‹ Pour toutes les FrançaisesChapitre 10 sur 33 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Enseignement demi-classique et enseignement classique

Laissons de côté Técole primaire qui, logiquement, devrait dispenser des connaissances très peu étendues, mais indestructibles, à toute la masse d'enfants qui la fréquentent et, dans la réalité, lâche un tiers d'illettrés, ou quasi tels, et un second tiers pourvu d'un savoir à la détrempe, simple trompe-l'œil, le reste s'étant plus ou moins élevé au-dessus de l'enseignement primaire grâce, on peut le dire, à Tignorance des uns et à l'insuffisance des autres (1).

(1) Je me permets de renvoyer le lecteur à la brochure : Notre enseignement primaire^ ses programmes et ses résultats, éditée chez Pion, Paris, rue Garancière, 0 fr, 75.

On ne peut rien imaginer de plus antidémocratique et, en même temps, de moins charitable que ce procédé; cependant, les mots égalité et fraternité sont écrits, deux fois plutôt qu'une, sur toutes les écoles... Mais ne perdons pas de vue notre sujet. L'enseignement dont il s'agit ici, c'est celui des jeunes filles qui, par la situation de leurs familles, restent en dehors de l'école primaire, et sont instruites, soit dans des institutions ou des cours libres, soit dans les établissements de l'Etat, lycées et collèges, et prolongent le temps de leurs études jusqu'à seize, dix-huit ans et au delà.

Les programmes sont partout sensiblement les mêmes ; ils répondent à une éducation demi-classique, c'est-à-dire, qu'en sus des programmes primaires, ils comprennent un enseignement littéraire pouvant même être poussé très loin, le détail de l'histoire de France, les notions essentielles de l'histoire générale, des cours d'art, une ou deux langues vivantes, l'histoire de la philosophie, la géographie descriptive, économique et politique, quelque peu de droit usuel et,

l'enseignement secondaire féminin 61

pour la partie scientifique, ce que Ton en exige pour le brevet supérieur, bagage plus qu'honnête assurément. Cet ensemble ne saurait pourtant prétendre à la qualification pure et simple de classique^ attendu que la langue latine et la langue grecque — à tout le moins la première — n'y figurent pas.

Etudie-t-on les langues anciennes? Si oui, l'enseignement est classique, lors même (et cela se présente), qu'on mettrait mal l'orthographe,qu'on croirait Henri IVfîls d'Henri Ilî, qu'on ferait passer le Rhône à Marseille et qu'on introduirait des variantes dans la table de Pythagore.

Au contraire, l'enseignement est-il varié, solide,mais exclusif de la grammaire grecque, de la grammaire latine et du laborieux déchiffrage de quelques textes, alors, l'enseignement est secondaire, si l'on veut, comme le précédent, mais il n'est pas classique. Le terme de demi-classique dont je me sers pour le caractériser n'est pas encore consacré par l'usage.

Retranchons même la langue grecque,

puisque aussi bien il sufïit du latin, il suffit de très peu de latin, pour qu'un baccalauréat, consécration des études, soit dit classique. Dès lors, ne pourrait-on pas introduire l'étude du latin dans le programme d'éducation des jeunes filles, lequel, du demi-classique, s'élèverait au classique? Gela serait possible, mais malaisé, parce que l'on ne voudrait pas, et avec raison, rien retrancher des matières propres à l'enseignement demi-classique et qu'il traite mieux que l'autre : nommément, la grammaire, l'histoire, la géographie. Si quelque personne en doutait, qu'elle aille assister aux examens oraux du brevet supérieur et à ceux du baccalauréat, sa conviction sera tôt faite (1).

C'est pourquoi l'on voit à présent tant de jeunes filles achever leurs études demi-classiques et ne se mettre qu'ensuite au latin. Le baccalauréat latin-langues vivantes, c'est le favori des jeunes filles ; beaucoup appren-

1. Le brevet supérieur relève de l'enseignement primaire : simple fiction administrative. Si le diplôme est primaire, l'exumen est d'ordre secondaire tout comme le baccalauréat.

l'enseignement secondaire féminin 63

nent, dès Tenfance, avec des gouvernantes, l'anglais ou l'allemand ; pour la seconde langue vivante, exigée seulement à l'oral, le néant suffît. Reste donc le latin, enseigné en vingt leçons, comme l'écriture, méthode Brard et Saint-Omer !

