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CHAPITRE XII

L'enseignement complémentaire Les conférences

J'appelle enseignement complémentaire celui qu'on peut recevoir, et qu'il est très désirable que l'on reçoive, lorsque l'enseignement ^/o^rtZ, c'est-à-dire celui qui s'étend à toutes les branches de l'instruction, celui qui donne les « clartés de tout», est terminé.

L'enseignement complémentaire n'absorbe pas, comme l'autre, la majeure partie de la journée; il préoccupe plus qu'il n'occupe, en orientant par des conférences l'esprit des jeunes filles vers les hauteurs littéraires, historiques, artistiques. Du côté de l'élève, rien à préparer pour ces conférences; elle y arrive

en possession du sujet qui y sera traité; des notes à prendre, des résumés à rédiger, c'est tout. On ne lui posera pas de questions, on ne lui demande que d'écouter et de réfléchir.

Contrairement aux cours dont j'ai expliqué plus haut le mécanisme et dans lesquels la collaboration des élèves est constamment provoquée, les conférences appartiennent au professeur, au professeur seul. Mais il sait sur quel terrain il marche, il sait que depuis huit ou dix ans ses auditrices sont préparées à recevoir cet enseignement vraiment supérieur et, n'ayant pas à s'embarrasser de les instruire^ puisqu'elles le sont, il ne s'occupe que de les élever (i).

Si les professeurs sont bien choisis, ainsi

(1) Voici un exemple propre à établir la différence entre un cours, branche de l'enseignement général, et une conférence relevant de l'enseignement complémentaire. Dans les cours, on enseigne l'histoire de l'art à travers tous les âges, sans aller beaucoup au delà delà nomenclature raisonnée des école?, des styles, des grands artistes et des chefs-d'œuvre. Dans les conférences, on ne s'attache, chaque année, qu'à une seule époque; mais elle est étudiée dans ses origines, ses tendances, sa technique. Les œuvres sont analysées à l'aide de projections ou expliquées directement dans les musées.

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qu'il arrive toujours dans les maisons d'éducation de premier ordre, le haut enseignement qu'ils donnent est infiniment précieux, et l'on ne saurait trop engager les jeunes filles à suivre jusqu'à leur mariage, et même au delà, si les convenances familiales le permettent, des conférences dont le sujet est, à dessein, changé chaque année.

Autant les conférences sont bonnes quand l'enseignement général est achevé, autant elles sont fâcheuses quand il ne l'est pas. Certaines maisons d'éducation mettent au système des conférences des enfants de douze ans, conférences faites par de bons professeurs, cela n'est pas douteux; mais, premièrement, ces messieurs n'entrent nullement en communication avec les élèves qui ne sont pas interrogées, si ce n'est une fois, peut-être, par-ci par-là, et donc ils ne savent seulement pas si elles le suivent; secondement, le professeur tire à lui une part et un temps qui dépassent de beaucoup la part et le temps que le sujet qu'il traite devrait rationnellement occuper dans l'enseignement général.

Mais on ne dérange pas un « grand professeur » pour le mettre en scène l'espace d'un quart d'heure ; de sorte qu'une conférence d'histoire romaine, par exemple, absorbe à elle seule la séance où le professeur ordinaire aurait fait entrer encore deux ou trois matières, tout aussi utiles, et qui, nécessairement, sont sacrifiées. De plus, avec le système précoce des conférences, on supprimelacollaborationdesélèvessanslaquelle, pourtant, l'assimilation de la nourriture intellectuelle est nulle ou imparfaite.

Il est superflu de dire qu'un professeur ordinaire n'est pas un professeur sans mérite ; tout au contraire, il en doit avoir beaucoup; mais ce n'est pas un professeur spécial ; il peut enseigner plusieurs choses dans le même ordre de connaissances: les lettres ou les sciences, et passe de l'une à l'autre sans perte de temps; à chaque matière est accordée justement l'importance qui lui convient; pas d'empiétement de ceci sur cela ; l'instruction est bien équilibrée, ce qui est la condition par excellence de l'enseignement gêné-

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rai. Les professeurs spéciaux, les grands professeurs, sont inégalables dans l'enseignement complémentaire; dans l'enseignement général, les professeurs de moindre envergure, les professeurs femmes, font de meilleure besogne qu'eux.

J'y insiste : le système prématuré des conférences est mauvais; c'est de la poudre aux yeux, c'est de la dorure ; mais il flatte les enfants, et surtout les parents. Cependant, il n'y a pas à revenir sur l'instruction générale ; ce qui lui aura manqué fera défaut toute la vie.

L'enseignement complémentaire est donné un peu partout aujourd'hui; chaque année voit naître une nouvelle « Société de conférences », une nouvelle « Université », créées, non pas exclusivement, mais spécialement, pour ]es jeunes filles et les dames . L'on peut en établir deux catégories. Dans l'une, les conférences portent sur les sujets les plus divers ; elles ne présentent, sauf exceptions, aucune suite nécessaire. On y peut prendre parfois beaucoup de plaisir, c'est certain;

on y apprend quelque chose, je le veux bien ; mais ce n'est pas un enseignement, ce mot devant s'entendre d'un tout, dont les parties sont équilibrées, coordonnées, où, si la variété est admise, l'éparpillement ne l'est jamais.

En opposition — mettons en concurrence — avec les instituts de ce genre, d'autres se sont ouverts, où l'on ne parle pas de tout et du reste. Les sillons à creuser sont nettement circonscrits et labourés jusqu'au bout. Assurément, chacun est libre de ses préférences ; mais au point de vue de l'enseignement, le seul qui nous occupe, le second type est fort supérieur au premier.

