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LE ROQUET

Voilà pourquoi^ ma chère Blanche, tou^ en vous adorant du plus profond de mon âme, je ne puis demander votre main à votre famille ; plaignez-moi et^ en souvenir de celui qui vous aimait, n'ayez jamais de chien, de petit chien surtout !

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Elle était orpheline et muette ; ses parents avaient péri dans un incendie, et la petite Thérèse, âgée de quatre ans, se voyant entourée de flammes, avait eu une peur effroyable et ne recouvra plus jamais la parole.

Cela ne l'empêcha pas de grandir, et d'être à seize ans un joli fruit bon à mordre. Des yeux couleur noisette, un sou-

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rire de bacchante sur les lèvres purpurines d'une vierge de Murillo, de petits pieds qui eussent chaussé les pantoufles de la marquise de Musset, un corps serpentin et souple se ployant en lignes onduleuses sous l'étoffe ; et avec tout cela des gestes mignons et câlins, une physionomie parlante, des colères exquises quand on ne saisissait pas sa pensée tout de suite, une mimique adorable, des yeux bavardant tant et tant... enfin une gamine charmante et pure qui devait inquiéter le diable, toujours pressé d'entraîner à mal les anges du bon Dieu !

Son tuteur l'avait mise au couvent, et elle n'avait d'autre distraction, la pauvre muette, que les visites d'un vieux banquier, ancien associé de son père. M.Marcel aimait beaucoup la petite orpheline, et chaque jour il lui apportait des friandises; aussi chérissait- elle son vieil ami, et attendait-elle ses visites avec joie.

Un jour, elle se présenta au parloir toute sanglotante, les traits bouleversés, sa pèlerine de travers.

— Mon Dieu ! qu'y a-t-il, ma chérie, demanda le bonhomme inquiet ?

Incapable de faire un geste tant sa douleur était grande, Thérèse tendit une lettre.

La lettre, écrite par elle, racontait la visite de son tuteur : cet homme barbare voulait la forcer à prendre le voile, le couvent étant encore le plus sûr abri pour les filles sans fortune.

— Avec ce joli minois, ces yeux destinés à allumer tous les cœurs ! s'écria le banquier qui se servait volontiers des formules galantes du premier empire ; mais ce serait un crime, d'ailleurs, je m'y oppose!

Les yeux de Thérèse brillèrent d'espérance.

M. Marcel réfléchit un moment.

— Ecoute-moi, petite, lui dit-il, et ne t'eflVaye pas ! Veux-tu que je devienne ton mari? Je suis riche, je t'aime comme si tu étais ma fille et je ne serai jamais en effet que ton père. J'ai soixante-quinze ans, je ne vivrai pas toujours, tu me promettras d'être une honnête femme, et après moi, tu épouseras celui que tu vou-

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dras. Tu n'as pas dix-sept ans, rien ne presse ; le projet te va-t-il ?

Je crois bien qu'il lui allait! elle sauta au cou de son ami, et quinze jours après, on les mariait dans la chapelle du couvent.

Alors commença pour Thérèse une existence enchantée. L'enfant, qui n'avait vu que les murs d'un cloître, qui n'avait porté que des robes de bure, habitait un fastueux hôtel, possédait les plus beaux chevaux de Paris et des toilettes de princesses de contes de fées; elle nageait dans la joie, la petite Thérèse, et elle adorait son barbon qui la faisait heureuse.

Lui s'attachait chaque jour davantage à la chère abandonnée; il jouissait des succès de sa femme avec une fierté paternelle. Pourtant, il arriva un moment où la pauvre muette, au milieu de son luxe, sentit qu'on la plaignait : les femmes l'accueillaient sans jalousie, elles avaient pitié de son infirmité ! Thérèse ne su tplus être heureuse; elle s'aperçut qu'elle excitait la pitié.

Et la plaie qui rongeait son cœur allait s'élargissant !

M. Marcel la conduisait chez tous les médecins, tous déclaraient leur science impuissante. On lui conseilla d'aller voir un docteur allemand qui venait de faire des cures merveilleuses à l'Institution des Sourds et Muets.

Le lendemain, Thérèse se faisait interroger par le célèbre spécialiste.

