PAUL A LOUISETTE
En croirai-je mes yeux, petite malheureuse ? Est-ce vraiment de toi que me vient l'épouvantable missive que je reçois à l'instant ? Oui, c'est bien l'écriture de ma Louison, son orthographe adorable qu'elle tient de la nature et non pas de cette éducation qu'on a la rage de
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donner aux filles ; c'est bien ses grosses lettres écrites à bâtons rompus, c'est le langage naïf de ce cœur de tourterelle. Je ne puis donc méconnaître ton billet, mon amour ! et, vraiment, j'en suis si marri que, si nous ne devions dîner ce soir en-' semble chez le père Lathuille, la Seine eût charrié aujourd'hui un cadavre de plus.
O mon enfant, qui donc t'a mis dans la tête de semblables billevesées ? Q.uel ennemi de mon bonheur t'a soufflé de me demander des maîtres pour apprendre ? D'où te vient cette idée d'orthographe et de français ?... Sache bien qu'une femme qui met l'orthographe est une femme perdue pour Tamour; elle commence par aligner des lettres, là où les lettres n'ont que faire pour rendre sa pensée; plus tard, elle fera des vers.
O Bernerette, ô Mimi Pinson, ô Rigolette, ô Musette ! joyeuses envolées en jupons courts et en bonnets plus souvent sur les moulins que sur les tresses blondes ! jamais vos petits pieds, frétillant aux sons
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des orchestres, n'eussent tenté d'escalader le Parnasse, jamais, divines croqueuses de baisers, vous qui inspiriez les beaux vers de ce monde, vous n'avez fait sonner un imparfait du subjonctif.
Vous êtes, ma fille, une créature exquise pétrie de sourires, de soleil et de chansons ; vous aimez la musique à la fête de Saint-Cloud et la campagne à la Grenouillère; vous pleurez à l'Ambigu; vous battez des mains au Cirque quand les écuyers passent dans les ronds de papier, et vous faites brûler une chandelle à sainte Geneviève parce qu'elle m'a mis sur votre route un jour que vous sortiez de l'atelier ; vous êtes donc, comme je vous le disais, une créature délicieuse; et ayant droit à ma confiance tout entière^ je vais vous raconter une histoire.
Avant de te connaître, ma chérie, j'ai aimé une femme supérieure, une femme célèbre, une muse à laquelle je ne ferai