est des passions comme des empires, c'est au moment où l'on s'y attend le moins que tout croule. 11 faut se méfier des bonheurs sans nuages .
UNE PREUVE d'amour g5
Un jour, Pierre, pris d'une folle envie d'embrasser sa maîtresse, et oubliant le sage précepte qui enjoint aux amants et aux maris de ne jamais arriver à Timproviste chez une femme, fût-elle mille fois la leur, entra dans l'appartement d'Angèle, et la trouva, en train de faire la dînette, avec un joli monsieur dont les moustaches rousses étaient relevées d'un air vainqueur.
Assis très près de la maîtresse du logis, le jeune homme, au lieu de manger honnêtement le fois gras qui était sur la table, mordillait les roses nichées dans le corsage de la dame.
Pierre, fort pâle, étendit le bras et voulut parler, mais, ses jambes se dérobant sous lui, il alla tomber sur une chaise en faisant entendre de sourdes exclamations.
Comme rien n'est plus désagréable que d'être surpris en flagrant délit d'amour par un tiers intéressé dans la question, les deux mangeurs de fleurs restèrent un moment fort penauds; mais Angèle, en sa
g6 UNE PREUVE d'amour
qualité de femme, se remit promptement, et après avoir dit quelques mots à l'oreille du jeune homme, elle lui apporta son chapeau et le poussa doucement hors de la chambre.
En passant devant Pierre, il lui tendit sa carte, l'assurant qu'il était à ses ordres.
Le malheureux délaissé mit machinalement le morceau de carton dans sa poche sans y jeter les 5'eux. Il était trompé, peu lui importait le nom de son voleur d'amour; d'ailleurs, il se sentait envahi par un engourdissement douloureux qui ne lui laissait plus la force de penser.
Angèle vint tout doucement près de lui et, avec la câlinerie féroce des femmes coupables qui ne songent pas à se repentir, elle essaya de prendre la main de son amant; mais il se retira comme s'il eût été piqué par une vipère, et retrouvant tout à coup la parole, il se mit à