— Mademoiselle, lui dit-il^ après l'avoir bien examinée, la guérison est facile.

Et comme M. Marcel poussait une exclamation de joie :

— Oui, Monsieur, mariez promptement votre fille, le lendemain de ses noces, Mademoiselle parlera !

Le banquier, qui n'avait pas songé à présenter sa femme au docteur, pâlit affreusement, mais ne répondit pas ; il venait de surprendre le regard de Thérèse attaché sur lui avec un sombre désespoir.

Alors ils furent très malheureux tous les deux, ces époux mal assortis, ayant l'un pour l'autre une affection si tendre. « Un moment d'amour, se disait Thérèse, et je ne serai plus muette ; l'ivresse

d'une minute, et je me vengerai de ceux qui m'accablent de leur insultantecompassion.» Le banquier avait été profondément atteint ; l'idée que son enfant bien-aimée désirait peut-être sa mort pour cesser d'être infirme le poursuivait sans relâche ; le remords le déchirait, il était le seul obstacle au bonheur de Thérèse. Enfin, une fièvre ardente se déclara, et le vieillard fut condamné sans retour.

Trois mois après, par un beau soir d'automne, on avait laissé la fenêtre ouverte ; le malade s'éteignait doucement, la main posée sur les beaux cheveux de sa femme, agenouillée à son chevet. Les hirondelles voletaient avec de petits cris inquiets, et dans le jardin, les dernières marguerites mauves tachaient d'un ton clair le gazon j auni .

On n'entendait que les sanglots de la pauvre muette, et la respiration de M. Marcel qui diminuait de moment en moment.

— Merci pour tant d'affection^ Thérèse, murmura-t-il en se soulevant avec efi'ort,

sois bénie ; grâce à toi, j'ai passé en paradis les derniers jours si moroses et si douloureux d'un vieillard ; pardonne-moi le mal que je t'ai fait; un signe, un geste, et je mourrai content ; dans cette minute suprême, aie pitié de moi, ne me laisse pas partir ainsi.

Alors elle se releva, la petite Thérèse, et d'une geste mignon, étendant le bras vers son mari :

— Allez en paix, mon ami, dit-elle avec une voix d'or, je n'ai rien à vous pardonner!

Le jour se glissait dans la chambre close, -blanchissant la flamme de la veilleuse ; il courut à la fenêtre et tira les rideaux.

Le soleil d'octobre entra, faisant chanter des gammes d'or sur le satin pâle des tentures ; les grands nègres, qui se trouvaient aux côtés de la cheminée, avaient leurs faces noires barbouillées de rayons, des traînées étincelantes frappaient le vieux

lustre de cuivre rouge, suspendu au plafond.

Elle avait rejeté les couvertures, et son pied nu, d'un rose de fleur, mettait une note de couleur sur le fouillis blanc des draps et des dentelles ; elle riait, ses cheveux châtains chatouillant ses yeux d'azur sombre ; et elle ne disait rien, riant toujours, comme si ce rire heureux eût été un h3mine à son bonheur, à Tivresse qui n'avait pas quitté ses sens, à la journée qui se préparait, à celles qui devaient suivre.

Lui tenait dans sa main ce pied si petit, qui terminait d'une façon voluptueusement étrange ces jambes admirables de déesse ; il s'émerveillait de la voir si belle, si blanche, si grasse ; comme un enfant auquel on a donné le jouet ardemment désiré, il ne pouvait croire encore qu'elle fût à lui, vraiment bien à lui seul, cette femme si intelligente, et tellement adorablement faite, que le grand sculpteur Millet disait d'elle, un soir qu'elle était trop décolletée : « C'est mon marbre dans lequel on a insufiié la vie ! »

— Et quand je pense, murmura-t-elle.

MIGNARDISE lyS

devenue tout à coup rêveuse, que tu ne voulais pas venir ! Tu ne m'as pas encore dit pourquoi?

— Est-ce que je sais, répondit-il, des craintes que je t'expliquerai. Les hommes sont bêtes!... Mais je te désirais, je souffrais...