Un bon chauffeur de bachot — on en trouve parmi les maîtres les plus qualifiés de l'Université — réussit son affaire en un an; mais, croyez qu'il ne se fait pas la moindre illusion sur la valeur de l'enseignement qu'il donne, lequel n'a aucun rapport, même le plus lointain, avec les « humanités ». Ce n'est pas lui qui dirait, ainsi que l'a fait M. Richepin, dans un accès d'hyperbolique galanterie : « Si l'on éteint chez nos jeunes hommes le feu de ces lumineuses humanités, nos vierges en deviendront les vestales î »

« Voilà, écrivait Joseph de Maistre à sa fille Constance, voilà comme on parle aux femmes en vers et même en prose, mais celle qui prend cela pour argent comptant est bien sotte. »

Non, à travailler le latin dans de telles

conditions, on pourrait aussi bien s'escrimer sur le chinois, le profit serait le même. Est-ce à dire que celles-là ont tort qui profitent de l'affaiblissement des études classiques et des facilités que le baccalauréat n'admettait pas autrefois? Point du tout. Le baccalauréat, pour quelques-unes désireuses de s'engager dans de certaines professions libérales, est un passeport nécessaire ou, du moins, qui Tétait hier encore ; pour la plupart, c'est un sport, simplement, caractérisé, comme tous les sports, par une fausse excitation et la persuasion qu'on s'amuse même quand on s'ennuie.

Le conseil supérieur de l'Instruction publique vient de supprimer l'obligation du baccalauréat, préalable à toute inscription aux cours de droit et de médecine. Le morcellement du baccalauréat avait été tellement funeste aux études classiques et au prestige du diplôme, qu'il n'était plus possible de refuser au brevet primaire supérieur ou à de certains grades du même genre le privilège d'ouvrir, aussi bien que les baccalau-

l'enseig>'eme>'t secondaire féminin 65

réats, la porte des cours de faculté (1). C'est un coup mortel porté à renseignement des lycées. Ceux qui le regrettent et qui, sans doute, ont raison, malgré que les études y soient mal organisées (mais cela pourrait être réformé), ont tort de reprocher cette mesure au conseil supérieur de Tlnstruction publique. Elle était inévitable. Ce qu'il convient de lui reprocher, c'est d'avoir, il y a dix ans, laissé galvauder le baccalauréat.

Il est très désirable que les programmes de l'enseignement secondaire des jeunes filles continuent de différer des programmes en usage pour les garçons. L'unification des programmes, ce serait, à bref délai, l'éducation en commun pour les deux sexes, et il en résulterait l'envahissement féminin des carrières où Thomme, en dépit du monopole dénoncé, est resté maître.

C'est précisément ce que nous voulons,

(1) Le brevet supérieur n'ouvre pas — encore — les portes de la faculté de droit : mais ce pouvoir a été donné à une demi-douzaine de diplômes qu'on peut obtenir sans savoir un mot de latin.

disent les féministes, parti où le sexe fort est brillamment représenté. « Nous ne nous reconnaissons pas le droit d'empêcher les filles d'être avocates, médecins ou professeurs au Collège de France; donc, elles recevront la même éducation que les garçons », écrit M. Marcel Prévost.

C'est de quoi nous ne voulons pas, disent les gens qui font passer l'intérêt de la famille et celui de la nation avant les satisfactions individuelles, avant même — s'il était en question — l'intérêt du barreau, de la médecine et du Collège de France.

Il y a autre chose. M. René Pichon nous a récemment appris qu'à Rome les jeunes filles étaient instruites en commun avec les garçons. Mais c'était au temps où, après la conquête de la Grèce, la société romaine se piquait d'intellectualisme, et l'on sait ce qu'il advint alors de la moralité de la femme et de l'honnêteté de la famille. Cela suffît à la condamnation du système, et l'on se doutait déjà que les mœurs avaient tout à y perdre.

Page 1