Dirai-je maintenant que ces entreprises de conférences, car le mot œuvres, que l'on voudrait bien imposer, n'a rien à faire ici : les conférences sont payantes et ne s'adressent qu'à des personnes en position de donner plutôt que de recevoir; œuvres sociales, peut-être, quoique, à cet égard, on s'exagère considérablement leurs résultats. Dirai-je que ces entreprises ont toutes un

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défaut commun : elles versent toutes, plus ou moins, dans le théâtre (1).

Les salles, d'abord, en ont généralement les dispositions; cela est inévitable, puisque Ton désire y faire tenir le plus de monde possible; du théâtre, voici déjà la ressemblance, le public et... la toilette.

Ce n'est rien à côté du défilé de comédiens, de comédiennes, voire de danseuses qui constitue le « clou » des conférences de littérature, de manière que la leçon du professeur n'est plus que le prétexte des auditions, et le professeur un gêneur qui les retarde.

Je relève dans une conférence de littérature grecque les noms de plusieurs acteurs et actrices cotés de la rue Richelieu, sans préjudice de scènes à^ Electre jouées avec la distribution même de la Comédie-Française et de danses grecques — les danses grecques,

(1) Il Ta sans dire que les cours supérieurs de jeunes filles faits à l'Institut catholique sont absolument en dehors de cette controverse. J'ajoute qu'aux conférences du Foyer, on ne fait point appel au personnel de théâtre.

quelle bonne mystification! — exécutées par une ballerine de l'Opéra-Gomique.

En soi, cela n'a rien de mauvais; mais je soutiens que les attractions de théâtre ne sont pas de l'enseignement, et que ce n'est pas faire une bonne œuvre sociale, puisque œuvre il y a, que de stimuler le goût, déjà bien trop prononcé chez les jeunes filles, des choses et des gens de théâtre.

Dans un vrai théâtre, les acteurs sont loin de nous, même s'il est petit; la salle et la scène font deux mondes; la rampe les sépare qui a quelque chose d'une barrière morale. Sur l'estrade d'une salle de conférences, les acteurs sont déjà chez nous; pour que rien n'y manque, le conférencier fait le pont entre eux et le public ; il a « l'honneur » de présenter le génial M. X., le prestigieux M. Y., la céleste Mlle Z.

Il ne faut rien exagérer. Ces exhibitions, encore que très multipliées et devenues, sans doute, une réclame nécessaire, n'ont pas encore eu cette conséquence de pousser beaucoup de jeunes filles du monde vers le

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théâtre; mais elles les disposent aussi peu que possible à réagir contre tout ce qui nous vient Je malsain de ce côté-là. Et, en fait d'œuvres sociales appropriées aux femmes de la haute société, la première qu'il conviendrait d'encourager, tout au moins de ne pas contrarier, c'est la lutte contre Timmoralité du théâtre.

Point de théâtre ni de cabotinage (la pente est glissante de l'un à l'autre) aux conférences données dans les maisons où les jeunes filles ont fait leur éducation; on n'y est pas au spectacle, on y est presque en famille, presque chez soi. Plus on réduira, même dans la période de l'éducation où il faut bien aller chercher au dehors ce que la meilleure direction familiale ne peut pas offrir, l'agitation qui naît des besognes multipliées, des cours à suivre aux quatre coins de Paris, plus il y aura dé chances pour que les jeunes filles soient bien élevées. C'est pour le foyer qu'elles sont faites; qu'elles apprennent donc d'abord à s'y plaire et à s'attacher à ce qui lui ressemble.

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Sur toute chose, gardons-nous de laisser croire aux jeunes filles que, devenues égales aux hommes en savoir, elles pourront prétendre, par une action politique directe, à réformer la société (1). On voit déjà poindre en France des suffragettes , et je ne tiens compte ici que des meilleures, de celles qui ne poursuivent ni la réclame ni les places. Exemple d'éducation faussée. Si les suffragettes réfléchissaient que les femmes ne sauraient rien donner à l'Etat qui ne le soit aux dépens de la famille, elles verraient que leurs prétentions mènent à ceci : ou que la famille peut, en quelque façon, se passer de la femme, ou que l'Etat peut se passer de familles bien conduites. Deux absurdités.

L'influence des femmes sur les lois ne serait jamais que partielle tandis que leur influence sur les mœurs est illimitée, et si les mœurs étaient bonnes, les mauvaises lois seraient sans eff'et. C'est donc à relever les mœurs que l'éducation doit préparer les

(1) Voir plus loin, chapitre XXVIII : Droits et capacités des femmes en matière politique.

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jeunes filles; il n'en est pas une qui ne puisse se flatter d'apporter un jour sa pierre à Tœuvre commune ; mais c'est une élite seulement qui hâtera le progrès et qui l'imposera. Et pour permettre à cette élite de se constituer, on a favorisé le mouvement féministe dont quelques résultats ont été si fâcheux qu'il a fallu établir une distinction entre le bon et le mauvais féminisme. Le mauvais, entre autres gentillesses, s'est mis en révolte ouverte contre le sixième et le neuvième commandement, et cela suffit pour qu'on passe outre : il fera peut-être des érudites et des savantes, il ne contribuera jamais à faire de bonnes Françaises. Tout à l'heure, nous parlerons de l'autre.

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