— Je savais bien, continua-t-elle avec un sourire fier, que lorsque tu me verrais je serais aimée... Avec mes vêtements, tu ne devinais rien !... Ah ! pauvre cher, celles que tu as connues t'ont rendu sceptique et méchant; moi, je suis une vraie femme, je t'aimerai loyalement, sans mensonge !... Tu as eu tant de chagrin, il faut que tu sois heureux maintenant.

Et toujours déshabillée, riant et babillant, sentant déborder de tout son être cette joie qui ne lui était jamais venue, elle courait à son boudoir, et ouvrant le grand piano d'Erard, elle jetait les cascades de notes étincelantes^ les marches triomphales qui sonnaient la victoire de son cœur. Puis elle cria :

— Qu'on aille me chercher des fleurs,

je veux des fleurs ; des œillets, des chrysanthèmes, des violettes, des roses, la floraison d'à présent!...

Et lorsque dans ses bras elle eut toutes les gerbes, tout ce tas de bouquets éparpillés,, elle s'y enfouit la tête, respirant ces parfums violents avec folie ; et, comme elle se penchait vers lui, toute couverte de roses et de violettes, il ne savait plus, dans la furie des baisers, s'il embrassait les lèvres de la femme ou les pétales des fleurs.

Ils partirent pour la campagne, ayant la soif de l'air pur, le besoin ardent de mettre la nature dans leurs amours, le désir de se dire qu'ils s'adoraient devant les arbres encore verts !

Ils s'arrêtèrent près d'un petit étang enchâssé de marguerites et de boutons d'or; mille végétations gaies et impatientes s'élançaient à la surface : l'on eût dit un parterre multicolore éclos dans un bloc de verre. Au loin, les collines bleues,

finement modelées, semblaient couchées, comme de merveilleux oiseaux de la Chine sur l'orbe d'un vase éclatant de couleurs.

L'automne répandait sa poésie mélancolique ; les feuilles rousses étaient tombées sur le sol, mêlées aux mousses et aux lichens ; les hautes bruyères, devenues brunes^ et les fougères, barbouillées d'ocre jaune, venaient mourir aux pieds des chênes qui se bronzaient de tons ferrugineux; les genévriers avaient pâli, les houx seuls demeuraient luisants et rouges.

Ils erraient, s'enivrant de ces teintes, de ce silence^ de cette saison merveilleuse qui n'a ni les rigueurs de l'hiver, ni les ardeurs de juillet, ni les mollesses d'avril ; ils erraient, l'âme enlevée comme sur des ailes d'aigle, en de plus hautes extases. Et la charmante amoureuse regardait le paysage, la taille prise dans les bras de celui quine regardait qu'elle ; elle songeait aux jours passés, pleins d'ennui et de trouble ; il lui semblait que sa vie s'effaçait derrière un brouillard toujours plus intense.

Elle ne se souvenait de rien que des serments échangés dans les longs baisers^ la veille; et rassérénée, après tant d'espérances vaines, de désillusions sans cesse renaissantes, elle joignit les mains comme si elle priait.

— iMa chère âme, dit-elle faiblement, nous n'oublierons jamais cette heure qui nous lie l'un à l'autre; jure-moi que tu me donnes ta vie, jure-moi que tu m'aimeras toujours !

Il allait très certainement jurer .

Mais il se fit un grand bruit dans la rue, et elle s'éveilla !

Le soleil d'octobre entrait dans la chambre et faisait pâlir la veilleuse ; les nègres de bois riaient de toutes leurs dents blanches à la clarté envahissante, le vieux lustre en cuivre rouge flamboyait; son petit pied, d'un rose de fleur, passait sous la couverture, mais elle était seule.

En ce moment la femme de chambre entra ; elle apportait le bouquet superbe, envoyé chaque jour par le vieux souverain

qui, pour un sourire d'elle, eût jeté sa couronne aux vents du ciel ; c'étaient des roses exquises veinées de nuances tendres comme de la chair de femme, des gardénias dont chaque pétale cachait une cassolette divine,

— Quel bonheur, dit-elle, que tout cela ne soit qu'un songe ! Je vous demande un peu pourquoi j'ai rêvé de ce monsieur...

Elle voulut rire, mais elle se trompa ; et envoyant rouler les admirables fleurs sur le tapis, elle se cacha la tête dans son oreiller et pleura de tout son cœur.

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