‹ Pour se damnerChapitre 32 sur 33 · DE LOUISETTE I · texte numérisé non relu

DE LOUISETTE I

politiques sans chevelure ; quelquefois, dans la soirée, elle m'honorait d'un sourire, et entre deux portes me permettait de baiser ses doigts gantés.

Je la regardais dans sa beauté étrange, essayant de deviner l'âme qui luisait sous cette enveloppe de satin et de dentelle ; pas une rougeur ne montait à son front, pas un pli ne faisait remuer ses lèvres ; elle me traitait comme un pieu de bois sur lequel on aurait cousu trois morceaux de drap noir ; et dans son grand œil morne, il me semblait voir passer souvent un vol lourd de pensées lasses et méprisantes.

J'essayai de la campagne pour galvaniser cette âme que rongeait le cancer de la littérature. Nous avions choisi une contrée lumineuse au bord de la mer, parmi les buissons de cactus en fleur; là, l'air est si pur qu'il suffit de respirer pour être heureux ; la campagne dans le lointain est si veloutée qu'en ce monde les yeux ne de-

i8d le DESIR

manderaient d'autre spectacle ; la mer, éblouissante et paisible, semble une pervenche épanouie, et les monts, revêtus d'un pâle violet, vont se perdre dans l'immuable azur. La félicité, la tendresse sont là dans leur véritable patrie, nulle part l'amour ne peut être à la fois plus suave et plus splendide.

Ma maîtresse — elle l'était si peu que jesens qu'il faudrait trouver un autre mot" que ce mot brutal et magique — ma maîtresse, dans les beautés de ce paysage adorable, fit des vers superbes, promena fastueusement sur le rivage toute la poésie dont elle était enveloppée, et m'aima avec des cris de fureur qu'elle notait soigneusement au sortir de mes bras ; elle en guettait l'éclosion, elle consignait dans sa mémoire ses attitudes et les miennes pour les placer dans sa copie, en un mot, elle ne pouvait plus m'aimer avec simplicité ; et un jour que je touchais à l'extase divine en sentant que son cœur se fondait à la chaleur du mien : « Oui, s'écria-t-elle, aime-moi, aime-moi plus encore, je vou-

Page 1